LES FOUS LUCIDES
daines et irrésistibles? Y a-t-il une « manie sans délire », comme l'appelait Pinel, « une folie morale », suivant le mot de Pritchard, une « monomanie instinctive ». d'après Esquirol, une « folie des actes », « ime folie lucide » ?
« Il existe, dit Trélat, des aliénés lucides et ayant conscience de tout ce qu'ils font, qui ne sont occupés qu'à préparer et à commettre de mauvaises actions, qui prennent irrésistiblement un vif plaisir à organiser des intrigues, à brouiller et à diviser ceux c[ui les entourent. On ne saurait croire jusqu'où peut aller l'habileté de ces aliénés à ourdir leurs' complots, à prévenir les incidents, les causes qui pourraient s'opposer à la réussite de leurs projets, » etc.. Ce sont ces fous lucides que Trélat désignait sous le titre de « méchants (*) ».
Est-il scientifique d'accepter cette nouvelle forme, et le caractère cp'on lui donne d'une altération de la volonté, sans retentissement sur l'intelligence ?
Chez tel accusé dont la volonté paraît impuissante en face d'une impulsion prétendue irrésistible, est-on bien sûr que le délire fasse défaut ? N'est-ce pas un monomaniaque, un épileptiqv.e, un halluciné, peut-être, que l'auteur de cet acte, dont la théorie se refuse à examiner l'intelligence pour ne voir que l'acte lui-môme, et l'acte tout seul?
(i) Trélat, De la folie lucide.
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Moreau (de Tours) a dit que « la lésion de la volonté, l'irrésistibilité des déterminations instinctives, sans une lésion de l'intelligence, est une chimère (') ». Et puis, il faut porter l'analyse dans l'examen des faits qui n'ont que l'apparence de la similitude.
Parfois, en effet, on dirait un acte exécuté sans délibération, sous l'empire d'une impulsion subite.
Ainsi cette dame citée par Marc (-), qui, assise à coudre devant sa porte, se lève subitement, s'écrie : « Il faut que je me noie » et se précipite dans un fossé, d'où elle sort à demi asphyxiée. Le lendemain, il lui est impossible de se rendre compte de cet acte, qui pour elle est absolument inexplicable. • Mais, d'une part, l'observation n'est pas complète, elle est insuffisante. On voit bien l'acte; on ne connaît pas assez le passé de la malade, et on nous laisse ignorer la suite. D'autre part, n'}- a-t-il pas eu, même dans ce fait, délire, hallucination ?
Ailleurs on voit clairement la raison se plaçant en face de l'impulsion, jugeant l'acte qu'elle sollicite, et cherchant un appui pour y échapper.
Legrand du Saulle cite le cas de « M. R.... chimiste distingué, poète aimable, d'un caractère naturellement doux et sociable, qui vint se constituer
(1) Moreau (de Tours), Duhaschkhcl de l'uliémilioii mciilalc, p. 13-I.
(2) Marc, Dell f^lic, t. I'', p. 252. '
T.ES IÏAT.T.UCINKS
prisonnier dans une maison de santé de Paris. Tourmenté du désir de se tuer, il se prosternait au pied des autels et implorait la faveur d'être délivré d'un penchant atroce, de l'origine duquel il n'a jamais pu se rendre compte. Lorscpe ce malade sentait que sa volonté allait fléchir, il accourait vers le. chef de l'établissement et se faisait lier avec un ruban les pouces l'un contre l'autre. Cette frêle ligature suffisait pour calmer le malheureux R..., qui, cependant, a fini par accomplir une tentative d'homicide sur an de ses gardiens et par succomber dans un violent accès de fureur ('). »
Entre ces deux faits, dont l'un ressemble à un réflexe convulsif où l'intelligence semble faire absolument défaut, et dont l'autre montre nettement la délibération et la lutte raisonnée contre une impulsion réitérée, obsédante, quelle distance et c[ue de nuances intermédiaires ! Et l'on voudrait trancher sommairement la question de responsabilité, en invoquant purement et simplement un mot : la folie des actes, la folie impulsive !
Pour tel autre accusé, on invoque comme motif d'atténuation ou même de suppression de la responsabilité les hallucinations qui le hantent : hallucinations des sens ou du raisonnement.
Celui-ci voit des ennemis qui le poursuivent,
(i) Lcgrand du Saulle, l'raité de niédechte légale, p. 799.
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celui-là voit quelqu'un qui cherche à l'empoisonner; tel autre sent quelqu'un qui le frappe, etc.
Ou bien celui-ci croit que sa famille lui en veut ; celui-là se croit persécuté par telle ou telle personne, etc.
Ces idées fixes reposent-elles sur quelque donnée vraie, sur quelque fait qui les justifie, ou bien sont-elles absolument dénuées de sens et de réalité ? Est-on encore dans le domaine de la raison, où déjà dans celui de la fohe ?
Mais surtout qu'est devenue la volonté chez l'halluciné ?
La volonté pourrait-elle résister à l'hallucination ?
Esquirol n'a-t-il pas écrit : « La conviction de l'halluciné est si entière, qu'il raisonne, juge et se détermine en conséquence de ses hallucinations (')? »
Mais tout criminel ne se prévaudra-t-il pas d'être halluciné? Et la défense n'abuse-t-elle pas trop souvent d'une déclaration scientifique théoriquement vraie, mais qui laisse toujours l'obhgation de faire rigoureusement la preuve du fait allégué ?
« On peut affirmer, a dit Marc, que la plupart des actes bizarres, singuliers, répréhensibles, dangereux, criminels, des aliénés, dépendent, dans le plus grand nombre des cas où ils paraissent inexplicables, d'hallucinations ou d'illusions cachées. »
(i) Esquirol, Maladies mentales, Paris 1838, t. I", p. 194.