‹ Les irresponsables devant la justiceChapitre 28 sur 115 · NOMHRE TOUJOURS CROISSANT DES ALIÉNÉS · texte numérisé non relu

NOMHRE TOUJOURS CROISSANT DES ALIÉNÉS

Le chiffre, toujours croissant, des cas de folie montre dans quelle mesure va croître l'exception d'irresponsabilité, tirée de ce chef, devant la morale et devant la justice.

Dans le département de la Seine, on comptait 946 aliénés en 1804 ; 6,000 en 1870. Il y en a plus de 10,000 en 1887. Ces nombres, on le voit, ont grandi dans une proportion bien plus élevée cpe ceux qui expriment l'augmentation de la population.

Et il s'agit uniquement d'aliénés séquestrés ! Quant aux asiles publics qui leur sont destinés dans le département, ils sont devenus absolument insuffisants.

Eh bien, aux aliénés connus, placés dans les asiles publics ou privés, il faut encore joindre ceux, plus nombreux encore, qui sont restés libres ou à peine surveillés.

Que de pièges tendus devant l'expert et devant la justice, ....sans compter la simulation de la folie ! L'habileté de l'expert peut en triompher ; mais ne voit-on pas chaque jour les doutes que cette simulation a pu faire naître dans l'esprit du défenseur, des magistrats ou des jurés, se résoudre en une déclaration d'irresponsabilité, qui met à l'aise des consciences troublées !

46 IRRESPONSABLES POl ll r.M SK PATHOI.OOIQI E

Il est une terrible névrose convulsive, dont le nom seul cause un invincible effroi : l'épilepsie. Là, encore, que de formes, que de variétés, que de difficultés pour trancher la question de la responsabilité ! Il est des épileptiques qui peuvent jouir de toute leur raison dans l'intervalle de leurs accès, en être totalement privés pendant l'attaque, et ne conserver aucun souvenir de l'impulsion à laquelle ils ont pu obéir alors.

Ces épileptiques devront-ils être assimilés à des fous, au moins pour les actes commis pendant les accès ?

On a été plus loin : on s'est demandé quel lien de parenté l'épilepsie avait avec la folie.

Elle a au moins des liens d'alliance indiscutables : la catégorie des épileptiques-aliénés n'est pas seulement fort nombreuse : elle constitue une classe de malades des plus redoutables.

Enfin, à l'heure actuelle, on n'en est plus à affirmer l'alliance, la parenté de l'épilepsie et de l'aliénation mentale. C'est leur identité même que l'on prétend établir.

LKS KPII.EPTIQUES CONVUI.SIFS

Déjà, Trousseau disait : « On peut admettre

isans le moindre doute, toutes les fois qu'on a sous les 3'eux un meurtre qui n'est provoqué ni par aliénation mentale, ni par empoisonnement alcoolique, ni par autre cause, que le meurtrier est épileptic[ue. »

Au Congrès de Rome de 1884, M. Lombroso a affirmé la fusion, l'identité entre l'épilepsic et la folie, et M. Ferri a admis l'identité entre l'épilepsie et la folie instinctive.

C'est qu'il n'y a pas plus de critérium de l'épii lepsie qu'il n'y en a de la folie.

j Le 8 mars d875, la Société de médecine légale de France terminait de longues et importantes dis- I eussions sur la responsabilité des épileptiques par

i les conclusions suivantes :

I Considérant :

« Que sous le nom générique d'épilepsie sont compris des états morbides ayant pour caractères communs d'être intermittents, convulsifs, vertigineux, etc., mais différents par le type,

I l'intensité, la fréquence, la durée et la forme des

i accès;

! « Que la perversion mentale en particulier peut j varier non seulement chez ces divers sujets, mais ! chez le même malade, en dehors des plus habiles j prévisions ;

i « Que l'épilepsic se transforme par le seul fait

48 lUllESPONSABLKS POUR CAUSE PATHOUOGIQUK

de la prolongation du mal et de la répétition des attaques ;

« Que l'état mental de l'épileptique se modifie ainsi selon l'âge et les événements de la maladie ;

« Qu'imposer une loi générale à ces cas d'une délicate analyse ne serait pas sans danger ;

« La Société de médecine légale est d'avis que les règles générales qui président à l'examen de la responsabilité des aliénés doivent s'appliquer à l'épilepsie, en tenant compte des difficultés spéciales que présente une affection où les crises délirantes éclatent soudainement au milieu du fonctionnement normal de l'intelligence pour disparaître, sans laisser de traces ('). »

De son côté, Legrand du Saulle disait que « l'épileptique n'est qu'un candidat à l'aliénation

mentale (*) ».

Mais quand on en vient à l'appréciation de la responsabilité de l'épileptique, quel terrain mouvant !

Chez ces malades, en effet, on observe toutes les variétés au point de vue de l'intelligence.

Chez les uns, on trouvera les facultés intellectuelles ayant conservé, en dehors des accès, toute leur intégrité.

(1) Annales, r hygiène d de médecine légale, octobre 1875, p. 4^'0-

(2) Legrand du Saulle, Ui folie devant les InbunauX, p. 43-

DEUX ÉTRANGES ÉPIEEPTIQUES

Chez les autres, on observe la démence comiplète, continue; — chez ceux-ci, il y a des troubles itemporaires au voisinage des accès, les fonctions cdu système nerveux sont perverties, le caractère ccst modifié, difficile, le sens moral est atteint, la cconscience est altérée.

Avec quelle balance peser les actes de tels mallades ?

Admettra- 1- on une responsabilité atténuée, ccomme on en trouve deux exemples fort instrucitifs dans deux affaires jugées conformément aux iTapports de MM. les Docteurs Foville et Motet (')?

Quelle part faire à l'hallucination, quelle part à IVintelligence dans les formes si étranges de cette maladie ?

Le docteur Legroux cite cet exemple d'hallucinattions chez un épileptic[ue :

« Tantôt le malade se croyait à cheval, et faisait ttous les mouvements d'un cavalier dont la moniture est lancée au galop ; si l'on ne rompait pas ll'hallucination, les mouvements prenaient une telle ■activité que bientôt le front et le corps se couwraient de sueur, la respiration devenait haletante, L«t la circulation s'accélérait. Il suffisait souvent de

(i) Motet, Mciiiire commis par iiii èpileptiijiie ; responsabilité atléntiée .{Annales d'hygiène et de médecine légale, janvier 1878, p. 185) ; et Rousselin et Foville, Épilepsie méconnue pendant vingt-deux ans ; irresponsabilité partielle (Annales d'hygiène, novembre 1878, p. 469).

50 iurespoxsaiu.es pol'h cause PA'JH()Loc;igLi':

faire claquer la langue derrière le malade comme pour exciter un cheval, pour voir naître immédiatement l'hallucination, et le malade sursauter dans son lit, le corps plié en deux, le tronc porté en avant, les mains dans la position du cavalier qui tient les rênes, et, s'animant de plus en plus, arri- A'er à une fatigue extrême. D'autres fois, nous vo3dons le malade rire sans motif, pousser de petits cris de joie et sauter de bonheur.

« Tantôt, au contraire, il offre un visage désolé, cherche à presser une main, ébauche quelques paroles, puis pleure à chaudes larmes. A d'autres moments, ce sont des courses égarées, au milieu desquelles il s'arrête court, regarde autour de lui, d'un air étonné, pousse un profond soupir, puis se remet, d'un air triste, à marcher paisiblement {'). »

L'auteur c{ue je cite rapproche ce fait étrange de certains accidents qui se manifestaient chez le cardinal de Richelieu.

« Le cardinal de Richelieu », dit la princesse Palatine, dans une lettre du 5 juin 1716, « malgré tout son talent, a eu de grands accès de folie ; il se figurait quelquefois qu'il était à cheval ; il sautait alors autour d'un billard, en hennissant et en fai-

(i) Legrous, Des actes commis piv ks épilcpliqnes. {Anmiles d'hygihic et de médecine légale, t. XLIH, 2" série, partie, janvier 1875.)

LKFILEP IIQUE EST-IT, RESPONSABLE? 51

sant beaucoup de bruit pendant une heure et en ! lançant des ruades à ses domestiques ; ses gens le mettaient ensuite au lit, le couvraient bien pour le ifaire suer, et quand il s'éveillait, il n'avait aucun -souvenir de ce qui s'était passé. »

Que de raisons de se montrer sévère pour admettre l'irresponsabilité des actes commis par un ipilepticpe, soit dans les moments qui précèdent DU suivent l'attaque, soit dans les intervalles des iccès ! En ce cjui touche la période de l'attaque, il suffit de rappeler cette affirmation de Legrand du ■Saulle, que la plus longue attaque d'épilepsie n'a jamais dépassé 150 secondes, et que, pendant ce temps si court, l'épileptique, qui peut être un péril Dour lui-même, ne saurait commettre de crime, .:ar il est insensible et vit en dehors du monde extérieur (').

Oserait-on, comme l'avait proposé le même alié- . liste, affranchir de toute responsabilité l'épileplique vertigineux, la veille, le jour et le lendemain :ie son attac^ue ?

N'est-il pas plus rationnel de ne pas poser de ■ègle, et de juger suivant les circonstances de :haque fait ?

Une seule conclusion générale nous paraît s'im- )oser, c'est que l'épilepsie ne peut affranchir de

(i) Aimaki d'hygiène cl de médecine légale, octobre. a 8.7.5, P- 44)'

52 IHUESPONSAHLES POUR CAUSE PA THOI.OGK^UE

toute responsabilité, sous prétexte qu'elle affranchirait de tout discernement.

« Car alors, dit Casper ('), l'épilepsie serait un vrai passeport pour commettre tous les crimes ; l'expérience parle contre la généralité d'une telle thèse. On voit dans la nature l'épilepsie à tous les degrés ; elle ne saurait entraîner chez tous les malades les mêmes conséquences. »

Tardieu exprimait la même opinion :

« Il y a une question d'appréciation et de mesure à résoudre dans chaque cas particulier et sur laquelle je ne saurais trop insister. Il y a donc, en résumé, des distinctions importantes à établir au point de vue de la responsabilité des épileptiques, et l'on doit se garder de confondre entre eux l'épileptique qui obéit à la méchanceté de sa nature, à l'emportement de la colère, la volonté restant intacte, et celui qui est dans la fureur ou dans l'état habituel de délire, de démence ou dans le paroxysme épileptique Il faut, pour le bien

comprendre, étudier avec une attention persévérante la manière d'être de l'épileptique, pénétrer au fond de sa nature morale, et fonder l'opinion consciencieuse que le médecin-expert doit à la justice, sur la connaissance de l'analyse raisonnée de l'individu à examiner, et non sur une

(i) Casper, Médecine légale, t. I"', p. 315.

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