‹ Les irresponsables devant la justiceChapitre 37 sur 115 · LA PASSION ET I.A LIBERTK MORALE · texte numérisé non relu

LA PASSION ET I.A LIBERTK MORALE

Pour nos anciens jurisconsultes, la passion, la colère, par exemple, ne diminuait la culpabilité que si elle avait une cause juste, et si le crime était commis dans la chaleur même de l'emportement, « in ipso calore irœ ». C'était la théorie de P. Zacchias.

Sans doute, Esc^uirol considérait « les passions comme de véritables folies, parce que, disait-il, elles absorbent toutes les pensées de l'mdividu » ; mais Falret a prouvé l'exagération de cette thèse, en montrant que, si certaines passions peuvent conduire à la folie, elles ne sont pas la folie, et en établissant leurs caractères distinctifs.

L'excellent Traité de médecine légale de Briand et Cliaudé pose nettement la question': « L'égarement causé par les passions exclut-il la liberté morale et par conséquent la culpabilité?,» La passion éc[uivaut-elle à une aliénation passagère ?

Selon les auteurs de la Théorie du Code pénal, « la justification c[u' établit la loi pénale ne doit s'appliquer qu'aux seuls accusés atteints de démence. La condition nécessaire pour que l'auteur d'un fait réputé crime ou délit soit justifié est c[u'il y ait maladie, qu'il y ait lésion complète ou partielle des facultés de l'intelligence. Toute perturbation des sens c|ui prend sa cause, non dans une maladie mentale, mais dans les frénésies ou la cor-

RiAXT. Les Irresponsables. 6

ruption de la volonté, ne peut donner droit à une excuse qui n'appartient qu'à la maladie. »

MM. Briand et Chaude répondent : « Sans contester ces principes, nous demanderons à quels signes certains reconnaître ces frénésies, cette corruption de la volonté? Il y a plus d'un rapport, à coup sûr, entre les passions désordonnées, comme la colère et le désespoir, et ces autres passions que développe la monomanie, et qui en constituent les types spéciaux, et l'on peut dire même que, dans beaucoup de cas, celles-ci sont l'extrême degré de celles-là. N'oublions pas, comme l'a dit Montaigne, que de la tête la plus saine à la plus détraquée, il n'y a souvent qu'un demi-tour de

cheville (*).">

L'art. 64 du Code pénal affranchit le dément de la responsabilité de ses actes. 11 est impossible d'étendre cette disposition au cas de la passion, à moins que celle-ci n'ait engendré la démence ; mais alors, c'est la démence, ce n'est pas la passion, qui exonère de la responsabilité.

A cet égard, on a distingué les diverses passions. Certaines conduisent plus souvent à la démence qu'au crime; telles sont l'amour, la nostalgie, lavarice... D'autres, comme la colère et la jalousie, engendrent le crime, plutôt que la folie.

(I) Bri.nid et Cbaudé, Manuel complet de mèdcchw Ugak, lo' cdition t. II, p. 125. J.-B. Baillicre, Paris, 1880.

l'heure où la volonté perd ses droits 73

D'autres ébranlements moraux, à la suite de la perte de la fortune ou de l'honneur, peuvent produire dans l'état mental des [désordres qui vont jusqu'à suspendre la liberté morale (').

La question véritable est de savoir ce que devient la volonté devant la passion. Seulement, ce n'est pas pendant le paroxysme de la passion qu'il faut poser et trancher cette question-là, si on veut la bien juger.

Bossuet démontre, avec une très grande force, l'empire que la volonté exerce sur les mouvements extérieurs et qui la rend indirectement maîtresse des passions ; il étudie l'effet de l'attention sur les passions, il indique le moment et la mesure oii elle peut intervenir utilement (-),

Homère peint admirablement l'influence première des sens, si exclusivement invoquée de nos jours, et il montre comment on doit y résister.

Ulysse, dans la crainte de céder, lui ou ses compagnons, à l'appel des Sirènes, ordonnant de

(1) Casper, Traite de médecine légale, t. I", p. 315.

(2) Bossuet, De In connaissance de Dieu et de soi-niêinc.

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faire boucher les oreilles de ses compagnons avec de la cire et se faisant lier à un mât, est le type de cette résistance, qui n'a de chance de triompher que si elle vient à temps.

Qui laisse le désir devenir une idée fixe, l'idée fixe amener l'état de passion, diminue le pouvoir de la résistance et augmente celui de la passion.

Placé entre le devoir et la passion, l'homme peut choisir. Si la passion est, suivant l'expression de Platon, « un clou qui attache l'âme à la terre et lui fait croire que rien n'est vrai que ce que le corps lui dit », cela n'est exact que de la pagsion déjà acceptée, flattée, à laquelle on a permis de faire élection de domicile et de parler en souveraine.

S'est-elle ainsi fortifiée par le temps et l'habitude, la lutte devient plus difficile ; l'empire de la raison n'est plus entier.

Pour avoir méconnu cette distinction, les rationalistes ont beau jeu à prétendre que l'homme est sans défense contre les passions. Ils montrent l'organisme déjà enchaîné, les- fatalités de la matière s'imposant à l'homme qui y a consenti, et ils concluent à l'impuissance.

Montaigne en raisonnait mieux, et par expérience personnelle. Il indiquait fort bien le remède, car il savait que ce sont herbes qu'il ne faut pas laisser grandir. On doit s'y prendre de bonne heure pour défendre la place.

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