‹ Les irresponsables devant la justiceChapitre 38 sur 115 · UNE LEÇON DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

UNE LEÇON DE MONTAIGNE

« En me rachetant des commencements, je me sens avoir eschappé beaucoup de travail et de difficultés. Avec bien peu d'efforts, j'arreste ce premier bransle de mes émotions, et abandonne le subject qui me commence à poiser, et avant qu'il m'emporte. Qui n'arreste le partir, n'a garde d'arrester la course; qui ne sait leur fermer la porte, ne les chassera pas, entrées ; qui ne peult venir à bout du commencement ne viendra pas à bout de la fin ; ny n'en soubtiendra la cheute, qui n'en a peu soubtenir l'esbranlement. Etenim ipsce se [impelliint, uhi semel a ratione discessum est; ipsaque sihi imhecillitas indulget, in altrumque provehitur imprudens, nec reperit locum consistendi.

« Je sens à tem.ps les petits vents qui me viennent tasser et bruire au dedans, avant-coureurs de la tempeste :

Ceu jlamina prima

Ouum deprensa fremunt sylvis, et cœca vohitant Murmura venturos nantis prodentia ventos ('}. »

C'est alors que la raison se met à l'œuvre pour dégager notre liberté; n'y réussit -elle que de temps à autre, c'est assez pour prouver le librearbitre.

(i) Montaigne, Essais, liv. III, cliap. x.

On l'a dit eivec raison : s'il n'y avait pas de passions, il n'y aurait pas de crimes. Mais de là à admettre l'influence fatale de la passion, il y a loin. Il reste une question bien délicate : c'est de faire la part de la volonté dans le trouble de la passion, et de reconnaître dans quelle mesure la liberté morale et la responsabilité ont été respectées.

Vouloir, comme aujourd'hui, faire passer tout le monde pour fou, quand une passion a surexcité les idées, ou armé le bras, c'est inadmissible.

N'est-ce pas dépasser la mesure que de dire avec un médecin aliéniste :

« Lorsque l'idée fixe a pris dans l'esprit de si profondes racines, qu'elle pousse le malade sur la pente dangereuse d'une passion violente, telle que l'amourpropre, la colère, la jalousie, et l'entraîne à commettre une action coupable, alors on peut admettre qu'il n'y a plus de liberté morale et le malade est à considérer comme un maniaque général (') ? »

L'assimilation de la passion à la folie est plus complète dans le passage qui suit :

« La peur et le désespoir constituent le caractère fondamental d'un accès subit de manie. Ces accès se manifestent surtout chez les personnes prédisposées par hérédité {-). »

(1) Casper, Traité de médecine légale, t. I", p. 35i-

(2) Erleumeyer, Graevell's Noti^en, 1860, p. 735.

l'homme est-il esclave des circonstances 77

Y a-t-il donc une folie émotionnelle, comme on l'a prétendu, entraînant l'absence de libre-arbitre et de responsabilité ? Y a-t-il donc des résolutions, des ^ctes dans lesquels nous ne sommes pour rien?

Jouffroy écrivait « qu'il ne faut pas en vouloir aux philosophes du XVIIP siècle d'avoir pensé ce qu'ils ont pensé, car ce serait comme si on se fâchait contre la toupie qui tourne sous le fouet de l'enfant ».

« Ce n'est pas Voltaire ni ses amis, dit-il, qui sont coupables, c'est leur temps; ce n'est point eux que leurs opinions compromettent, mais leur époque. La preuve, c'est que si Voltaire était né cinquante ans plus tôt, il est d'une évidence absolue qu'il n'aurait pas joué le rôle qu'il a joué... Peut-être l'aurait-on vu jésuite, docteur en Sorbonne, tout ce que l'on voudra ; mais philosophe, point... Toutes les idées dont on accuse Voltaire et ses amis, Voltaire et ses amis n'auraient pu les avoir cinquante ans plus tôt ; elles ne sont donc point d'eux, mais de Jeur époque... Luther aurait été un saint et peut-être un pape cent ans plus tôt (>). »

Sous cette boutade qui semble n'être qu'humoristique, il y a une bien grave affirmation. Dire que l'homme est esclave des circonstances, cela

(i) Jouffroy, Mélanges philosophiques, p. 42-43.

78 IRRESP0NSA13I,ES POUR CAUSIi PATHOLOGIQUE

mène loin, car non seulement toutes les idées, toutes les opinions peuvent être justifiées avec de semblables arguments; mais il n'y a pas de crime qu'on ne puisse ainsi légitimer.

Cette idée que les circonstances, et le milieu, sont tout, — que l'homme est passif sous des influences qui échappent à son contrôle, — que la passion est la résultante des modifications cellulaires subies par le système nerveux, a été soutenue énergiquement au nom de la science positive.

Depuis qu'Esquirol a placé dans les viscères le siège des passions, cette thèse a trouvé de nombreux partisans.

D'après le docteur Letourneau, « l'homme n'est qu'un agrégat d'éléments histologiques, fibres ou cellules, formant une répubhque vivante, fédérative, régie, surtout en ce qui concerne la vie de relation, par un pouvoir uniteur et intelligent, le système nerveux... Ce tout organique se renouvelle incessamment dans ses matériaux entraînés par le rapide courant du mouvement vital.

« Chacun des actes, chacun des désirs, chacune des pensées de ce mammifère bimane, l'homme, correspond à une modification organique, à une usure des matériaux constituant l'être.

« De cette structure, du besoin de vivre commun à tous les éléments anatomiques, à tous les or-

i.'i-iommp: agrégat d'éléî^ients histologiques 79

ganes, résultent des impulsions senties, des besoins... nutritifs, sensitifs, cérébraux, trépied autour duquel peuvent se grouper les impressions, les désirs, les émotions, les passions...

« La passion n'est qu'un désir énergique et durable, greffé sur une impression forte, quelle qu'en soit la nature.

« Des impressions jaillissent naturellement et nécessairement les désirs.

«... Entre le désir et la volonté, il n'y a pas plus de différence qu'entre une impression sensitive et une impression intellectuelle : c'est affaire de nuance ; parmi les tendances senties, les unes sont irraisonnées, d'autres délibérées ; les premières sont les désirs proprement dits, les autres se rapportent à la volonté.

« L'observation montre que chez les passionnés, le désir sensé ou msensé, noble ou abject, qui les entraîne, est tout-puissant, irrésistible; qu'il asservit et rend muets tous les autres désirs, et que punir ces êtres au nom du juste, sans tenir compte de leur fièvre morale, est absurde... ; qu'il faut simplement viser à l'utile, ne réprimer que dans la mesure, scientifiquement démontrée, du nécessaire, prévenir autant que possible les actes nuisibles par une éducation convenable et contrebalancer les penchants trop forts et dangereux en produisant des impressions fortes et des habi-

tudes contraires aux tendances qu'il s'agit d'étouffer (').

On le voit, nous sommes loin aujourd'hui de cette conception de l'homme moral, telle que la professait, au XVIIP siècle, le célèbre juriste Paul Zacchias, le premier auteur d'écrits systématiques sur la médecine légale.

Bon de sa nature, l'homme, selon lui, ne tombait c[ue volontairement dans le mal, et le jurisconsulte, invoquant l'autorité d'Aristote, posait, dans ses « Quœstiones medico-legales », cet axiome non équivoque :

Virtus et vitium volmtaria stiiit.

La conséquence de cette théorie est que l'homme qui a commis un acte contraire à la morale (ce qu'on appelait, jusqu'ici, un acte coupable) n'est qu'un malade, ayant subi l'influence d'un vice organique; il faut le soigner et non le punir.

Mais alors, pourquoi ne pas être conséquent, pourquoi écrire ces deux définitions qui détruisent la thèse de l'auteur cité ?

Il dit, en effet (-), que la volonté est le pouvoir de faire converger toutes les puissances de l'être vers

(1) Letourneau, Physiologie des Passions, chap. iv, p. 366 à 579.

(2) Letourneau, Op. cit., p. 118.

Page 1