LES DÉBITS DE BOISSONS
... « Dans beaucoup de départements, la proportion par débit est bien au-dessous de ce chiffre. Ainsi, dans le Nord, elle est de 46 habitants. ... Dans les Ardennes, elle est de 58 ; dans le Calvados, dans la Seine-Inférieure, elle est de 66; dans la Somme, elle est de 60, etc..
« Si l'on suit cette pente encore quelques années, dit Y Annuaire économique de Bordeaux et de la Gironde, nous verrons bientôt un débit de boissons pour chaque vingtaine d'habitants.
« En 1836, il y avait à Bordeaux 269 débits, cabarets et restaurants, pour une population de près de 99,062 habitants, soit un débit pour 368 habitants.
« En 1886, il y a 2,914 débits pour une population de 240,592 habitants, soit un débit par 82 habitants. Ainsi, de 368 habitants par débit, on est tombé à 82, à Bordeaux ('). »
Le nombre si considérable des individus livrés aux boissons alcooliques, et parmi lesquels il est à craindre de voir se produire tant de fous, tant de criminels, pour lesquels on invoquera à tort ou à raison, mais trop souvent avec succès, le bénéfice de l'irresponsabilité, est déjà une effroj'^able calamité.
(i) Rapport de M. Claude, scuateur, sur la Consommalion de l'alcool en France, 1887.
Ri.\NT. Les Irresponsables. 9
Si encore celui qui se livre aux boissons alcooliques était seul à porter, au physique et au moral, la peine de sa passion, où à réclamer le bénéfice de l'irresponsabilité; mais ses descendants pourront subir les mêmes déchéances, et invoqueront les mêmes immunités, l'hérédité transmettant soit une redoutable propension à l'alcoolisme, soit une prédisposition aux plus graves névroses, sous toutes leurs formes.
Amyot avait bien raison de dire : « L'ivrogne n'engendre rien qui vaille. »
Si l'ivrogne est souvent un malade, et un malade incurable, ses enfants ne seront-ils pas aussi des malades, des incurables ?
C'est Morel qui a dit avec sa grande expérience : « Je n'ai jamais vu guérir les malades dont les tendances alcooliques avaient leur point de départ dans les dispositions héréditaires. »
C'est Morel qui a fait une peinture si saisissante dans sa vérité des malheurs, dont quatre générations d'une même famille ont été frappées à la suite d'excès alcooliques (').
C'est Morel qui, parmi d'innombrables observations prouvant l'hérédité de l'alcooUsme, cite le fait suivant :
(i) Morel, Traité des dégènèmccnces physiques ci morales, J.-B. Baillière et fils, 1857.
EXEMPLES d'alcoolisme HÉRÉDITAIRE 121
« Un homme d'une bonne famille, famille ouvrière, s'adonne très jeune à la boisson, et meurt d'alcoolisme chronique, laissant sept enfants, dont voici l'histoire. Les deux premiers sont enlevés en bas âge, par suite de convulsions. Le troisième devient aliéné à vingt-deux ans et meurt idiot. Le quatrième, après des essais de suicide, tombe dans l'idiotisme le plus dégradé. Le cinquième, irritable et misanthrope, rompt ses relations avec toute sa famille. La sœur souffre d'un état névropathique avec prédominances hystériques et folie intermittente. Le septième, ouvrier très intelligent, mais d'un tempérament nerveux, émet spontanément sur son avenir intellectuel les pronostics les plus désespérants ('). »
De son côté, Lunier a écrit ces lignes d'une exactitude indiscutable :
« Si on ajoute au chiffre des aliénés du fait de l'alcool celui des idiots, imbéciles, faibles d'esprit, nés de parents ivrognes ou épuisés par des excès alcooliques, on arrive facilement à la proportion de 50 pour 100, dont la maladie reconnaît pour cause l'alcoolisme. »
Voilà ce qu'on reprochait à l'alcool vinique. Èt maintenant, que ne peut- on dire, depuis que
(i) Brierre de Boismont, L'Hérédité. (Annales d'hygiène et de médecine légale, 2' sc-rie, t. XLV, 1875.)
les alcools d'industrie versent à flots leurs poisons ?
« L'alcoolisme des parents engendre chez les enfants des affections nerveuses durables, affections qui se transmettent à leur tour, si bien que l'ivrogne non seulement remplit nos asiles, mais encore en devient le triste pourvoyeur pour l'avenir ('). »
Et nous ajoutons : « Les buveurs sont autant de candidats à l'irresponsabilité morale et pénale ! »
Devant cet envahissement des habitudes alcooliques, s'il reste une consolation, c'est de constater qu'en France, à l'encontre de ce qu'on observe presque partout à l'étranger (en Amérique, en Angleterre, en Allemagne, en Russie), les classes élevées restent en dehors de ce funeste entraînement.
Mais, hélas! on verra, au paragraphe suivant, qu'un poison, non moins dangereux que l'alcool, commence à les envahir, et menace les intelligences et la moralité que l'alcool avait jusqu'ici épargnées.
(i) Magnan et Laborde, Toxicité des alcools supérieurs et des louqueis artificiels. Société de médecine publique et d'hygiène professionnelle. {Annales d'hygiène et de médecine légale, 3° série, t. XVIII, 1887, p. 350.)
l'alcoolisme comme moyen d'audience 123
Cependant, que de fois l'alcoolisme invoqué n'est qu'un moyen à l'usage de la défense ! Combien d'accusés on lave ainsi d'un crime dans l'alcool d'audience I En raison de la consommation si répandue de l'alcool et de ses dérivés, qui n'échappera à la justice ? Et cependant, si on allait au fond, au lieu de s'arrêter à cette exception de surface, il y aurait à discuter si l'accusé était un buveur par passion, un dipsomane; s'il avait des hallucinations, des accès de manie; s'il a eu, par le fait de l'alcool, des congestions cérébrales; s'il a eu alors du délire; si sa raison était atteinte; s'il a eu du tremblement ; en un mot, s'il a présenté une altération des facultés mentales pouvant porter atteinte au libre-arbitre et supprimer la responsabilité.
On comprend le danger de prendre des conclusions sans examen suffisant de toutes ces questions, et de s'arrêter, pour déclarer l'irresponsabilité, à ce mot si vite dit et trop souvent vrai, mais sans portée suffisante en ce qui touche l'imputabilité : « habitudes alcooliques ».
Pour l'expert, l'examen des alcooliques n'est pas sans difficulté. L'abstinence forcée d'alcool a souvent induit en erreur sur l'état réel du sujet. Mais si, à une période encore peu avancée, elle suffit pour suspendre la manifestation de certaines lésions, cette trôve^ n'est pas synonyme de guérison, et les S3'^mptômes ne tarderont pas à se produire, quand le dipsomane aura recouvré la liberté de se livrer à sa passion d'habitude.
Tel buveur, déclaré irresponsable, sous prétexte que, buveur hahitueï, il n'a pas eu conscience de son crime, est-il mis à la disposition de l'autorité administrative et placé dans un asile, il en sort bientôt, quand il semble rentré dans son état mental normal, et que rien ne paraît plus justifier son séjour dans l'asile. Le lendemain, il recommence à boire, et bientôt un nouveau crime lui est imputé. C'est ainsi que la société compte un nombre, chaque jour croissant, de malades-volontaires, dont les crimes sont assurés de l'impunité.
L'alcoolisme n'est plus une menace, c'est un immense péril.
Qu'on en juge par le fait ci-après :
« Un homme entre pour la première fois dans un asile le 14 avril 1873 ; il est atteint d'alcoolisme chronique, et, toujours à la suite d'un excès, il est pris de convulsions épileptiformes, suivies de délire impulsif; de 1873 à 1882, il a été séquestré