LES BUVEURS HABITUELS
d'office neuf fois. La dernière admission d'office a eu lieu dans les conditions suivantes. 11 était depuis trois jours absent de son domicile, il y revient un soir dans un état d'égarement complet, il frappe sa femme, prend un de ses enfants par les jambes, et le lance contre la muraille ; sa femme appelle à son secours; deux agents de ville montent, essaient de s'emparer de l'aliéné furieux ; il précipite l'un dans l'escalier, s'empare du sabre -baïonnette de l'autre, et lui fait à la cuisse deux profondes blessures. Conduit au poste, cet homme est transféré à l'asile : l'aff^aire avait fait du bruit, un juge d'instruction est chargé de poursuivre et me demande un rapport médico-légal. Quand j'arrivai à l'asile, l'aliéné était calme ; on ne le jugeait pas différent de ce qu'il avait été pendant ses séjours antérieurs ; le chef de service se proposait de le rendre prochainement à la liberté comme inoffensif. Il changea d'avis quand je lui eus appris à quelles violences s'était livré son malade, quand je lui eus fait connaître des antécédents sur lesquels il lui avait été impossible de s'éclairer ('). »
L'alcool donne un coup de fouet à des névroses qui sommeillent, et on en veut faire une cause d'irresponsabilité 1
(i) Motet, Des aliénés criminels. Mémoire communiqué à la Section d'hygiène publique de l'association française pour l'avancement des sciences, (Congrès de Rouen, séance du 17 août 1883.)
« J'ai été témoin, dit ]e même aliéniste, de l'émotion profonde, je dirai presque de la terreur que provoqua tout dernièrement l'acquittement d'un incendiaire redoutable, traduit devant la cour d'assises de Beauvais. Cet homme jeune, ayant toutes les apparences de la santé la plus vigoureuse, ouvrier laborieux, avait, dans l'espace de quatre années, allumé vingt-trois incendies ; il avait détruit des récoltes, des maisons habitées, s'attaquant tout aussi bien à ses parents, à ses amis, qu'à des inconnus. Les incendies éclataient vers le soir, et quinze fois sur vingt-trois, le soir d'un dimanche ou d'un jour de fête. Cet homme, sur lequel ne portaient pas les soupçons, était un épi leptique vertigineux, ayant au plus haut point l'impulsion incendiaire, qui devenait actif, aussitôt qu'un léger degré d'excitation alcoohque lui apportait un appoint de détermination. Lorsque le jury, convaincu par un rapport d'experts et par la discussion de ce rapport, déclara que l'accusé n'était pas coupable, les témoins, ses victimes, ne comprirent qu'une chose, c'est qu'ils étaient menacés, demain, de voir s'accumuler de nouvelles ruines ; instinctivement, ils comprenaient que la loi ne les protégeait pas, et l'affirmation que ce malade, cet aliéné, serait maintenu dans un asile, ne leur suffisait pas ('). »
(i) Motet, Op. cit.
l'alcoolisme et les névroses
Où sera en efîet, je ne dis plus la moralité, mais uniquement la sécurité sociale ? On compte sur l'éducation. J'y consens volontiers, si l'on ne commence pas par établir que tous les instincts sont bons, et qu'on est sans défense contre eux.
Sinon, pourquoi ne pas admettre l'instinct qui pousse vers les alcooliques, comme les autres instincts ?
On compte sur la justice : soit, si elle ne prête pas trop vite et trop complaisamment l'oreille aux théories non justifiées de l'irresponsabilité quand même.
Enfin, on compte sur la science, sur la science médicale en particulier, et on a bien raison, mais à condition qu'au lieu de prétendre établir ce qui n'est ni de sa mission ni de sa compétence — des doctrines qui engagent le droit et la société dans des voies si nouvelles et si périlleuses, elle éclaire, pour sa part, et dans la mesure où elle est armée pour bien voir et pour bien juger, des questions dans lesquelles l'organisme, l'homme physique touche de si près à l'homme moral.
Confondre l'un avec l'autre, ce n'est pas montrer qu'on possède cette lumière. Vouloir dénier sa part légitime à l'étude de l'homme moral, en un sujet où elle a tant à dire, n'est-ce pas prouver qu'on ne se doute pas des difficultés que l'on a la prétention de résoudre seul ?