HYPNOTISME ET RESPONSABILITÉ
conque ne serait point responsable de ses actes ; avant de le condamner, il faudrait montrer qu'il n'a obéi à aucune influence étrangère, qu'il n'a pas été poussé par une suggestion émanée d'une personne voulant exercer une vengeance. Il n'y aurait ni crime ni criminels. On irait loin si on admettait de pareilles vues, l'ordre social en serait bouleversé. Il serait donc grand temps que le bon sens public fît justice de tant .de billevesées, décorées du vain nom de recherches physiologiques et scientifiques. »
VoiJà pourquoi nous avons dit l'hypnotisme réel, car, en pareille matière, il faut s'attendre à la simulation, comme aux influences de l'imagination : il est si commode d'invoquer une excuse dont le motif est difficile à contrôler, et après tout le bruit qui s'est fait autour des observations, et des expériences d'hypnotisme et de suggestion, il doit y avoir bien des imaginations malades, bon nombre de coupables qui comptent sur ce moj-en de défense. Ajoutons que la certitude, au moins l'espérance de l'impunité a dû encourager bien des suggestions criminelles.
Il n'en faut pas tant pour créer une influence malsaine, épidémique. En est-on déjà là? Voici ce qui se passe près de nous, en Italie.
Le docteur Lombroso écrit :
« Grâce à un adroit industriel, rh3'-pnotisme prend, à Turin et à Milan, un véritable développement épidémique et cause de véritables malheurs, que déplorent tous les gens honnêtes du pays. Aussi le gouvernement a-t-il dû prendre des mesures d'urgence et provoquer une véritable législation pénale, en vue de prévenir les dangers de l'hypnotisme ('). »
Cette déclaration si grave est une réponse à un passage de la Revue scientifique, dans lequel le compte-rendu d'un ouvrage de M. Giulio Campili sur les rapports de l'hypnotisme avec la responsabilité pénale indiquait, d'après cet auteur, la manière de voir des anthropologistes positivistes :
« Les métaphysiciens proclament sans restriction l'irresponsabilité morale de l'individu agissant
(i) Revue scientifique, 19 juin 1886.
l'hypnotisme épidémique
xar suggestion, sans d'ailleurs tenir compte de ses aractères somatiques et psychiques, tandis que g les positivistes ne proclament cette irresponsabilité (qu'à la condition de ne pas engager l'avenir. La ipratique hypnotique est en effet peu à craindre, les -suggestions étant peu connues, ou du moins bien rrarement employées dans un but criminel. Mais si :ces conditions venaient à changer, les conclusions :des positivistes changeraient également. »
Il est difficile d'accumuler en si peu de lignes plus cd'affirmations contestables. On vient de lire la rréponse contradictoire du docteur Lombroso, et de \v-oir que les législateurs du pays ne partageaient [nullement la quiétude de M. Campili. Quant à ce cqui est dit des doctrines des métaphysiciens (c'estlà-dire de l'école classiqiie en matière pénale) et de lleur indifférence absolue pour les caractères soma- •tiques et physiques des inculpés, c'est une allégattion bien faite pour mettre en relief la supériorité (des doctrines d'anthropologie criminelle positiviste; lelle n'a que le tort d'être en désaccord avec les (Ouvrages où l'école, que l'on désigne sous le nom i d'école classique ou métaphysique, a exprimé une ttout autre manière de voir que celle qui lui est i gratuitement attribuée.
Ce qui importe ici, c'est que les faits sont moins t rares qu'on ne le prétend, c'est que, la presse c aidant, il est fort à craindre que la question ne soit
146 IRRESPONSABLES POUR CAUSE PATHOI.OGIQUI.
pas réduite, comme on le pense, « à quelques procès curieux, et à quelques histoires ingénieuses » ; ce qui est grave, c'est que, en dépit des distinctions et des réserves, voilà encore de trop nombreux cas d'irresponsabilité non seulement à prévoir dans un avenir éloigné, mais à déplorer dans le présent.
Déjà, le nombre et l'importance des faits ont donné naissance à une littérature médicale spéciale, qui excite le plus vif intérêt (').
On peut craindre que bientôt la suggestion ne prenne dans les procès criminels une aussi large place qu'autrefois la j^ossession. Et chaque jour, la science constate de nouveaux modes de cette influence.
Que le mal fasse des progrès, que de la théorie le moyen de défense passe dans la pratique, on en peut juger par ces deux observations toutes récentes, qui indiquent avec quelle facilité de dangereuses utopies, contestées la veille, entrent le lendemain dans le domaine des faits :
« Un homme d'une honorabilité parfaite, sugges-
(i) On peut citer, à titre d'exemples, les ouvrages suivants : Magnétisme et hypnotisvie, phénomènes observés pendant le sommeil nerveux, par le docteur A. Cullerre, i vol. in-i6, avec 28 fig., 3' édition. — Hypnotisme, double conscience et altérations de la personnalité, par le docteur Azam, professeur à la Faculté de Bordeaux, r vol. iu-i6, avec fig. — La suggestion mentale et l'action des médicaments à distance, par MM. Bourru et Burot, professeurs de l'École de Rochefort, i vol. in-i6, Paris, J.-B. Baillicre et fils.
l'kxpi-oitation des utopies
itionné par une mégère qui en profitait, fut pris en 'flagrant délit de vol.
« Le malheureux, tout en reconnaissant la ; matérialité du fait, disait ne pas s'en rendre .compte, et tout, du reste, dans la cause, protestait .contre cette imputation. Néanmoins, à cette
époque, la théorie des suggestions n'était connue .que d'un bien petit nombre, et le malheureux n'eut
aucun succès dans sa défense, qui parut même
ridicule, et il fut impitoyablement condamné. » D'autre part, on a pu lire récemment dans divers
journaux :
« L'hypnotisme sort décidément du domaine de la théorie fantaisiste et entre carrément dans celui .du crime.
« L'exemple nous en est fourni par une affaire -soumise à l'audience du tribunal correctionnel de Marseille.
« Un jeune homme, inculpé de vol d'une montre, .reconnaissait 'son acte, mais déclarait ne pas .s'expliquer son larcin,
« L'attitude du prévenu suggéra au tribunal de le .faire examiner par un médecin aliéniste, lequel fit I un rapport circonstancié concluant que l'inculpé ne .-s'était pas rendu, compte du délit qu'il commettait, t tnais sans pouvoir toutefois affirmer qu'il était fou. 111 ajoutait cju'il avait agi sous l'influence d'une force I irrésistible et indépendante de sa volonté propre.
148 IRRESPONSABLES POUR CAUSE PATHOLO(JIQU10
« Le tribunal, se rangeant aux conclusions du rapport médical, a admis l'irresponsabilité du pré- ^ venu et prononcé son acquittement T). »
Le 30 août 1887, M. le docteur Lu3^s communi-, quait à l'Académie de médecine ses nouvelles recherches sur la sollicitation expérimentale des phénomènes émotifs chez les sujets en état d'hypnotisme.
Cette" communication, disait le docteur Luys, tend à « exposer, aussi brièvement que possible, les résultats des recherches nouvelles que je poursuis depuis longtemps sur un ordre de phénomènes jusqu'ici peu connus, qui touchent à la fois au domaine de la psychologie pure ainsi qu'à celui de la physiologie cérébrale proprement dits. Elles ont pour objet la possibilité de solliciter expérimentalement, chez les sujets en état d'hypnotisme, des émotions variées de joie, de tristesse, de terreur, sans que l'individu endormi en ait la moindre conscience, et sans qu'au réveil il en conserve le sou-
(i) Le Concours médical, décembre 1887, p. 606.