LES « TARES » HÉRÉDITAIRES
'Siologiques, on va affirmer des lésions acquises, 1 inévitables ; et à supposer que la théorie distingue t encore, — jamais cette réserve ne figurera devant la justice.
C'est dire assez qu'on abuse du mot et de l'idée, oen théorie comme dans la pratique. La science a t ouvert une voie où elle s'arrête elle-même difficiilement : physiologistes ou faiseurs de systèmes >s'inquiètent assez peu des conséquences de ces générralisations de cabinet, qui ne font qu'ouvrir de plus 1 larges horizons à la doctrine émise, ou à la loi consttatée. Le médecin légiste, lui — bien qu'étranger à cces enthousiasmes systématiques, bien que placé dewant un fait, devant un accusé — appelé à donner sson avis sur des réalités vivantes, échappera-t-il à ll'obsession des théories en vogue, et à un entraîrnement en faveur duquel le dispose la philanthropie [professionnelle, bien légitime chez celui qui voit c chaque jour tant de misères morales et physiques, cet qui a pour mission d'y porter un esprit et une rmain secourables?
Comment la défense, comment la justice, ne sui- \vraient-elles pas les indications de la science, i indications timides, même conjecturales, à plus fforte raison hautement affirmatives et témoignant cde l'ardeur de l'esprit nouveau?
Aussi, qu'im accusé ait eu parmi ses ascendants lun alcoolique, un passionné, un nervosiaque, le
178 mUKSl'OXSAULHS Poru CAI SE PJlYSIOLf)(;în! k
moyen que cette influence, pour lointaine et discutable qu'elle paraisse, ne soit pas invoquée et n'ait chance d'être admise !
On a si vite dit ce mot : hérédité !
Signifie-t-il donc que tout fris d'un malade n'ait qu'à s'attendre à être frappé comme son père, si le mal est héréditaire? La vérité est c[ue l'hérédité pèse d'un certain poids dans l'évolution morbide ; mais quel est ce poids ? Toute la c[uestion est de ne l'amoindrir ni de l'exagérer.
Pour cela, il faut d'abord bien préciser ce que l'hérédité est capable de transmettre.
Ce qu'elle transmet, par voie de génération, c'est la disposition à reproduire en soi un état physique ou pathologique qui existait chez un des parents. La transmission porte, non sur l'état physique ou pathologicpe, mais seulement sur l'aptitude à le réaliser.
Voilà une première notion dont il est indispensable de tenir compte.
Les statistiques, quand elles groupent tant d'observations et nous présentent des chiffres si élevés, ont-elles égard à cette distinction? Nullement. Les chiffres bruts des statistiques disent bien, si l'on veut, que la transmission a eu lieu, mais ils ne nous renseignent, en aucune façon, sur les conditions d'éducation ou de milieu qui ont favorisé, peut-être même dominé l'influence héréditaire ; en
LES PIEGES DE l.A STATISTIQUE
)utre, devant ces tableaux qui ne laissent voir qu'une face de la question, on oublie trop aisément le lonibre considérable des individus qui ont échappé i une transmission héréditaire identic|ue, et ont légligé de constater comment ils *y ont échappé.
Que d'erreurs, si on accepte les chiffres des sta- •istiques sans les éclaircir, sans les discuter !
Une étude plus complète, moins étroite, moins me-sided de la question, montre que l'hérédité mor- •ide, comme l'hérédité psychique, loin d'être fatale, de dépasse pas la mesure d'une prédisposition, ':'unc aptitude, contre lesquelles il est possible, ians un très grand nombre de cas, de lutter pour ^atténuer ou pour en triompher.
Qu'il faille bien des conditions matérielles, moaales et sociales pour rendre cette lutte efficace, on .'eu disconvient pas; et on reconnaît volontiers îu'à ces conditions il faut ajouter celle de ne pas ttre systématiquement convaincu d'avance de l'inuiilité de. ses efiorts.
Sans doute, on peut considérer comme une forte présomption, le cas où, pour prendre un exemple Tes frappant, le père de l'accusé a été, soit un fou, loit un criminel.
Cependant, faut-il aller aussi loin que Casper ? Pour juger, dit-il, de l'état mental d'un individu, nn doit constamment prendre en considération si ■es parents, en ligne ascendante ou collatérale, sont
atteints de maladies mentales, car l'influence de l'hérédité est indubitable ('). »
Ce serait de beaucoup dépasser la mesure, que de conclure si vite d'un fait brut, comme celui qu'on allègue d'après cette formule.
Ne faudrait-il pas encore, en effet, s'assurer que la folie du père s'est produite avant la naissance du fils ; et puis, que cette folie n'a pas eu des causes
toutes fortuites, car alors l'hérédité si indubitable de Casper n'a plus la moindre valeur. On dira : cela va de soi. Assurément ; mais, en fait, descendon toujours à de pareilles recherches, quand on plaide, ou bien, quand on affirme, comme expert, l'influence de l'hérédité, devant des juges ou des jurés ?
Ceux qui l'imaginent n'ont qu'à se reporter aux comptes-rendus judiciaires, pour se convaincre du rôle que l'on fait jouer à l'hérédité. Les uns l'invoquent par engouement, les autres par respect pour la science, les sceptiques pour faire profiter l'accusé de tout élément douteux qui ressort du procès.
Et puis, qui donc a constaté dans l'hérédité une force sans contrepoids, une influence fatale, indéfectible?
Ce n'est assurément ni le médecin, ni l'hygiéniste, ni le pédagogue, ni le moraliste.
(i) Casper, Traité pratique de médecine légale, t. I, p. 311.
l'influence non fatale r>E l'hérédité 181
Nous le verrons un peu plus loin, à propos de l'éducation et de son influence sur la responsabilité : l'éducation n'est si puissante, que précisément parce que le rôle de l'hérédité n'est ni si considérable, ni si fatal c[u'on le veut bien
• dire, pour les besoins de la cause. Nos prétentions pédagogiques ne sont point toutes illusoires,
. et il est démontré, depuis longtemps, que l'éducation est une influence qui peut dominer celle de l'hé-
:rédité.
La médecine, l'hj'-giène, reconnaissent le rôle de i l'hérédité dans la genèse de certaines maladies. ; Est-ce à dire c[ue, cette constatation faite chez un 1 malade, elles mettent bas les armes, devant la Ifatalité, et s'abstiennent de combattre un ennemi i invincible?
La morale, la médecine et l'hygiène ne font (qu'organiser, chacune sur le terrain qui lui est {propre, une résistance qui tend à paralyser des ^germes mauvais, à sauvegarder des points menaicés, à retarder ou à anéantir une évolution suscceptible d'être arrêtée.
« Dans l'œuvre de notre conservation phj^sique, cdans la sphère de nos manifestations morales, rreparait toujours la juste proportion de la litberté et de la fatalité ; la volonté et l'intelligence ssont le contrepoids de l'organisation première ; lîl n'est peut-être d'hérédité morbide si pronon-
182 IRRESPONSAMLES POUR CAUSK PHYSIOLOGIQUE
cée, qu'il ne soit donné à l'art de coërcer ou de détruire ('). »
Au moral, l'hérédité qui permet le progrès, 1 perfectionnement, en fixant les bonnes dispo^sitions dans les familles, avec le concours nécessaire de l'habitude et de l'éducation chez les individus, ten aussi à rendre permanentes les mauvaises dispositions, quand la liberté, la spontanéité des individiis n'y mettent pas d'obstacles ; a fortiori, quand elles travaillent dans le même sens".
L'observation, l'expérience le démontrent : si grande cjue soit, en un sens ou en l'autre, au phj-^ sique ou au moral, l'influence de l'hérédité, l'hérédité n'agit, pour les perpétuer, que sur les qualités ou les défauts acquis par la libre volonté des asce dants ; elle est donc une force subordonnée à spontanéité. Enfin, dans les cas où elle donne tout son effet, ce n'est que pour un temps ; on sait que le types nouveaux obtenus par les éleveurs reviennent bientôt au type primitif ('). La spontanéité rentre en action : ce qui prouve manifestement cjue la spontanéité est une force plus permanente, plus générale, moins accidentelle, exceptionnelle et passagère que l'hérédité.
Rien n'est plus frappant pour l'observateur im partial que cet incessant travail de la liberté hu
(1) Michel Lévy, Trailc d'hygiène, 1. 1, p. 143 . Paris J.-B. Baillicre et fil"
(2) Topinard, Anthropologie, p. 527.
ON PEUT LUTTER CONTRE l'hÉRÉDITÉ
maine s'efforçant de se soustraire à la fatalité, qu'elle arrive au moins à tenir en échec : l'homme n'étant voué fatalement ni à l'hérédité morbide, ni à l'hérédité vicieuse.
Le phénomène de l'hérédité en retour, ou niavisme, dont — on va le voir — on a bien abusé, est lui-même, si on ne dépasse pas la mesure, un puissant argument en faveur de cette vérité.
Jamais la médecine et l'hygiène n'instituent un traitement plus rationnel que le jour où, l'hérédité reconnue, elles mettent tout en œuvre pour en réduire l'influence. Qu'elles trouvent un sujet intelligent et docile, et l'on peut compter sur im des tiiomphes les plus assurés de l'art et de la science.
Pourquoi ? Parce que l'hérédité n'est pas fatale.
Enfin, s'il y a une hérédité funeste, il y a une hérédité favorable. Tout homme n'a pas eu des ascendants malades, diathésiques, cachectiques. Il y en a qui héritent, non de la maladie, mais de la santé ; non de la disposition à la maladie, mais de l'aptitude à la pleine santé, à la longévité. Mais si l'expérience prouve qu'il y a une santé, une longévité héréditaires, elle montre aussi que tout héritier ne garde pas son héritage.
Quel beau lot ce serait, si la théorie de l'influence fatale de l'hérédité était vraie ! Tout fils d'un homme valide, d'un octogénaire, d'un centenaire, Riant. Les Irresponsables. 13
serait assuré d'un même avantage ! Il faut bien en rabattre. Demandez-en la raison au médecin, et il pourra vous dire que s'il n'y a pas plus de survivances de la pleine santé, et de la longévité, c'est que ces survivances, cet héritage de la ténacité vitale, sont, non pas assurées, fatales, mais toujours soumises à des conditions qu'il est au pouvoir du descendant de remplir ou de ne point exécuter, et nombreux sont ceux qui répudient l'héritage.
Dans son beau Traité de Vhérédité. Lucas a dit :
« Si l'hérédité d'une prédisposition suffit pour empreindre tout acte qu'elle inspire d'un caractère morbide, d'un vestige de folie, l'hérédité détruit Fimputabilité de tous les actes commis sous son influence : l'hérédité devient, pour toute espèce de cas indifféremment, où l'on suit sa trace, le symbole organique d'une fatalité plus forte que la conscience, que l'intelligence, et que la volonté responsable de l'homme, elle est le sceau de la folie et le palladium du crime. »
« Faire de la loi d'hérédité, dans les tendances au crime, une loi incompatible avec l'état de raison et de liberté morale, est une véritable hérésie en psychologie et en droit criminel ; elle ramène toujours et nécessairement le terrible dilemme : ou il n'existe point de liberté morale des actions hu-
l'hérédité criminelle
maines, ou l'hérédité est une loi étrangère à la nature morale. (') »
Et, pour mettre en face du témoignage du physiologiste et du philosophe, celui d'un très éminent aliéniste français :
« Faisons remarquer que l'hérédité n'a rien d'absolument fatal, car il n'est pas rare de voir naître de parents aliénés, épileptiques, hypocondriaques, suicidés, des enfants bien organisés, par suite de la bonne santé de l'un des conjoints... Les exceptions ne détruisent pas les conséquences d'un fait général, et l'hérédité appartient incontestablement à cet ordre de faits (-). »
Au physique, comme au moral, l'hérédité reste une présomption, elle n'est jamais un dernier mot, parce que contre l'hérédité aussi, celle qui nous menace, comme celle qui peut être notre sauvegarde, chacun de nous conserve sa liberté.
Il est donc impossible d'admettre que, seule, l'hérédité criminelle constitue une tare indélébile, audessus des efforts de l'éducation et de la vertu luttant contre de mauvais instincts. Impossible d'accepter, en matière de responsabilité morale, ce privilège dans la fatalité et dans l'impuissance,
(1) Lucas, Traité philosophique et physique de l'hérédité naturelle, t. L p. 502.
(2) Brierre de Boisniont, Annales d'hygiène et de médecine légale. 1874. 2' série, t. XLI;
lorsque partout nous voyons l'hérédité en bien ou en mal, susceptible d'être contredite, dominée, tenue en échec, vaincue par l'effort, par la volonté, par la résistance du sujet reprenant sa liberté, et élevant sa personnalité propre au-dessus de toutes les influences de milieu ou de race.
Voilà la vérité.
Mais peut-on espérer qu'on ne surfasse pas l'influence de l'hérédité, et qu'on se la représente comme susceptible d'être combattue par l'éducation, quand on lit dans un ouvrage récent : « que l'empêchement à procréer une descendance dégénérée rentre complètement dans les attributions du pouvoir social, qu'il ne manque que la volonté pour l'exercer..., et que le délit peut diminuer si on limite la liberté d'engendrer des délinquants ('). » Pour en arriver là, il faut avoir, dans l'influence fatale de .l'hérédité, au point de vue de la production du crime, une foi qui dépasse certainement toute mesure.
(i) Battaglia, La dytiamiqiie du délit, p. 300-301 (passage cité dans un excellent article de M. P. Dubuisson: De l'woîution des opinions en matière de responsabilité. Archives d'anthropologie criminelle et des sciences pénales, (15 mars 1887).
ATAVISME ET RlCSPONSAHII/tTl-:
IL — IRRESPONSABILITÉ DES ATAViaUES
I. L'atavisme. — Atavisme régressif, dégéncratif jusqu'au type primitit
et même bestial.