II. La vérité et la mesure
in. Un brevet d'immoralité fatale et d'irresponsabilité sans limite.
L'atavisme n'est qu'une manifestation particulière de l'hérédité. Quand, au lieu de ressembler, physiquement ou moralement, à ses parents immédiats, un enfant rappelle les traits ou le caractère d'un de ses grands parents ou d'un ancêtre encore plus éloigné, ou bien d'un collatéral d'ancienne date, on dit qu'il y a atavisme.
Les Anglais appellent reversion, les Allemands rûckslag, ce retour vers d'anciens types de la même famille.
C'est le champ de l'influence héréditaire sans limites, car, où s'arrêter? Et comment, si elle re-
monte asssz loin, la défense ne parviendra-t-elJe pas à découvrir ou à soupçonner, pour les besoins de la cause ; comment la justice pourrait-elle contester une influence ancestrale ayant pesé, d'aussi loin qu'on l'imagine, de sa néfaste et inexorable puissance, sur le descendant criminel, pour le décharger de tout libre-arbitre et de toute responsabilité ?
Qu'il y ait de curieux, de sinistres exemples, personne ne le nie. Mais est-il possible d'y voir autre chose que des faits rares, sur lesquels il est impossible de bâtir une théorie, qui les transforme en faits normaux ? Telle est la question.
Les partisans de l'atavisme outré citent avec complaisance l'interminable série de criminels que représente la généalogie de la famille Chrétien Lemaire, d'après le docteur Despine.
« Jean Chrétien, souche commune, a trois enfants : Pierre, Thomas et Jean-Baptiste. — I. Pierre a pour fils Jean-François, condamné aux travaux forcés à perpétuité pour vol et assassinat. — IL Thomas a eu : 1° François, condamné aux travaux forcés pour assassinat ; 2" Martin, condamné à mort pour assassinat. Le fils de ce Martin est mort à Cayenne, condamné pour vol. — IIL Jean- Baptiste a eu pour fils Jean-François, époux de Marie Tanré, d'une famille d'incendiaires. Ce Jean- François a eu sept enfants : 1° Jean-François, con-
PARADOXES d'aspect SCIENTIFIQUK loU
damné pour plusieurs vols, mort en prison; 2" Benoît, qui meurt en tombant d'un toit qu'il escaladait ; 3" X..., dit Clam, condamné pour divers vols, mort à vingt-cinq ans; 4° Marie-Reine, morte en prison, condamnée poiir vol; 5" Marie-Rose, même sort, mômes actes ; 6" Victor, actuellement détenu pour vol; 7" Victorine, femme Lemaire, dont le fils est condamné à mort pour assassinat et vol ('). »
Mais, comme s'il ne suffisait pas de rechercher et d'invoquer l'influence des ancêtres civilisés de l'homme, on a invoqué le retour aux mœurs de l'homme sauvage.
On a été plus loin encore. Un professeur d'anthropologie à l'Université de Rome, qui n'exclut pas la manifestation du caractère atavique des ancêtres sauvages de l'homme, a dit, à propos de dégénérations ataviques ou régressives : « Ces structures sont des survivances des espèces inférieures et sont des anomalies de caractère bestial. La fonction devant correspondre aux structures, les fonctions correspondant à ces structures sont des déviations du caractère humain, et sont l'expression du caractère bestial. De même, les imbéciles, les crétins, les épileptiques, manifestent aussi leurs fonctions avec le caractère bestial, soit que ces
(r) D' Le Bon, La question des criminels, dans la Revue philosophique, i88i, t. XI, p. 526.
190 lURESPONSABLES POUR CAUSE PHYSIOLOGIQUE
fonctions soient des actions criminelles, soit cj^u'ell^ soient indifférentes pour la moralité. Dans la criminalité, nous voyons un abaissement du type humain au t3^pe bestial. Nous n'admettons donc pas l'atavisme stricto sensu, comme un retour à l'état sauvage, mais comme un retour à l'état préhumain ou bestial; »
Et, descendant dans le détail, il montre l'abaissement du type humain au type bestial dans :
1° La régression atavique, par arrêt de développement ;
2" La dégénération primitive par développement pathologiquement incomplet;
3" L'atavisme dégénératif humain par une organisation déjà inférieure dès la naissance ;
4° La dégénération secondaire, par rétrocession de développement;
5° La perversion des fonctions, par réveil du caractère atavîque (*).
Voilà qui semblait combler la mesure. Eh bien ! non: un membre du Congrès a été plus loin. M. Albrecht part de ce point de vue qu' « il est absolument erroné de dire que les hommes descendent des singes, tous les hommes ne formant qu'une seule espèce de singes, qu'il appelle simia-liomo ; qu'au point de vue morphologique, nous ne sommes
(i) Sergi, Congrès de Rome, p. 163.
l'homme, singe inférieur
pas. même des singes supérieurs; au contraire, l'anatomie comparée nous force irrésistib.kïnent à déclarer qu'au point de vue morphologique, l'homme est le plus inférieur des singes (') », ce c^u'il prétend démontrer : 1" parce que l'angle orbital chez l'homme est plus grand que chez n'importe quel singe; 2" parce que "les cas d'atavisme au delà des singes et des lémuriens sont plus fréquents chez l'homme que chez n'importe quel singe.
Et il conclut de tout ceci que, loin que le criminel soit, comme le dit l'école positiviste, un être anormal, l'honnête homme étant l'homme normal, c'est le criminel qui est l'homme normal.
Il faut citer les motifs de cette conclusion paradoxale :
« Tous les organismes ravagent, pillent, assassinent, et font, en un mot, tout ce qu'ils savent et peuvent faire pour leur propre avantage et bénéfice, sans se soucier si ce qu'ils font est nuisible et pernicieux pour les autres organismes qui les entourent. Ce que tous ces organismes font, est fait par les assassins, les voleurs, en un mot par les criminels, qui, ne regardant que leur propre avantage, sont complètement indifférents si ce qu'ils
(i) Cari Vogt, dans ses Leçons sur rboinine, faisait de l'iiomme un singe perfection-né ; le voici encore déchu de cette dignité-; il n'est plus qu'un singe inférieur.
accomplissent et exécutent est délétère pour les autres ou ne l'est pas.
Œ Ainsi donc les criminels humains agissent de la même manière qu'agit toute cette incalculable quantité d'organismes qui existent et qui ont existé, à l'exception des hommes honnêtes. »
Comme il ne saurait admettre que tous ces organismes soient anormaux, l'auteur de cette thèse conclut que œ les hommes criminels qui agissent comme eux, sont incontestablement normaux, les seuls êtres anormaux qui existent dans la nature étant précisément les hommes honnêtes (') ».
Faut-il réfuter de pareilles théories? On en a voulu rire. Mais qui ne voit tout ce que de pareils paradoxes peuvent jeter de trouble dans les esprits, sous prétexte de découvertes scientifiques, appuyées par des démonstrations et des pièces anatomiques ?
(t) Actes du premier Congrès d'anthropologie crimiiicUc, ■p. 104 à 112.