UNE RÉPONSE DE VOLTAIRE
caractère et la sévérité de leurs mœurs ; et pourquoi ces Parisiens, sans que le climat ait changé, sont aujourd'hui des enfants badins à qui le gouvernement donne le fouet en riant, et qui euxmêmes rient le moment d'après, en chansonnant leurs précepteurs ?
« Pourquoi les Egyptiens, qu'on nous peint encore plus graves que les Parisiens, sont aujourd'hui le peuple le plus mou, le plus frivole et le plus lâche, après avoir, dit-on, autrefois conquis toute la terre, pour leur plaisir, sous un roi nommé Sésostris?
« Pourquoi, dans Athènes, n'y a-t-il plus d'Anacréon, ni d'Aristote, ni de Zeuxis?
« D'où vient que Rome, a pour ses Cicéron, ses Caton et ses Tite-Live, des citoyens c[ui n'osent parler, et une populace de gens abrutis ?
« Cicéron plaisante beaucoup sur les Anglais dans ses lettres. Il prie Quintus, son frère, lieutenant de César, de lui mander s'il a trouvé de grands philosophes, parmi eux, dans l'expédition d'Angleterre. — Il ne se doutait pas qu'un jour ce pays pût produire des mathématiciens qu'il n'aurait jamais pu entendre. Cependant, le climat n'a point changé, et le ciel de Londres est tout aussi nébuleux qu'il l'était alors.
« Tout change dans les corps et dans les esprits, avec le temps... Le climat a quelque puissance, le
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gouvernement cent fois plus, la religion, jointe au gouvernement, encore davantage ('). »
Et Voltaire n'est pas seul de cet avis : Sainte- Beuve écrit :
« Vous aurez fait de beaux et légitimes raisonnements sur les races et sur les époques prosaïques; il plaira à Dieu que Pindare sorte un jour de Béotie I (-), ou qu'un autre jour, André Chénier naisse et meure au XVIIP siècle.
« Sans doute, ces aptitudes singulières, ces facultés merveilleuses reçues en naissant, se coordonnent toujours, tôt ou tard, avec le siècle dans lequel elles sont jetées et en subissent des inflexions durables. Mais pourtant, ici, l'initiative humaine est en première ligne, et moins sujette aux causes générales ; l'énergie individuelle modifie et, pour ainsi dire, s'assimile les choses ('). »
Et, longtemps avant ces observateurs, voici Juvénal qui, lui aussi, proteste contre ces influences exagérées du milieu.
Abdère, . ville maritime de la Thrace, passait pour ne pouvoir jamais produire un homme d'esprit. Mais Juvénal montre que le mérite ne recon-
(1) V'oltaire, Dictionnaire philosophique, arûdc : Cliviat.
(2) Le Béotien ét-iit le type lourd, stupide.
(3) Au nom de Pindare, il faut ajouter ceux d'Épaminondas et de Plutarque, tous trois originaires de Béotie : triple démenti à l'influence du climat.