‹ Les irresponsables devant la justiceChapitre 83 sur 115 · PRÉJUGÉS, OPINIONS POPULAIRES · texte numérisé non relu

PRÉJUGÉS, OPINIONS POPULAIRES

peut douter qu'il fît là de cette « médecine exacte » à laquelle il prétendait si fort, et qu'il se montrât fidèle à l'esprit d'observation et de précision mathématicjue, dont il faisait le pivot de sa méthode.

Pour rester dans les faits bien constatés, disons que le cerveau paraît se développer avec l'exercice intellectuel, qu'il tend à s'atrophier par l'inactivité cérébrale ; la science moderne le prouve par des faits. Il semble acquis que chez le paysan, chez le sauvage, chez l'idiot, les parties frontales du crâne s'ossifient, se ferment de bonne heure, et limitent, par là, l'accroissement des parties antérieures du cerveau.

Depuis que l'on a utilisé pour l'observation, un peu superficielle, mais cependant fort importante encore, le conformateur des chapeliers, afin d'obtenir une mensuration approximative du crâne, on a pu constater de notables différences entre les crânes des individus intelligents et ceux des individus sans culture intellectuelle.

Le docteur Lacassagne a indiqué les mensurations si différentes observées, à mainte reprise, entre les crânes des élèves en médecine du Val-de- Grâce et ceux des infirmiers de la même école.

Faut-il aller au delà de ces observations? Les faits constatés autorisent-ils à affirmer aussi largement qu'on le voudrait, à généraliser même l'influence du milieu social et de l'éducation, au point

de supprimer d'un trait le libre-arbitre et l'imputabilité des actes chez ceux qui ont subi plus ou moins ces influences ? Les rapports de l'intelligence et du moral avec le physique ont-ils été assez fréquemment observés pour donner une base solide à la prétention qu'on élève, et à la certitude avec laquelle on semble admettre que l'organisme a dû être profondément modifié par une éducation vicieuse, au point de ne plus laisser place, chez ces dégénérés, à la liberté morale et à la responsabilité?

Mais si, parmi les anthropologistes, les uns admettent l'influence de l'éducation morale, comme le docteur Bordier, les autres, en se prononçant pour le caractère fatal du crime, ne laissent place ni aux bienfaits d'une éducation salutaire, ni aux dangers d'une éducation vicieuse. Les conditions qui ont fait le criminel, ne sont pas de nature à être si aisément modifiées.

Pour le docteur Bordier, la constatation des conditions d'infériorité organique et des anomalies ou altérations pathologiques, faite sur les criminels, n'entraîne pas la fatalité du crime ; il croit à l'efficacité de l'éducation morale et de l'instruction pour vaincre les dispositions au mal et ramener au bien.

Le docteur Lombroso, qui a fait dans son Uomu delinquente la monographie du criminel, considère le crime comme fatal :

« L'étude de la statistique aussi bien que l'examen

IMITES DE l'influence DE L'tDUCATION 215

anthropologique amènent à considérer le crime comme un phénomène naturel, on pourrait dire comme un phénomène aussi nécessairement lié à la nature humaine que la naissance, la mort, la conception ». — Cependant, la liberté ne se montret-elle pas avec évidence dans la lutte de l'enfant contre l'éducation, bonne ou mauvaise? Et cela seul suffirait à prouver que l'homme est un être moral, libre, doué du pouvoir de réagir contre ses impulsions.

L'éducation, si elle est mauvaise, a de grands dangers : chez l'enfant, la force de résistance est encore imparfaite. Il y a loin de là à admettre que l'éducation ne rencontre pas, dans le jeune âge, d'obstacles à son influence. En faire un facteur toutpuissant, mais c'est inadmissible !

« Le 13 novembre 1845, la Cour d'assises du département de la Seine frappait de peines afflictives et infamantes trois membres sur cinq d'une famille de voleurs, la famille R.... Cette affaire présentait une circonstance vraiment digne de remarque. Le père n'avait pas également trouvé, chez tous ses Riant. Les Irresponsables i c

enfants, les dispositions qu'il aurait désirées. Il lui avait fallu employer la contrainte à l'égard de sa femme et des deux derniers-nés, jusqu'à la fin rebelles à ses ordres infâmes. L'aînée de ses filles s'était au contraire élancée, comme d'instinct, sur ses traces ; elle s'était montrée tout aussi ardente, et tout aussi violente dans ses tentatives pour plier la famille à ses odieux penchants ; mais chez une partie, le naturel manquait : ils tenaient de leur mère (*) ».

Invoquer l'éducation comme l'hérédité, pour dégager la responsabilité morale, c'est bien montrer qu'il n'y a pas à proclamer l'influence absolue de l'une ni de l'autre. Quand toutes deux agissent, dans le même sens, par exemple, l'hérédité du vice, et l'éducation vicieuse, on conçoit ce qu'un pareil concours peut produire ; et quelle atteinte il en peut résulter pour la liberté morale de celui qui a été soumis à cette double action. Mais cette combinaison n'existe pas toujours : et ce sera tantôt l'hérédité seule, tantôt l'éducation seule qui pourra être invoquée.

Toutefois, qu'il soit permis de le dire, si on fait tant de cas de ces influences, quand elles existent, il faudra bien aussi tenir compte de l'influence con-

(i) Lucas, op. cit., I, p. 496. - Dioil d Gaidic des Trihumux, 14 novembre 1845.

i.'kducation opposke a l'hérédité

traire, quand le crime ne peut être expliqué, ni par l'hérédité, ni par l'éducation. Et quand, ne trouvant que de bons exemples dans le passé de la famille, on se rabattra, pour atténuer la responsabilité, sur une mauvaise éducation, ne sera-ce pas mettre en lumière la réserve avec laquelle il convient de faire la part de l'influence bonne ou mauvaise de l'hérédité ?

« L'influence de l'éducation, opposée à celle de l'hérédité, est si grande que c'est à la première seule qu'appartient, dans la plupart des cas, le pouvoir de réaliser la ressemblance morale et psychologique des enfants et des parents. Si l'hérédité déterminait irrésistiblement et sûrement, chez les descendants, la reproduction de tous les caractères constitutifs de la personnalité des ascendants, l'éducation serait inutile. Du moment que l'éducation, et une éducation prolongée, vigilante, laborieuse, est indispensable pour provoquer l'apparition et réaliser le développement des aptitudes et des qualités de l'esprit chez l'enfant, il faut bien conclure que l'hérédité ne joue cp'un rôle secondaire dans cette admirable genèse de l'individu moral. Cet argument est irréfutable. Que les influences héréditaires s'accusent par des prédispositions , par des tendances déterminées, il serait peu scientifique de le nier ; cependant il serait tout aussi inexact de prétendre cj^u'elles contiennent implicitement les

états futurs, et gouvernent l'évolution de l'être psychique ('). »

Mais qui donc songe à apporter une vue d'ensemble, dans ces revendications d'irresponsabilité? Que l'explication invoquée aujourd'hui implique le côté faible de celle qu'on invoquera demain, nul n'en a cure. A chaque jour suffit sa tâche ; à chaque aflaire criminelle toute allégation est bonne qui exonère la volonté, montre la liberté enchaînée, et la non imputabilité de l'acte incriminé; si demain, il faut se contredire, qu'importe? On ne se pique pas de logique, et le juge ou le juré n'a pas tant d'exigences, par le temps qui court.

Il y a un homme à qui on ne ferait, jamais accepter l'utopie de l'influence invincible, irrésistible de l'éducation ; cet homme, c'est celui qui use sa vie à lutter, sans y réussir bien souvent, contre les résistances indiAàduelles, c'est le maître d'école. Que ceux qui hésitent, le consultent. Fut-il le plus infime des pédagogues, il sera en mesure de rétablir la vérité sur ce point, où son expérience pratique est souveraine.

(i) F. Papillon, Les phénomènes de l'hcrèdUc. {Revue des Deux-Mondes, 15 août 1873).

T. ES ÉTxVÏS ANORMAUX

VI. — IRRESPONSABILITÉ POUR CAUSE d'aKOMALIES, DE STRUCTURES DÉGÉNÉRÉES, RÉGRESSIVES, d'arrêts de DÉVELOPPEMENT, DE VICES DE CONFORMATION, ETC.

I. Le « type criminel », d'après Lombroso. — Affirmations et négations. II. Crânes et cerveaux de criminels. — Capacité, circonférence, poids, circonvolution. — Asymétries, sclérose, méningite. — Les autopsies négatives.

III. Aveux des anthropologistes criminels relativement à la valeur des

anomalies, arrêts de développement ou dégénérescences constatés.

Page 1