IV. Réserve imposée aux experts et aux défenseurs
S'il y a, comme nous l'avons vu, des états anormaux, des lésions pathologiques, des maladies du S3^stème nerveux, et, en particulier, de l'axe cérébro-spinal, sur lesquels on se fonde, pour conclure avec plus ou moins de légitimité à l'irresponsabilité, on conçoit qu'il peut exister des malformations, innées ou consécutives à une dégénérescence, à un arrêt de développement, ou à la régression atavique, propres à fournir un point de départ à des conclusions analogues.
Pour n'être point exposé à accepter trop aisément
ces anomalies, il serait bien utile que, s'il existe, ou s'il est susceptible de cette précision, le type criminel fut bien déterminé, dùt-il comprendre un certain nombre de variantes, correspondant aux catégories les plus communes et les plus caractéristiques.
On ne croit plus, depuis longtemps, au système des « bosses » de Gall, c[uelque bruit qu'il ait fait, en son temps ; le système de Gall n'avait que la valeur d'un roman, et les physiologistes sérieux ne l'avaient jamais pris pour autre chose.
Bouillaud avait établi, dans un mémoire paru avant 1825, que « les mouvements des organes de la parole sont régis par un centre spécial, indépendant, et que ce centre occupe les lobes antéHeurs.
Mais, pour admettre ce foyer spécial présidant à une fonction spéciale, il se gardait bien de conclure à la réalité du système de Gall.
« M. Bouillaud s'en était toujours énergiquement défendu, estimant qu'il y aura toujours entre les faits et ceux que Gall avait eu la prétention d'établir, un abîme infranchissable, parce que les saillies et les sillons plus ou moins prononcés des circonvolutions cérébrales ne peuvent se traduire, à l'extérieur de la boîte crânienne, par des inégalités correspondantes ('). »
(i) J. Bergeron, Éloge dé Bouillaud, séance de l'Académie de médecine du 12 décembre 1887, p. 17.
CHÂNIOSCOPIE KT CUÂNIOI.OGIIi
Si la crânioscopie n'a plus de partisans, la crâiiiologie peut-elle davantage satisfaire ceux qui cherchent à connaître l'état mental, par l'étendue de l'enveloppe du cerveau ?
Une enquête autrement approfondie et savante a la prétention d'arriver à établir sur des bases tout à fait scientifiques, le « type criminel. »
Plusieurs médecins français et étrangers, ont rivalisé d'ardeur scientifique dans cette voie. Les travaux de Broca, les recherches des docteurs Topinard, Bordier, Lacassagne, Magitot, etc. en France; celles de Lombroso, Benedikt etc., en Italie, doivent être particulièrement mentionnées.
Quelques-uns ne dissimulent pas le but principal de leurs efforts :
« Pour achever de battre en brèche la forteresse gothique du libre-arbitre ». le docteur Letourneau s'adresse à la cràniologie et à l'anthropologie qui nous apprendront que « tel groupe de besoins paraît coïncider nécessairement avec le développement de telle ou telle région cérébrale (*). »
Faut-il penser que, grâce à ces travaux, « le type criminel soit un fait définitivement acquis à la science », comme le déclare un membre du Congrès anthropologique de Rome (^) ?
(1) Letourneau, Physiologie des passions, chap. iv.
(2) M. Fioretti, Actes du premier Congres... p. 169.
222 mnESPONSAHLES pour cause PHYSIOLOGlQUi:
Encore qu'il résulte, d'après Lombroso, que « l'étude de la statistique et l'examen anthropologique amènent à considérer le crime comme un phénomène naturel, on pourrait presque dire comme un phénomène aussi nécessairement lié à la nature humaine que la naissance, la mort,, la conception » , ce médecin italien qui a tant écrit sur la médecine, légale, les aliénés et les criminels, s'efforce de soumettre le criminel à l'analyse scientifique moderne.
Et d'abord, pour établir la physionomie des criminels, il observe « qu'ils présentent plus souvent que les honnêtes gens, des as3^métries, des zygomas, des mâchoires volumineuses, l'absence de barbe, la pâleur innée, le front fuyant, les dents anormales, des nez tors, la couleiir foncée du poil, enfin une plus grande fréquence des caractères dits dégénératifs. »
Objecte-t-on que ce type pourrait bien se rencontrer chez des gens honnêtes, normaux, le docteur Lombroso répond que cela n'est pas fréquent, « qu'on n'a trouvé qu'une fois sur 400, la physionomie typique du criminel sur l'homme moral. »
« Il est très vrai, dit-il, qu'il y a des criminels à capacité crânienne notable, avec d'admirables conformations du crâne, une physionomie parfaitement régulière, surtout parmi les habiles filous, et les chefs de bandits. Tel était l'assassin dont parle
l.A PHYSIONOMIE DES CRIMINELS 223
Lavater qui ressemblait à un des anges du Guide... Tels étaient Holland, Lacenaire, Bouchet, Lemaire, Sutler, et le chef de brigands Carbone, une des plus gracieuses figures napolitaines que l'on puisse voir. Mais ce sont des exceptions qui nous frappent par leur contraste, et qui bien souvent peuvent s'expliquer (') ».
On trouve chez tous les peuples des exceptions de ce genre. En France on pourrait en citer plusieurs. Parmi les plus remarquables exemples, chez la Brinvilliers, chez la Pommerais, le visage ne laissait nullement soupçonner la criminalité.
Lombroso exige la réunion de tous les caractères de son type criminel : « Il faut se rappeler, dit-il, que ce n'est pas l'existence d'un ou de deux de ces caractères, mais bien leur ensemble, qui peut révéler les tendances criminelles (-). »
« Les mêmes caractères isolés, peuvent se trouver chez les gens honnêtes, • autant que chez les criminels (^). » Ce tyi^s du criminel-né auquel Lombroso tient tant, il avoue lui-même ne l'avoir rencontré, dans la réalité, que 40 fois sur 100.
Cela affaiblit singulièrement la valeur de ce type; aussi Lombroso déclare-t-il que : « à son avis, on doit accueillir le type avec la même réserve qu'on
(1) Jrtes du premier Congrès d'anthropologie criminelle, p. 77, 81.
(2) Lombroso, Op. cil., p. 231.
(5) Ibid., p. 242.
met à apprécier les moyennes dans la statistique ('). »
Mais, si Lombroso juge ainsi sa thèse. Garofalo va plus loin encore :
« Nous ne connaissons pas un seul caractère physique, qui distingue constamment les criminels des non-criminels ; nous n'avons pu remarquer qu'un certain nombre d'anomalies physiques, qu'on trouve aussi parmi les gens supposés honnêtes, et qui, tantôt l'une, tantôt l'autre, tantôt réunies ensemble, paraissent plus fréquemment parmi les criminels (-). »
L'auteur de l' Uomo delinquente, a indiqué les anomalies constatées par l'observation de 350 crânes de raalfaiteurs, provenant de sa collection et de celle de MM. Benedikt, Bordier, etc.
En voici les principales :
Arcades sourcilières et sinus frontaux proéminents ; anomalies dans le développement des dents
(1) L'homme criminel, préface, p. 13.
(2) G-irofalo, L'anomalie du criminel. (Revue philosophique, mars 1887, p. 226).
CAPACITÉ Cl^ANIEXNK DliS CRIMINELS 225
le sagesse ; crânes pathologiques ; soudure parielle.ou complète des sutures; grande épaisseur les os ; ostéopores ; asymétries ; os wormiens ; :rànes anormaux ; protubérances occipitales proéninentes ; capacité anormale du crâne ; renflement lu frontal ; front petit, étroit, aplâti; os du crâne rès minces ; asymétrie ou obliquité de la face : races de lésions traumatiques ; pertes de subsance, suite d'ostéite, ; chevauchement des os du :ràne ; ostéomes du rocher et de l'os occipital ; oxyùéphalie, etc.
Lombrosô trouve ime moyenne de capacité ;:ubique (1,415) inférieure chez les criminels ; mais ce docteur Bordier, après examen de 36 crânes d' assassins guillotinés, a trouvé une moyenne de i ,547, :t il conclut que le « cerveau des criminels pourrait
ouvent faire envie, comme volume, à leur viciime! » La différence, moins considérable, il est vrai, lU point du vue de la circonférence horizontale, est
ncore en faveur des criminels ; mais si on examine
es différentes régions, il n'en est plus de même, et œlle de toutes qui renferme les organes spécia- .2ment affectés aux fonctions intellectuelles, la région frontale, présente chez les criminels une infé-
iorité notable de développement, tandis que les légions pariétales sont beaucoup plus considérables lelativement.
Il est superflu de dire, que nos connaissances
scientifiques en cette matière, .sont insuffisantes pour conclure de l'examen post mortem, et affirmer qu'on a eu affaire à un criminel, à un aliéné, etc.
Cela est plus vrai encore de l'observation nécroscopique du cerveau lui-même, de l'état des capillaires et des cellules.
M. Benedikt admet aussi qu' « il y a des criminels, des délinquants même graves, chez lesquels nous sommes impuissants à trouver, jusqu'à ce jour, des symptômes anthropologiques certains de criminalité ('). »
Le docteur Magitot, après avoir présenté un tableau résumant ses recherches sur la capacité du crâne (près de 300 crânes), comparée chez des criminels, et chez des hommes distingués, conclut que « ce tableau démontre d'une façon frappante que la série des crânes d'assassins ne se distingue pas beaucoup, sous le rapport de la capacité, d'une série d'hommes quelconques ; tandis que la série des hommes distingués l'emporte de beaucoup sur toutes les autres (-). »
Seules, les frontières sont donc nettement tracées.
Le docteur Lombroso avait raison de dire, en 1884, que « l'étude des caractères anatomiques du crime est à ses débuts. »
(i) Ades du ptemier Congres d'anthropologie crimbicUc, p. 105. ■ (2) Ibid., p. 114.