‹ Les irresponsables devant la justiceChapitre 89 sur 115 · THÉORIES DE STUART MIT.I,, T.ITTRÉ · texte numérisé non relu

THÉORIES DE STUART MIT.I,, T.ITTRÉ

aujourd'hui ses plus illustres représentants dans M. Stuart Mill et M. Bain. Là, par la méthode d'une analyse délicate, mais bien conduite, on est arrivé depuis longtemps à la conclusion que le libre-arbitre, tel que l'entendent les théologiens, est une . erreur psychologique, que la volonté n'est point une faculté qui se détermine par sa propre vertu, vers tel ou tel motif et qu'au contraire, 'C'est tel ou tel motif qui détermine la volonté à la résolution qu'elle prend. En d'autres termes, • ce ne sont pas les motifs qui obéissent à la volonté, .c'est la volonté qui obéit aux motifs.

« De son côté, la physiologie, qui s'était suffi- :samment exercée sur les fonctions moins comipliquées, se sentit assez forte pour aborder les I fonctions compliquées, je veux dire celles du cerveau et de l'intelligence. D'abord, ce qui la frappa, ice fut l'étroite liaison qui unit ces deux choses; itout ce qui changeait l'état de l'organe, changeait U'état de la fonction. Puis, quand, pénétrant plus ; avant, on chercha le mécanisme des idées, on I reconnut que toutes venaient, soit par les nerfs iqui recueillent les impressions extérieures, soit Ipar ceux qui recueillent les impressions intérieures ; les cellules qui composent les masses intellectuelles du cerveau, ayant pour propriété irréductible de 1 transformer ces impressions ou idées, de les asso- >cier, de les conserver et de les élever par cette éla-

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boration à des combinaisons de plus en plus hautes. Dans cette trame si serrée, il ne resta plus de place ni pour ce libre-arbitre de la théologie qui se détermine par lui-même, indépendamment de tout le reste, ni pour ce serf-arbitre que la toute-puissance et la prescience divines enchaînent absolument; et ce qui se montre, c'est une intelligence toute composée d'idées dont la nature, la source et l'association sont soustraites à sa volonté et sur lesquelles elle ne peut exercer d'empire que par le jugement ; or, juger, en fait de volonté, n'est pas autre chose qu'apprécier des motifs... (') » Hackel n'est pas moins formel sur ce sujet : a La volonté de l'animal, comme celle de l'homme, n'est jamais libre. Le dogme si répandu du libre-arbitre est scientifiquement, absolument insoutenable. Tout physiologiste qui étudie scientifiquement les phénomènes de la volonté, en action chez l'homme et chez les animaux, arrive nécessairement à la conviction que la volonté n'est proprement jamais libre, mais que toujours elle est déterminée par des influences externes ou internes (-). »

Les conclusions du docteur Letourneau sont identiques : « Chaque homme, dit-il, est bien

(1) Littré, Revue positive.

(2) Hackel, Natïirliche, p. 212.

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obligé de vouloir conformément à sa nature, qu'il ne se donne pas; à sa raison, qui dépend de sa nature et d'obéir ou non, à l'attraction la plus forte... » Enfin, « pour achever, dit-il, de battre en brèche la forteresse gothique du libre-arbitre, » le même auteur s'adresse à la crâniologie et à l'an- ;thropologie qui nous apprendront que « tel groupe .de besoins paraît coïncider nécessairement avec le .développement de telle ou telle région céré- 'brale... » — « que l'étude des tempéraments montre ;ià, comme partout, les lois de l'organisation régenitant les fonctions et réglant la durée et la violence .des passions... (') »

Si peu neuve et si contredite que soit la docitrine, qui prétend faire table rase de la liberté et de lia responsabilité, elle voudrait, et pour se rajeunir <et pour se fortifier, s'autoriser des certitudes de la : science positive. Cet appui, peut-elle le revendi- . quer légitimement ?

Un penseur éminent, aussi connu pour son libéralisme que pour sa loyauté, a répondu :

« Quand M. Littré, après bien d'autres, vient nous dire Cjue la volonté n'est pas libre, parce qu'elle est toujours déterminée par le motif le plus fort, on peut être un moment hésitant sur la valeur d'un pareil argument contre la liberté, mais aussi-

(i) Letourneau, Physiologie des passions, ch. iv, p. 389.

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tôt qu'on rentre dans le sentiment de la réalité psychique, avec un psychologue qui observe du dedans les choses de l'âme, on ne conserve plus le moindre doute. Nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à ces tableaux de la vie humaine que nous ont laissé les maîtres de l'observation morale, poètes, romanciers, moralistes, philosophes. Nous voudrions pouvoir citer tout un chapitre de Jouflroy sur le jeu des facultés humaines, parce qu'il serait la plus décisive réfutation de certaines doctrines sur le libre-arbitre. Jouflroy (') fait bien mieux que de montrer ou de définir la volonté ; il la montre en action, à tous ses degrés de force ou de faiblesse, dans toutes les phases de la lutte qu'elle soutient pour arriver, quand elle. y réussit, à ce véritable gouvernement de soi-même qui est l'état de vertu et de sagesse... »

. . .« Le libre-arbitre n'est point un mystère pour le savant; il n'est pas plus inintelligible pour la physiologie qu'il n'est contradictoire à l'expérience psychologic[ue, telle que l'entendent MM. Stuart Mill et Littré. Tout n'est pas composition d'atomes ou résultante de forces dans l'organisation universelle. Il y a de la spontanéité, même dans la nature» et s'il y en a là, comment ne point la reconnaître dans l'homme, ce type supérieur de la vie orga-

(i) JoufFroy, Mélanges philosophiques, p. 343.

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nic[ue ? En quoi donc le sentiment d'une activité volontaire vraiment libre, d'une cause agissant de soi et par soi, sous l'influence des impressions naturelles ou des idées de l'intelligence, serait-il contradictoire aux expériences de la science positive? En bonne logique, le sentiment ne contredit qu'une chose, l'explication matérialiste de certains phj^siologistes et de certains positivistes. Pour nous, nous pensons avec Aristote^ avec Leibniz, avec Maine de Biran, avec M. Ravaisson, que dans aucune de ses parties, le monde n'est entièrement livré à la fatalité mécanique; que sous l'action des lois mécaniques, physiques et chimiques, tout être,- tout atome obéit à cette idée directrice dont Claude Bernard ne parle c[u'à propos de la nature organique ; que tout y est force, non pas volontaire et libre, mais spontanée, c'est-à-dire tendant d'elle-même vers xme fin, cause réelle de tous les mouvements, dont la mécanique, la physique, la chimie, ne font que déterminer les lois... En tout cas, ce que nous savons, de science expérimentale et certaine, c'est que tout être vivant, ayant sa fin en lui-même, est cause des mouvements qui se rapportent à lui, que l'animal est cause spontanée, que l'homme est cause libre. On peut donc conclure à la liberté, à la personnalité, à l'autonomie de l'être humain, non pas seulement au nom de la loi morale, comme Kant le veut, mais

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au nom de la science positive elle-même. L'antithèse de la science et de la conscience, qui serait si fatale à la moralité humaine, si elle était réelle, n'est heureusement qu'apparente, et destinée à disparaître devant la lumière d'une science plus fidèle à l'expérience, que celle qui s'inspire des hypothèses matérialistes »

(i) E. Vacherot, La science et la conscience. {Revue des Deux-Mondes, i" mai 1869).

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