‹ Les irrigations (volume 2)Chapitre 19 sur 103 · II. DE L'ÉTABLISSEMENT DES CANAUX · texte numérisé non relu

II. DE L'ÉTABLISSEMENT DES CANAUX

Au point où nous sommes arrivé , ayant décrit les travaux nécessaires pour capter et élever les eaux des fleuves, . il nous reste à indiquer les principes d'après lesquels elles sont conduites par des canaux jusqu'aux terrains à irriguer, et les moyens d'exécution.

a. CONDITIONS GÉNÉRALES.

Depuis le douzième siècle, les principes des canaux sont appliqués et des canaux fonctionnent, sans que les progrès réalisés dans la science hydraulique aient permis de modifier utilement les anciennes méthodes. Il semble que l'oeuvre accomplie alors par les ingénieurs lombards ait été conçue de toutes pièces et réalisée avec toute la perfection désirable; du moins, la plupart des innovations tentées depuis eux ont dû être abandonnées, et force a été de revenir aux méthodes pratiquées il y a six cents ans.

De Vauban, avec la clarté qui caractérise les écrits qu'il nous a laissés, a résumé dans le langage de son temps, les conditions générales à observer pour l'éta-

(1) Reports on the Vienna Universal Exhibition 1874. Appendix, part III, p. 119.

LES IRRIGATIONS. ug

blissement des canaux (i). Selon lui, « la question est de bien juger :

« i° Des pays qui peuvent être arrosés ; « 2° De Tétendue qu'on peut donner aux arrosements ; « 3° Des moyens d'arroser ;

« 40 Des temps propres à cela et de la conduite qu'il faut y tenir.

« Le premier est très aisé à découvrir, puisqu'il est facile de juger de la pente des pays et de s'en assurer par le moyen des niveaux.

* Le deuxième n'est pas moins facile , puisqu'il n'y a qu'à ouvrir les yeux et continuer les nivellements qui feront voir d'une manière infaillible si les pays haussent ou baissent, et à prendre le chemin qu'on pourra faire tenir aux rigoles, en continuant les pentes qu'on aura prises.

a Le troisième consiste au moyen d'arroser, pour lequel il suffit de s'assurer de la quantité du pays qui peut l'être, et voir après, ceux qui en peuvent profiter, et les foire convenir de ce que chacun doit contribuer pour le dédommagement des terres occupées par les rigoles, à proportion de la quantité des terres qui pourraient être arrosées, pour lesquelles on pourra aussi convenir du prix imposé sur chaque arpent de terre qui en sera arrosé; sur quoi et sur l'établissement de ces arrosements, il sera bon de faire intervenir l'autorité du roi, sans quoi les paroisses auront peine à convenir.

« Le quatrième doit consister en l'établissement d'une bonne police pour la distribution des eaux, qui réglera le temps qu'il faudra les donner et celui que chacun pourra les garder. Cette police est déjà établie dans la

(i) Des arrosements des rivières. Oisivetés, 1842, t. IV, p. 140.

iau LES IRRIGATIONS.

plupart des lieux cTarrosement , à laquelle on pourra ajouter et retrancher ce qui sera jugé à propos. Il reste sur cela à dire que les rigoles dont on se servira doivent s'accommoder à la figure des pays et au tortillement sinueux que le soutien des niveaux, assujetti à la pente des terrains par où elles passent, peut exiger.

« 5° Préparer la superficie des terres qu'on voudra arroser, de manière que les eaux se puissent conduire partout; bien régler les bords des rigoles, ménager les branches et petites prises nécessaires aux héritages, de manière qu'elles soient aisées à ouvrir et à fermer. Le mieux serait d'y faire de petites buses, afin que personne ne prît plus qu'il n'en faut.

« 6° Quand il ne s'agira que de leur faire faire une demi-lieue de chemin sur une médiocre largeur d'arrosement, il suffit de leur donner une demi-toise de large (i) ; et une toise, s'il est question d'une lieue; deux toises, s'il est question de deux; trois, s'il s'agissait de trois, et ainsi des autres à proportion, sur un pied et demi à deux pieds de profondeur (2), rehaussant leurs bords à peu près d'autant.

« On y pourra faire de petites écluses d'espace en espace, même en tirer plusieurs branches et autres rigoles moindres, pour en faciliter les distributions çà et là, dont la largeur et la profondeur seront toujours proportionnées à la longueur qu'on voudra leur donner.

« Il serait bon d'en commencer la prise par étangs faits exprès , tirant l'eau a l'extrémité des chaussées par des déchargeoirs, qui pourront la distribuer des deux côtés. On peut même y faire des petites bondes qui ne serviront qu'à cela, lesquelles seront prises quatre à cinq pieds

li) La toise est égale à i",949.

(2) Le pied est égal à o%3248.

plus bas que les décharges ordinaires, afin d'avoir de quoi fournir en tout temps.

« Ces étangs seront utiles de plusieurs manières : i° pour l'ordinaire, qui est la pêche du poisson; 20 pour l'élévation qu'ils ajouteraient à celle de la prise d'eau , et 3° à l'amortissement de la trop grande crudité de l'eau qui souvent nuit aux lieux qui en sont arrosés. Celle-ci est la plus utile de toutes, et je tiens même qu'on ferait très bien de faire passer les rigoles par plusieurs étangs, supposé que le pays s'y accommodât, parce que l'eau s'adoucirait de plus en plus et achèverait de se préparer et rendre excellente pour les arrosements; car il est à remarquer qu'il s'y trouve beaucoup d'eaux qu'on n'y croit pas propres; ce qui ne provient que de ce qu'elles sont trop froides ou données mal à propos et en trop grande abondance ; Tune et l'autre se peuvent très bien corriger.

a 70 Au surplus, il n'y a point de terrain, tout aride et caillouteux qu'il puisse être, qui ne pût s'améliorer par les arrosements, et si on en excepte le sommet des montagnes, il n'y en a guère qui ne se pût arroser, soit en prenant les eaux de près ou de loin , ce qui procurerait un bien immense aux pays oti cela serait pratiqué. »

Sur la question du tracé des canaux et de l'étendue de territoire qu'ils sont appelés à arroser, de Vauban complète sa pensée dans les termes suivants :

« Je sais que la plupart des particuliers arrosent leurs prés par tout pays; ce n'est pas de ceux-là dont je veux parler, mais de ceux qui s'entretiennent par une ou plusieurs paroisses associées pour cela; ce qui se fait par le moyen des eaux prises dans les hauts des rivières que l'on détourne avec des rigoles soutenues et conduites par les penchants des coteaux, le long desquels on di-

minue la pente des eaux d'un quart, d'un tiers, de la moitié ou des trois quarts plus ou moins, cela, de leur lit naturel; moyennant quoi elles se contiennent sur de plus grandes élévations, à mesure qu'elles font chemin et qu'elles s'éloignent de leur prise.

« Si, par exemple, une rivière ou gros ruisseau est trouvée d'un pouce de pente dans son lit naturel , par toise courante, on pourra en détacher une partie par une rigole dans laquelle on réduira cette pente à la moitié, au quart, au cinquième, au sixième, même à la douzième partie, et pour lors, si on prend ce dernier, le lit naturel continuant sa pente ordinaire se trouvera, à ioo toises de la prise, plus bas de 91 pouces 8 lignes que le courant de la rigole à pareille distance; à 200 toises de la prise, il sera de i5 pieds 3o pouces 4 lignes plus bas... et à 1,600 toises de la prise, de 122 pieds 2 pouces 8 lignes. Réduisant les pouces en toises pour l'avenir et laissant là les lignes , si on continue la rigole jusqu'à 3,200 toises, il y aura 40 toises 4 pieds 5 pouces de différence... Que si cela s'étend jusqu'à 2 5,6oo toises ou 10 lieues de pays, la différence sera de 325 toises, le tout mesuré à plomb; ce qui ferait une grande élévation.

« Après quoi, si la rivière ou le ruisseau est fort abondant, il n'y aura plus qu'à bien examiner quel pays on en peut arroser, et la conduisant par les coteaux plus commodes à une lieue, deux lieues... voire 12 et i5, c'est-à-dire tant qu'on voudra. Mais il faut à même temps faire son compte d'agrandir la rigole à proportion du chemin qu'on lui fera faire et de la pente qu'on lui donnera; car il se faut toujours souvenir que l'eau augmente de volume à proportion de la pente qu'on lui ôte, et que, si, par exemple, on diminue la pente de la dixième partie , elle ira un dixième de fois moins vite , mais elle

augmentera son volume ordinaire d'un dixième; c'est pourquoi il lui faudra un lit d'un dixième plus grand. Moyennant quoi, elle voiturera toujours même quantité d'eau dans les mêmes temps, et c'est à quoi on doit bien prendre garde, afin de ne s'en pas attirer plus qu'on n'en veut, comme aussi de n'en pas manquer. »

De Vauban a bien en vue le Dauphiné, la Provence, le Roussillon et le comtat d'Avignon qui sont, de sa connaissance, « les provinces qui emploient le mieux les arrosements des terres et qui s'en trouvent bien, *> mais il a soin d'ajouter « qu'il n'y a rien d'inutile dans les pays arrosés et qu'on doit y exiger de la terre tout ce que l'art et la nature peuvent lui faire produire », en établissant comme il suit la comparaison entre les pays du midi et ceux du nord de la France :

« Il n'y a guère de pays plus froid, ni plus sujet aux humidités que le Haut-Dauphiné, la Savoie et la Haute- Provence, parce qu'ils sont remplis de hautes montagnes chargées de neige la plupart de l'année, contre lesquelles toutes les nuées vont l'été se rompre et répandre, et où les hivers, avec leurs rigueurs, durent constamment de six à sept mois; cependant il n'y a point de pays oti on arrose tout et avec tant d'adresse et d'industrie que dans ceux-là, aussi n'y trouve-t-on pas une pièce de terre, grande comme la main, qui ne s'en sente.

«... Au contraire, rien de plus plat que les pays des environs de Fumes, Dunkerque, Bergue, Bourbourg, Gravelines et Calais, qui sont pour l'ordinaire pleins d'eau et marécageux. Cependant, dans les grandes sécheresses, ils remplissent leurs watergans, afin d'arroser et rafraîchir leurs terres par transpiration, sans quoi elles souffriraient trop.

« Que ces deux espèces de terroirs, si différents entre

i24 LES IRRIGATIONS.

eux, ont besoin d'arrosement, on peut hardiment conclure qu'il n'y a point de pays où il ne soit nécessaire et utile. »

Si les eaux sont prises en rivière, à la hauteur des champs à arroser, par un des barrages que nous avons décrits, ou si elles sont dérivées en amont, à une distance telle qu'elles aient un niveau supérieur à celui des terres arrosables, le canal a pour but de mettre en communication la prise d'eau avec le terrain, et pour cela, doit-il avoir la déclivité la plus faible possible, afin que le cours d'eau dont il dérive, faisant office de canal de fuite en aval, puisse recevoir les eaux qui restent après l'irrigation : tel est le premier principe.

En outre, le canal doit être établi de telle sorte que non seulement son débit, la hauteur d'eau et la vitesse d'admission soient réglés, mais encore l'écoulement des eaux, suivant la nature des cultures arrosées ; c'est le second principe à observer.

Si le canal doit avoir le moindre développement possible pour racheter la différence de niveau entre son point d'origine et son point de fuite, faut-il encore que sa pente soit calculée de manière à lui assurer le maximum de produit.

On conçoit ainsi que l'établissement d'un grand canal d'irrigation dépend d'une foule de circonstances locales, variables, qui échappent à des règles précises.

Quand il s'agit des canaux de dérivation, dans les pays du Midi, une condition essentielle de leur établissement, c'est qu'ils soient alimentés l'été, dans la saison où le besoin d'irrigation se fait le plus sentir, par des cours d'eau pérennes qui conservent à Tétiage un grand volume d'eau (i).

(i) De Gasparin, Journal agric. pratique, 1843-44. t. VII, p. 546.

LES IRRIGATIONS. 12b

Cette condition se trouve remplie en Italie, de deux manières différentes ; en Piémont et dans la terre ferme en Vénétie, les eaux dérivées des rivières qui descendent directement des Alpes son tpérennes, mais elles charrient avec elles un limon sablonneux et abondant qui oblige à des curages fréquents des canaux, et apportent sur les terrains arrosés des couches assez peu fertiles ; tandis que dans le Milanais, les eaux des rivières alpestres ont traversé des grands lacs qui les ont clarifiées, en sorte que les crues déréglées ne sont pas à craindre et que le limon est insignifiant.

En France, dans la région qui est adossée aux Alpes et aux Pyrénées, les canaux de dérivation sont également alimentés par des eaux pérennes, mais quelques-uns, comme celui de Crapponne qui dérive les eaux limoneuses de la Durance pour arroser le territoire de Salon et de la Grau d'Arles, ont dû recevoir une grande pente, à cause de la nécessité de charrier les dépôts précieux.

Les Italiens ont donné plusieurs dénominations à leurs canaux, suivant qu'ils servent à la fois à la navigation, à l'industrie et à l'irrigation, ou bien à ces deux dernières seulement. Les canaux de plus grandes dimensions portent le nom de naviglio, bien que certains navigli ne reçoivent pas de bateaux. Les noms defossa, fossato, de gora et de cavo> cavone, sont le plus souvent réservés pour désigner des canaux d'arrosage particuliers ; les noms roggia et roggione sont également très répandus dans le Milanais et le Novarais ; enfin, les appellations, telles que seriola, ou les diminutifs, naviletto, canaletta, Jossetta, cavetto, roggetta, condotto, s'appliquent aux dérivations les moins importantes, voire même à des rigoles d'amenée.

Dans la basse vallée du Pô et en Vénétie , les canaux d'écoulement et de vidange reçoivent les noms de colo,

C4uFORN^.y/

I2f> LES IRRIGATIONS.

colatore, scolo, scolettay dugale, taglio, etc., selon leurs dimensions.

En France, on donne le nom de canal aussi bien à l'ouvrage qui sert à la navigation intérieure, aux usines ou à Tirrigation des terres, ayant une portée considérable, qu'à celui fonctionnant comme rigole pour l'arrosage de quelques hectares. Cest seulement dans quelques départements où Tirrigation est traditionnelle que se sont conservées des expressions locales, telles que routine ou robine, quand le canal est navigable ; fosse et plus tard fossé, dans le Vaucluse; béaly béalet, du provençal beaou (en piémontais bealera, bealino) dans les Bouchesdu-Rhône ; rivière, dans le bassin de l'Adour ; ruisseau, dans les Pyrénées-Orientales. Quant aux rigoles de distribution, alimentées par des canaux, ce sont desflioles dans la Provence, et des agouilles dans les Pyrénées.

Quoi qu'il en soit de ces désignations communes aux pays où l'arrosage s'est implanté de longue date, il y a lieu de distinguer entre les canaux : i° ceux qui débitent plusieurs mètres cubes d'eau par seconde, alimentés par des rivières ou par des réservoirs d'une capacité telle que l'irrigation puisse se faire d'une manière continue, dans certaines saisons de l'année, et que l'Etat ou des compagnies concessionnaires exécutent; 2" les canaux secondaires, dérivés des canaux principaux par des compagnies ou des syndicats ; 3° les canaux particuliers dérivés de rivières, de ruisseaux, de sources ou de réservoirs ; 4° les colateurs destinés à l'écoulement des eaux surabondantes et à la décharge des canaux d'arrosage ou de dessèchement.

i . Canaux principaux.

Dans les canaux principaux, appartenant à la pre-

mière catégorie, une certaine section, à partir de la prise d'eau, est le plus souvent inutilisée pour l'irrigation; c'est la section servant de canal d'amenée, qui longe le cours d'eau et ne laisse parfois qu'une bande de terrain difficilement arrosable. Pour ce canal d'amenée on recourt souvent à des tunnels, des aqueducs, des siphons, des tranchées profondes ou des remblais importants, tous travaux à la charge de l'entreprise du canal, dont on cherche parfois à diminuer le nombre en raccourcissant le tracé; mais dans la plupart des cas, faut-il porter les prises encore plus en amont, afin que l'eau puisse arriver dans le canal aux époques d'étiage.

Il résulte de l'obligation de déterminer le point en contre-bas de l'étiage où le canal peut recevoir une alimentation suffisante, que le canal d'amenée ou d'origine doit avoir la plus faible pente, par conséquent le plus long tracé. Il y a en effet avantage, non seulement à conduire l'eau aussi haut que possible pour atteindre le territoire à irriguer le plus loin possible, mais encore à débiter la plus grande quantité d'eau à cette hauteur initiale.

Or, la plus grande quantité d'eau correspond à une plus grande section de l'ouvrage, c'est-à-dire à une plus forte dépense de terrassements ; et la plus faible pente, répondant à une vitesse de l'eau moindre que dans la rivière ou le torrent, n'est obtenue qu'en exposant le canal d'amenée à s'ensabler, c'est-à-dire en compromettant le régime du canal tout entier.

A partir du canal d'amenée, le tracé au contraire doit être tel qu'il [n'y ait plus ni grands remblais ni déblais; les prises d'eau devant s'y faire sans barrages, en terrain naturel, et aussi rapprochées que l'exigent les besoins de l'irrigation. Ce tracé comporte naturellement, dans les pays accidentés, des courbes dont le rayon varie

de 80 à 1 5o mètres, afin d'éviter les angles qui diminuent le débit et causent des atterrissements ou des dégradations de l'ouvrage.

En ce qui concerne la section du canal de distribution proprement dit, elle doit évidemment diminuer en raison de la pente , au fur et à mesure du débit fourni aux arrosages. C'est seulement si la pente du pays est très forte, comme on ne peut augmenter au delà d'une certaine mesure celle du canal, que l'on ménage par des écluses, des chutes aux endroits où l'industrie peut les utiliser.

Ces considérations générales sur rétablissement des canaux ne font pas qu'il n'y ait des exceptions, justifiées par la nature des eaux ou par la configuration du territoire. C'est ainsi que Nadault de Buffon, après avoir discuté minutieusement les données des canaux italiens, conseille l'adoption d'une pente de om,6o à om,90 par kilomètre, qui ne saurait être dépassée, de crainte d'avaries aux bords du canal et aux ouvrages d'art, par suite d'affouillements. Il y a toutefois des cas où il est essentiel que le canal porte le volume d'eau maximum, sans qu'on puisse mettre en balance les dommages avec le supplément de dépenses résultant de plus forts revêtements. Le canal de Crapponne, par exemple, a des pentes de 1 à 2 mètres par kilomètre, ou de im,25 en moyenne, eu égard aux chutes; ces pentes ont été nécessitées par les eaux limoneuses qu'il charrie, par la plus-value que les te rres reçoivent des limons et par l'étendue des terres arrosables. Une réduction de pente se fût faite au détriment des produits du canal (1).

Les déchargeoirs permettent toutefois d'éviter des fortes pentes, telles que celles du canal de Crapponne, tout en

(1) De Gasparin, Journal agric. prat., loc. cit., p. 347.

modifiant la section du canal, de façon à ne lui laisser que la quantité d'eau voulue.

Canaux de l'Italie. — Dans le Naviglio-Grande, la section d'origine permet de recevoir une quantité d'eau beaucoup plus grande que celle qu'il doit conserver définitivement ; mais un premier déchargeoir lui enlève déjà un tiers en moyenne du volume initial; et comme le barrage a arrêté toutes les matières et les sables que le Tessin charrie dans les parties basses de son lit, pour les détourner dans le canal, le déchargeoir, avec ses vannes de fond, est appelé à jouer un autre rôle : celui qui consiste à rejeter la plus grande partie de ces matières de nouveau dans le lit du fleuve, en aval. Les déchargeons suivants complètent cet effet, sans que la pente du canal soit pour cela altérée. Les gardiens, chargés de la manœuvre des déchargeoirs, se règlent sur des hydromètres ou échelles graduées que portent des plaques en marbre, scellées dans la paroi d'un petit puits au bord du canal.

Une autre disposition que celle des déchargeoirs, revient à installer un vannage à l'embouchure même, afin de pouvoir au besoin interdire complètement l'accès des eaux limoneuses; elle a été appliquée au canal Cavour, dont nous donnons plus loin la monographie.

Les pentes, d'ailleurs, ne varient pas moins que les sections, dans les grands canaux, et souvent dans le même canal. Dans celui de Pavie,la pente établie par le régime des écluses est en moyenne de om,i3 par kilomètre; mais elle est d'environ om,28 dans la partie supérieure jusqu'au Casarile et de om,o3 dans la partie inférieure, avec des vitesses correspondantes, par seconde, de om,88 et om,02. Au Naviglio-Grande, les pentes varient de om,o6 à im, 54 avec des vitesses par seconde de om,23 à 2œ,63. Au canal Martesana, la pente est comprise entre t. h. y

l3o LES IRRIGATIONS.

om,36, et om,58 ; enfin, au canal de Caluso, qui n'est pas navigable, la pente moyenne atteint 3m,70 par kilomètre. Aussi bien les pentes de im,54 que celles de 3m,70 sont excessives et entraînent des dépenses considérables d'entretien. D'un autre côté, un canal d'irrigation qui doit avoir un débit important n'est pas tenu d'avoir les faibles pentes d'un canal de navigation ; à moins de lui constituer de large ssections, plus coûteuses, et de l'exposer à des pertes plus grandes, par infiltration et par évaporation, et surtout à des atterrissements qui nécessitent des curages dispendieux.

Comme profondeur, les grands canaux italiens ont de i à 2 mètres ; leur section est un trapèze, quand les berges sont formées par le talus naturel des terres, et un rectangle surmonté d'un trapèze, quand les bords immergés sont en maçonnerie, ou revêtus d'un perré.

Le fond du canal étant toujours formé par le sol naturel, on établit seulement des radiers à l'approche des ouvrages d'art. Si le sol est trop absorbant, dans certains endroits, le canal étant de construction récente, on recourt aux colmatages par de petits barrages mobiles, en ajoutant quelquefois de la chaux aux eaux troubles, de préférence au bétonnage. L'étanchéité devient très suffisante au bout d'un certain temps. Pour les fuites sur les bords des berges, il en est autrement ; on n'hésite pas à maçonner. De même, si le remblai est trop incliné ou trop peu résistant, on construit des murs de soutènement et le canal est maçonné avec joints en ciment.

Aux approches des ponts, des aqueducs, des écluses,etc. , et dans les tournants où la déclivité est plus grande, la maçonnerie est le plus souvent défendue par des pieux ou pilotis, plantés de 3 en 3 mètres en moyenne, et à quelques centimètres en avant du bord, quand le canal est navigable.

LES IRRIGATIONS. i3i

Les souterrains sont assez rares en Italie; on cite, comme on le verra plus loin, ceux du canal Caluso : les galeries de Saint-Georges sont au nombre de deux, d'une longueur égale de 700 mètres, avec 4 mètres de largeur et 4m,5o de hauteur.

Enfin, les canaux italiens, sont bordés des deux côtés, ou d'un seul, par un chemin, parfois planfé d'arbres, qui est réservé le plus souvent à l'usage exclusif du service (1).

Données spéciales. — Indépendamment des données générales que nous venons d'exposer, il y en a de particulières, quant à ce qu'il faut éviter dans l'établissement d'un canal ; car autrement elles le rendraient trop onéreux comme installation, ou bien improductif. Il nous suffira de les énumérer.

Ainsi, le canal d'amenée ne doit pas avoir une trop grande longueur par rapport au canal de distribution ; les ouvrages d'art ne doivent pas être trop nombreux, ni trop considérables; les terrains perméables exigeant des travaux d'étanchement doivent être évités; le parcellement des propriétés qui doivent recevoir les eaux ne doit pas être considérable, à cause du nombre de rigoles qu'il implique, etc. Toutes ces conditions à éviter visent le même objet, celui d'une dépense qui charge l'opération sans profit et peut la ruiner. Enfin, importe-t-il de s'assurer que la pente initiale du cours d'eau alimentaire suffit pour garantir, jusqu'aux limites du péri* mètre arrosable, les pressions indispensables au service de distribution des eaux.

Les canaux ne sont pas uniquement tracés pour une large utilisation agricole des eaux, mais encore au point de vue des forces motrices qui deviennent à leur tour

(1) A. Hérisson, loc. cit.

i32 LES IRRIGATIONS.

un moyen d'étendre les zones irrigables dans les plaines trop haut situées pour être atteintes par des dérivations naturelles.

Qu'il s'agisse d'un canal d'irrigation pure et simple, ou mixte, comprenant la distribution par des chutes de la force motrice, la dépense d'eau d'un canal d'irrigation est un des points délicats sur lesquels l'attention doit être plus spécialement appelée au moment de l'installation de la prise, en vue d'un volume déterminé; c'est aussi le point essentiel, puisqu'il importe avant tout de conduire l'eau nécessaire pour l'arrosage du périmètre voulu. Si même le canal était absolument étanche, il perdrait de son volume initial par l'évaporation ; mais cette cause de perte n'est rien à côté de celle due à l'absorption et aux infiltrations.

Les observations faites par les ingénieurs français sur les pertes des canaux de navigation sont loin d'être concordantes, d'autant plus que la dépense d'eau dans ces sortes de canaux s'augmente encore du remplissage des écluses pour le service de la batellerie, des fuites par les portes d'écluses et du remplissage du canal ou des sections de canal, après les périodes de chômage, pendant lesquelles le sol, mis à sec, se fendille et devient absorbant.

Au canal de l'Ourcq la perte par infiltration a été "trouvée égale à une tranche de ora,o6 à om, 10 en 24 heures; au canal du Midi, à une tranche de om,o3 à om,04; à celui de Narbonne, avec berges en gravier, à une hauteur de oni,8o, quoique le canal fût en service depuis quinze ans; aux canaux de Briare et du Loing, à deux fois celle due à l'évaporation. Sganzin a proposé de compter, pendant les premières années de fonctionnement, sur une perte égale à une tranche de om,o5 de hauteur par 24 heures; mais Minard dit qu'elle varie de

LES IRRIGATIONS. i33

ou,,oi à om,02 d'abaissement par 24 heures jusqu'au centuple , et qu'elle devient incalculable suivant la nature du terrain traversé. On verra plus avant quel coefficient il convient d'adopter pour l'évaluation de ces causes de perte d'eau dans les canaux d'irrigation.

Page 1