A. SUBMERSION NATURELLE
La submersion qui est le produit de l'art, est fréquemment aussi l'effet de causes naturelles. « Des pays d'une immense étendue sont fertilisés par des submersions périodiques, sans lesquelles la terre serait frappée d'une stérilité absolue. Telle est l'Egypte, fécondée par les crues régulières du Nil; tels sont les llanas, les pampas, les steppes de l'Amérique méridionale que l'on doit considérer comme les plus grands pâturages qui soient à la surface du globe ^i). » C'est aux débordements périodiques d'un grand nombre de fleuves et de rivières que sont dues les excellentes prairies de certaines vallées à surface unie, où le défaut de pente rendrait coûteuse l'irrigation par déversement.
(i) Boussingault, Economie rurale . 2" édit., i85i, p. 242.
Les zones comprises entre les digues et l'étiage du Rhône, sur le parcours d'Avignon à la mer, que Ton désigne sous le nom de segonaux, sont submersibles temporairement dans toutes les crues ordinaires et moyennes, qui ont lieu utilement pendant les mois d'hiver. Toutes les récoltes; céréales, luzernes, vignes, mûriers, etc., y prospèrent sans engrais et presque sans culture. Aussi, malgré les dommages des inondations d'été, les terres des segona u x valent de 2,5oo à 3, 000 francs par hectare, tandis que les garrigues, situées en dehors des digues, et qui sont exceptionnellement submergées au cas d'inondation, valent au plus 3oo francs, autant que des landes improductives.
Les prairies qui bordent la Saône, submergées presque tout l'hiver , ne laissent rien à désirer quant à la quantité de leurs fourrages. La vallée de cette rivière, depuis les environs de Gray jusqu'à Chalon-sur-Saône, et de ce point jusqu'à Lyon, présente plus de 25o kilomètres en pente douce sur lesquels les submersions s'opèrent naturellement et fertilisent un ensemble de prairies constituant un des principaux centres de production fourragère de Test de la France.
Chaque année les submersions hivernales se renouvellent dans des conditions diverses, mais presque toujours favorables à l'agriculture. Les conditions essentielles qui caractérisent la permanence de cette source de fertilité sont, d'une part, des pentes longitudinales très faibles, dont la moyenne est comprise entre om,40 et om,45 par kilomètre et des pentes transversales assez sensibles pour que les eaux d'inondation rentrent d'ellesmêmes dans leur lit, au printemps.
En dehors des inondations des affluents de la région supérieure, tels que l'Amance et le Saulon (Haute- Marne), la Vingeanne (Côte-d'Or), la Grône (Loire),
1'Ognon et le Doubs, qui sont d'autant plus favorables aux prairies que leur pente est plus forte, les débordements ordinaires de la Saône, de Gray à Lyon, s'étendent sur un périmètre de plus de 60,000 hectares couverts presque complètement de prairies naturelles.
Quoique un peu trop argileuses par nature, les eaux des crues sont assez fertilisantes pour que Ton estime la plus-value qu'elles procurent aux prairies au-dessus de 120 francs par hectare et par submersion (1). Il est vrai que, survenant au printemps ou en été, les inondations sont parfois nuisibles et même désastreuses, mais outre qu'elles se produisent très exceptionnellement dans ces saisons, toute tentative pour modifier le régime du fleuve par des digues transversales, ou longitudinales, qui élèveraient le plan d'eau et augmenteraient la vitesse, ne ferait qu'aggraver une situation grâce à laquelle les immenses prairies de la Saône conservent le bénéfice d'un amendement naturel représentant plus de la moitié de leur valeur.
M. Boitel n'en pense pas moins, contrairement à Nadault de Buffon, que ce magnifique groupe de prairies naturelles, s'étendant sur 200,000 hectares, pourrait, comme dans les vallées de la Moselle et de la Meuse, s'améliorer au plus haut degré par l'irrigation, au lieu de la submersion; « jamais, au plus fort de l'été, et par « les plus longues sécheresses, on ne voit la Saône, « la plus constante et la plus gracieuse des rivières par « la limpidité et l'abondance de ses eaux, laisser ap- « paraître le long de son parcours des sables nus et des- « séchés, comme le font la Loire et tant d'autres fleuves; « son débit est d'une régularité exceptionnelle (2;. »
(1) Nadaultdc Buffon, Hydraulique agricole, p. 434.
(2) Lac. cit., p. 56 1.
Au lieu de se maintenir par le limonage qu'opèrent les débordements de la rivière et de ses affluents, les prairies submersibles, avec le concours des arrosages continus et réguliers qui doubleraient et tripleraient leur rendement, s'amélioreraient surtout au point de vue de la qualité des foins. Dans d'autres vallées, comme celles du Rhône, de la Seine, de la Garonne, de la Loire, qui ne sont submersibles que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, la prairie naturelle a cédé la place à d'autres cultures.
En somme, fait observer M. Boitel, les conditions des prairies submersibles paraissent être les mêmes pour toutes. « C'est la rivière et la température qui font l'abon- « dance ou la pénurie de la récolte. Si la rivière dé- « borde en hiver, et si le printemps est chaud et hu- « mide, le foin est abondant et de bonne qualité. Le « limonage d'hiver vient-il à manquer; le printemps est- « il froid et sec; le troupeau communal a-t-il détérioré « les herbages par les temps humides de l'automne; dès « lors, la récolle est mauvaise et peu productive pour « l'exploitant vi\ »