III. — LES TERRITOIRES IRRIGUES
La description de quelques-uns des territoires où se pratique Tirrigation, complétera utilement ce chapitre, en même temps qu'il consacrera par des exemples les principes qui ont été énoncés.
a. Italie. — « Entourée par la mer et par les plus hautes montagnes du continent européen, l'Italie forme une presqu'île qui s'allonge au sud en deux pointes et s'élargit au nord en un demi-cercle dont la chaîne supérieure des Alpes trace la circonférence. Nord et Sud forment deux régions distinctes par leur configuration, leur origine, leur histoire (leur agriculture). L'une, vaste plaine, traversée par un grand fleuve qui l'a formée de ses alluvions... ," l'autre, longue et étroite presqu'île, coupée de montagnes et de volcans , ayant presque toujours eu des destinées contraires (i)... »
Touchant aux grandes Alpes et voisine de l'Afrique, l'Italie a tous les climats et toutes les cultures. La Sicile, les Calabres, la Fouille, et une partie de la côte des Abruzzes ont presque le ciel et les productions de l'Afrique; le climat est pur et sec , mais brûlant; le palmier, Taloès, le caroubier, l'oranger, le citronnier, y végètent librement dans les plaines; sur les côtes, des oliviers font encore la richesse du pays; plus haut, jusqu'à 600 mètres, des forêts de châtaigniers couvrent une partie de la Sila.
(i) Victor Duruy, Histoire des Romains, 1870,1. 1, p. 2.
En dehors des côtes de la Campanie et du Latium de Vantiquité, de leurs pacages abandonnés aux troupeaux et des maremmes insalubres, se développe, depuis la Calabre jusqu'à la Provence, sur le versant méridional de TApennin , la région des oliviers et des mûriers, des arbousiers, des lauriers et de la vigne ; plus avant dans la montagne, les noyers, les chênes et les hêtres; puis les pins, les mélèzes et la neige, avec le vent glacial.
Dans la vallée du Pô, à la descente des Alpes, et malgré leur voisinage, le froid ne descend pas loin sur les versants rapides; d'étouffantes chaleurs succèdent en été à lair congelé des cimes aux neiges éternelles. Mais Tabondance des eaux, la rapidité de leur cours, la direction de la vallée qui s'ouvre sur l'Adriatique et en reçoit toutes les brises, rafraîchissent l'atmosphère et donnent à la Lombardie le plus délicieux climat. « L'inépuisable fécondité du sol, engraissé par le limon que tant de fleuves ont apporté, développe partout une végétation puissante; en une nuit, dit le poète, l'herbe broutée la veille repousse (i) et la terre, qu'aucune culture n'épuise, ne se repose jamais • »
Dans l'Italie du Nord^ notamment dans la vallée du Pô, les vents secs et impétueux soufflent des Alpes et chassent les brumes qui s'élèvent des basses terres et de la plaine, sur l'Adriatique, tandis que le siroco ^ vent humide et lourd, vient du sud de l'Adriatique, rasant les champs ouverts de la Romagne, le long des Apennins et produisant des nuées pluvieuses avec des chaleurs suffocantes. LeffrecaiCy moins régulier, souffle du nordouest , après avoir traversé le continent , et apporte l'air sec avec le beau temps.
(/; Et quantum longis carpent armenta diebus Ezigua tantum gelidu&ros nocte reponit.
(Virgilius, Georg,^ lib. Il, 201.)
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Il résulte de cette direction des vents que le climat est plus doux au pied des Alpes que dans la grande vallée ; Brescia, Vérone et Trieste , par exemple, ont l'avantage sur Milan et Pavie.
Au delà de l'Apennin, le climat est plus doux encore, la différence entre les deux mois qui représentent les températures extrêmes y étant moins grande. L'écart, qui est de 25 degrés dans la région continentale de la Lombardie et du Piémont, n'est que de i6 degrés à Pise.
Tandis que la température moyenne de Tété à Milan est inférieure à celle de Palerme de i',2, celle de la température moyenne de l'hiver est de lo degrés au-dessous.
La plaine du Pô offre des exemples de température excessive comme froid, atteignant — 17 degrés et à Turin, — 18''; mais dans l'Italie centrale le froid le plus intense oscille entre — 6° et — 7°; dans l'Italie méridionale il ne dépasse pas — 4**, et en Sicile — 3*.
Les chaleurs excessives sont loin d'offrir de pareilles différences; c'est à peine en effet si du nord au midi de l'Italie, entre le 36*' et le 47® méridien de latitude, l'écart est de 5 degrés. Le degré extrême de température de l'été est de 36 degrés à Turin , de 39 degrés à Cagliari, dans la Sardaigne, au climat africain, et de 38 degrés à Catane, au pied de l'Etna.
Sous le rapport de l'humidité atmosphérique, l'air est généralement sec , surtout dans les lieux un peu élevés. La différence entre l'humidité relative de l'été et celle de l'hiver, dans les localités élevées de la zone subalpine, est de 25 à 3o pour 100. de l'humidité absolue moyenne, et à peine de i5 à 20 pour 100 dans les stations maritimes. Le printemps et l'automne donnent ensemble la valeur très approximative, aussi bien de la température moyenne annuelle, en prenant la demi-somme, que de l'humidité relative moyenne de Tannée.
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L'état du ciel est très remarquable en ce qu'il assigne aux jours sereins six dixièmes des jours de Tannée. Cette proportion est naturellement variable suivant les localités et les saisons. Aussi, dans le midi de la péninsule, on n'a dans Tannée que trois dixièmes de jours couverts, lorsque dans la haute Italie, la moyenne est de cinq dixièmes. Partout, c'est au printemps que le ciel est le plus couvert (en moyenne 5,3), et en été qu'il est le plus serein (3,9).
Le régime des pluies caractérise d'une manière non moins nette le climat de la péninsule ; que Ton considère le versant méridional des Alpes, la vallée du Pô, ou les deux versants des Apennins.
Sur toute la côte occidentale méditerranéenne, lo pour 100 de la somme annuelle des pluies tombent en été; de l'autre côté des Apennins, les relations changent, pour redevenir à peu près les mêmes sur le littoral de l'Adriatique. En remontant vers le nord, les pluies d'été augmentent sans cesse à l'approche des Alpes, et les pluies d'hiver diminuent.
Schouw répartit de la manière suivante entre les diverses saisons la quantité moyenne de pluies annuelles (i).
QuAUtité totale. Prlntenipn. Été. Aotomne. HiTor.
Versant méridional des
Alpes 1-49^ 0.32I o.3yi 0.480 o.3oi
Pays au nord du Pô... 0.927 0.210 0.229 0.291 0.197
Pays au midi du Pô... o.(333 o.i37 0.137 0.219 0'i4o
Versants des Apennins. 0.915 0.210 0.121 o.32i 0.263
On reconnaît à la fois, en examinant ces chiffres, Tinfluence de la latitude et celle des montagnes; mais précisément dans la région où il pleut plus en été qu'au prin-
(ij Schouw, Tableau du climat de l'Italie^ Copenhague, i83y.
temps, se sont installées les grandes irrigations qui font la richesse delà Lombardie.
C'est que la quantité de pluie diminue des Alpes aux Apennins, de plus de moitié. Ainsi, dans la zone immédiatement sulbalpine (Lugano, Brescia , Udine), la moyenne annuelle de i",5o descend dans la plaine, au nord du Pô (Milan, Pavie), à o",93 , et dans la zone au sud du Pô (Parme, Modène), à o*,63. Les irrigations de la basse plaine apportent un faible remède à cette marche progressivement descendante, car les contrées qui ont le plus besoin de pluie sont celles, au sud du Pô, que les eaux torrentielles de l'Apennin ne peuvent servir à irriguer.
Quand on considère le maximum des eaux pluviales, on trouve dans la région subalpine le chiffre énorme de 2"*,40 qui explique les pluies et les inondations violentes, désolant les campagnes au débouché des ravins et des vallées. Les nuages poussés par le siroco contre la muraille des Alpes s'y agglomèrent et se fondent en eau. Il en est de même sur la côte de Gênes, à Lucques, dans les vallées de l'Apennin toscan, et en Istrie où les pluies tombent avec la plus grande violence.
Ainsi , à toutes les variétés de culture de l'Europe et de l'Afrique du Nord que montre l'Italie, correspondent les climats les plus variés ; des étés presque égaux ou semblables, mais des hivers absolument inégaux ou dissemblables.
Des Alpes et des Apennins descendent sur le territoire tous les cours d'eau qui forment le système hydrographique de l'Italie.
De Turin à Venise, la riche plaine subalpine que traverse le Pô, n'offre pas une colline; aussi les torrents qui s'échappent de cette ceinture de montagnes , l'exposent dans leurs débordements à des ravages que àos
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travaux d*endiguement gigantesques parviennent seuls à rendre moins fréquents. Plusieurs de ces torrents ont rempli de grands lacs oti les eaux abandonnent leur courant, leur température glaciale et leurs limons, mais la plupart arrivent au Pô, chargés de sables qui exhaussent son lit et forment à son embouchure un delta, devant lequel la mer recule chaque année de 25 mètres.
Prenant sa source au mont Viso, en Piémont, le Pô, le plus grand des fleuves italiens, se développe sur 35o milles de longueur, recevant la Dora, le Tanaro et la Sesia, en Piémont; le Tessin, l'Olona, le Lambro, TAdda, rOglio, le Mincio, sur la rive gauche lombarde, tous descendant des Alpes, et le Taro, la Trebbia, la Secchia, le Panaro et le Reno, sur la rive droite, descendant des Apennins. C'est le lien qui réunit et confond dans les mêmes intérêts l'économie agricole de l'Italie subalpine.
Plus à lest, le second fleuve italien, TAdige, toujours alimenté, profond, aux eaux rapides, débouche du Tyrol pour couler du nord au midi et se jeter, comme le Pô , dans l'Adriatique. Dans cette mer également se déversent, venant des Alpes autrichiennes, le Bachiglione, la Brenta, la Piave, le Tagliamento et Tlsonzo, dont les eaux non pérennes ont un cours moins étendu et un régime plus incertain.
Dans ritalie péninsulaire, les Apennins sont trop rapprochés des deux mers pour leur envoyer de grands fleuves. Qu'ils coulent vers la Méditerranée, comme TArno sur 25o kilomètres, ou comme le Tibre sur 370 kilomètres, et comme le Garigliano, le Volturnoet leSile ; ou bien qu'ils affluent vers l'Adriatique, comme le Metauro, le Tronto, le Langro et TOfante, tous ces cours d'eau ont le caractère capricieux des torrents : larges et rapides au printemps, constamment chargés de limons , ils se dessèchent en été et restent inutiles à peu près pour l'irrigation.
En Lombardie, comme en Piémont, les grands lacs qui recueillent au pied des Alpes les eaux torrentielles et les restituent à la plaine pour la fertiliser, forment le complément admirable de l'organisation hydraulique du pays; ils préviennent les inondations et règlent les crues. Le tableau XXVI indique les lacs de la Lombardie et les cours d'eau qui en dérivent, avec l'altitude, la profondeur et la superficie des lacs.
Si Ton évalue, d'après Berti-Pichat , la surface totale de la Lombardie à 21,567 kilomètres carrés, sur laquelle les terres susceptibles d'être arrosées comptent pour moitié, on trouve que les lacs représentent environ le dixième de ces terres (i).
En Piémont, les contreforts qui relient la chaîne des grandes Alpes, dirigées à peu près perpendiculairement à sa direction, ne forment pas moins de 36 vallées, dans chacune desquelles coulent les eaux torrentielles qui forment le Tanaro, la Stura, la Dora riparia et la Dora baltea, le Tessin et le Pô, leur confluent.
A cause même des sommets élevés dont plusieurs dépassent 4,000 mètres, et de la faible longueur des vallées, le régime des cours d'eau est bien moins régulier que celui des rivières alimentées par les lacs lombards. Ce n'est pas que les lacs manquent en Piémont; on en compte jusqu'à 241 ; mais sans parler du lac Majeur, ils ont une importance très secondaire; à ce point que dans quelques localités il a fallu édifier des réservoirs artificiels d'une surface de 4 à 6 hectares, pour les eaux d'irrigation. Celui de Ternavasio en compte toutefois 40. Dans les seuls territoires de Turin et d'Alba, il y a huit étangs desservant plus de 400 hectares.
Pour nous borner à quelques territoires de la Lombardie,
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