LES EGYPTIENS
La Genèse dit, en parlant de l'Egypte : « ubi aquœ ducuntur irriguœ » ; la pratique des irrigations y était installée, en effet, de temps immémorial; mais comme les autres fleuves, le Nil, ne commença pas par être bienfaisant; ses inondations portèrent d'abord leurs ravages sur la plaine, laissant derrière elles, sous l'impétuosité des courants, des grèves désolées et des sables arides. Les travaux gigantesques qu'il fallut exécuter pour encaisser le fleuve et diriger par des canaux les crues qui colmatent les terrains submersibles et fixent les sables mouvants à l'aide des limons fertiles, sont antérieurs à l'époque historique. Dans la haute Egypte notamment, oîi la plupart des digues existent dans leur intégrité, audessus de Thèbes, lesépanchoirs bien entretenus règlent l'écoulement des eaux que les canaux et les rigoles, suivant la pente générale de la vallée, distribuent au loin sur les deux rives.
(i) Paienôtre, Revue des Deux-Mondes ; 1875.
A peine la crue commençait à décliner qu'on barrait les canaux, et dès lors, ils devenaient des réservoirs d où l'eau était élevée et répandue sur le sol, à Taide des roues hydrauliques ou sakiés^ installées en nombre infini. Ce n'étaient pas là les seuls réservoirs utilisés par les anciens Égyptiens ; ils en avaient construits pour alimenter et régler leurs grands canaux.
On doit citer en première ligne, à cet égard, le lac Mœris (aujourd'hui Birket-el-Keroun), creusé dans le Fayoum (de l'égyptien Ph-Ioum, la mer) qui emmagasinait les hautes eaux du fleuve, en vue des irrigations (i). Selon Hérodote, Strabon et Pline, ce lac n'avait pas moins de 600 kilomètres de tour et couvrait 1 2,000 hectares. Un canal d'une vingtaine de kilomètres y amenait les eaux que dépensait tout un réseau de rigoles. Pomponius Mêla n'indique que moitié de la surface, soit 6,000 hectares. Suivant Savary, il comportait une longueur de 40 lieues; mais les mesures que relate Diodore de Sicile, en décrivant le canal de communication dérivé du lac, ne s'accordent pas avec celles de Savary et des auteurs modernes (2\ Quoi qu'il en soit, les travaux grandioses de ce réservoir, entrepris par Amenehmat III, sous la 12® dynastie thébaine du moyen empire,' furent accompagnés de repères des crues du Nil, à Semneh. D'après ces repères, gravés sur les rochers à pic du fleuve , il paraît constant qu'à la deuxième cataracte les eaux montaient alors 7 mètres plus haut que de nos jours. De grands changements se seraient ainsi produits dans la configuration de cette région.
Sir Isaac Newton, le très célèbre physicien, avaitadmis
(i) Rahunt était le nom du lac Mœris, appelé aussi Mu-ur, le grand lac. d'où Mœris pour les Grecs. Ces dénominations ont été révélées par un papyrus de Boulaq.
(2) A. Rhoné. V Egypte à p^titts journées, loc. cit., p. 326.
en effet , que dès les premiers âges , le blé était cultivé dans la basse Egypte; mais Hérodote et quelques autres historiens grecs affirment que cette partie de TÉgypte a commencé par être un immense marais; ce qu'a vérifié le major Rennel, dans ses recherches sur la géographie d'Hérodote. Stillingfleet en a conclu que la culture du froment ayant pris naissance dans la haute Egypte, s'étendit seulement plus tard et peu à peu à la vallée basse du fleuve (i). Pour cela, faut-il supposer que la haute vallée s'inondait jadis aussi régulièrement que la vallée basse aujourd'hui; les repères d'Aménemhat III justifiraient cette hypothèse.
On fait remonter encore aux premiers âges de l'Egypte la culture et l'industrie du lin. La déesse Isis qui avait appris à cultiver le blé et l'orge, à employer les outils agricoles, jouissait aussi de la vénération publique pour avoir inventé l'art de tisser, que d'autres attribuent aux Hindous, en matière de coton et de soie. Dans les riches alluvions du Nil, le lin atteint un grand développement; mais la fibre, sans le secours de l'irrigation, manque de Télasticité et de la souplesse qui caractérisent les lins du Nord (2).
Toutes les villes situées à une certaine distance du Nil étaient entourées de citernes pour approvisionner les habitants et l'irrigation. Les jardins s'arrosaient d'une manière primitive, à l'aide de puisettes, oud'écopes en bambou, ou en nattes, que Ton manœuvrait par le pied. C'est la machine élévatoire à laquelle Moïse fait sans doute allusion quand il parle « de semer la graine et de Tarroser du pied » (3). Les paniers à cordes qui se
(i) Stillincfleet, Life and vorksy t. II, p. 534.
(2) Verdeil. l'InJustrie moderne, loc. cit., p. 373.
(3) La Sainte Bible; Deutéronome, XI, 10.
désignent maintenant sous le nom de nattai (i), fonctionnaient sous les Pharaons.
Pendant plus de quinze siècles d'abandon, le sable a envahi progressivement la surface cultivable de cette magnifique vallée du Nil, en comblant tour à tour les fossés d'amenée et d'écoulement des eaux (2}, qui portaient jadis au loin les bienfaits de l'irrigation. Strabon nous a laissé encore sur la production agricole de l'Egypte, si intimement liée a la prospérité de Rome, sous la domination des empereurs successeurs des Lagides, des renseignements précieux.
Comme de nos jours, la hauteur des crues qui étend plus ou moins le périmètre inondable, correspondait à l'abondance, ou à la disette. Le Nil s'élevant à 14 coudées de hauteur, la récolte atteignait son. maximum; s'il restait à 8 coudées et au-dessous, on ressentait la famine. Suivant, Pline, une hauteur de 16 à 18 coudées assurait le maximum des récoltes; tandis qu'une hauteur de 12 coudées, pouvant descendre à 5 minimum, répondait à la pénurie (3). 11 y a là toutefois des incertitudes dues à l'ignorance oîi nous sommes de la dimension rigoureuse de la coudée, et de la position exacte du zéro de l'échelle des crues à diverses époques.
L'ingénieur Lepère, attaché à l'expédition d'Egypte, a donné des crues, selon les hauteurs, la division suivante (4) :
(0 Voir tome I, p. 548.
(2) Loudon, Encyclopccdia of agriculture ; 1825, Z »3«
(3) A. Léger Jes Travaux publics aux temps des Romains^ loc. cit., p. 413.
(4) Description de l'Egypte, t. 1 1 .
Au-dessous de 5 ".40 Famine.
— de 5".+o àô" Crue insuffisante, disette.
~ de 6" à 7 ■ Récolte faible.
— de 7 " à 7 ■. 5o — Récolte favorable , abondance.
— de 7*". 3o à 8** Crue forte, devenant nuisible.
Au-dessus de 8" Crue extrSmement nuisible, famine
certaine, danger de peste.
Les puits artésiens dans Tancienne Egypte, comme en Syrie et en Arabie, avaient été établis en grand nombre.
Samuel Birch a communiqué à la Société des antiquaires de Londres (i), un mémoire explicatif d'une stèle de Tan 3 du règne de Rhamsès II, concernant un travail d'utilité publique, exécuté par ordre de ce Pharaon, dans le désert de Nubie, et qui se réfère à un puits foré d'une profondeur considérable. Dans le texte hiéroglyphique de la stèle de Koubàn qui remonte à Tan i536 avant J.-C, le vice-roi d'Ethiopie, appuyant de son témoignage personnel la réclamation du chef du pays des mines d'or, dit au Pharaon : « Il est vrai, »f l'herbe est brûlée dans ce pays depuis le règne des « Dieux, et tous les rois vos prédécesseurs ont désiré a qu'un puits fût creusé sur la route; mais ils n'y ont « pas réussi. Déjà, par les ordres du roi Séthos, on était vt arrivé jusqu'à la profondeur de 120 coudées en cher- « chant la nappe d'eau ; malheureusement l'eau ne patt rut point. Mais toi, si tu disais à ton père Hapi-môon, « le père des dieux : Fais que l'eau s'étende à la surface « du rocher, il en serait de cela comme de toutes tes pa- « rôles ... Le roi répond : Les demandes que vous m'a- « dressez sont justes ... j'ordonne de forer un puits afin « que l'eau coule sans interruption ...» et le texte s'arrête Ja. Plus loin, on lit (29*^ ligne) : « Rien de semblable n'avait été fait depuis qu'il y a des rois en Egypte » ...
{i) Arch aroiogia, t. XX I V.
ei aux lignes 36 et 3 7 « L'ouvrage est achevé, les ordres ayant été accomplis » ; enfin, à la dernière ligne, il est dit que le puits portera le nom de « Rhamsès, aimé d'Ammon ». Cette entreprise, ajoute M. Lenormant (i), n'était pas la première de ce genre que Ton eût vue dans Tempire des Pharaons ; le passage du récit (ligne 8) où il est dit en termes généraux que le roi était occupé « à donner des ordres pour l'exécution des puits forés », dans les stations du désert conduisant aux mines d'Okaou où Ton lavait Tor, montre d'une manière évidente qu'il s'agit d'un procédé d'un usage ancien et permanent.
Les puits fonctionnaient encore au commencement de notre ère. Diodore, évêque de Tarse, écrit au quatrième siècle (2) que la grande région de la Thébaïde, qu'on nomme oasis, n'ayant ni rivières, ni pluies qui l'arrosent, est vivifiée uniquement par le courant des fontaines qui sortent d'elles-mêmes de terre, non par des eaux pénétrant dans le sol et remontant par ses veines, mais grâce à un grand travail des hommes. Photius qui nous a conservé cet exemple de l'évéque de Tarse, en cite un plus récent, emprunté à l'ouvrage qu'il a traduit de l'historien Olympiodore sur les oasis, datant du cinquième siècle, au temps d'Honorius, où il est question des immenses étendues de sable et des nombreux puits que l'on creuse de 200 jusqu'à 5oo aunes ou coudées (d'un demi-pied), dont les eaux jaillissent, pour se répandre en débordant dans les oasis (3).
Les oasis de Thèbes et de Garb, d'après Ayme-bey. qui fut directeur des établissements métallurgiques de
(1) Ch. Lenormant, Note à VAcad, des Imcript, et Belles-Lettres ; Athenaum français f i853, p. 199.
(2) Degûusée et Laurent, Guide du sonieury toc, cil.j t. I, p. 33.
(3) Bibliot. cod. 80.
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Mehemet-Ali pacha, sont criblés de puits anésiens dont la profondeur atteint de 60 à y 5 pieds, jusqu'à la roche calcaire d'oîi jaillit Peau inférieure. Les orifices percés dans la roche dure avec des fers lourds, ou des tiges résistantes, sont réglés par des bondes en pierre, de la forme d'une poire, armées d'anneaux en fer. Certains puits dont la construction datait de quatre mille siècles, ayant été désensablés, on a reconnu qu'ils étaient tubes en briques, ou en bois.
tSgypte moderne. — L'agriculture égyptienne dépend aujourd'hui de deux systèmes : celui des bassins, ou de la submersion, système traditionnel qui permet au fellah d'obtenir chaque année, presque sans travail et sans peine, sous un ciel sans pluie, les cultures les plus riches et les plus variées; et celui de l'irrigation, d'une origine plutôt récente, qui réclame des canaux bien entretenus, des méthodes plus compliquées, une main-d'œuvre plus forte, mais qui fournit des récoltes plus abondantes et d'un plus haut rendement.
Les bassins d'inondation constituent un immense réseau qui s'étend depuis l'extrémité de la haute Egypte jusqu'à la pointe du Delta. Chaque bassin se trouve lié^ non seulement avec les bassins voisins, mais souvent avec un ensemble de bassins, plus ou moins éloignés des rives du Nil. D'une contenance moyenne de 5, 000 à 1 0,000 hectares, il consiste en une digue parallèle au fleuve, suffisamment élevée au-dessus des hautes eaux pour le protéger contre l'inondation directe; en deux digues transversales, Tune en amont et l'autre en aval, destinées à contenir les eaux de submersion ; en un canal d'amenée et un canal de fuite. Les bassins se succédant dans le sens de la pente transversale de la vallée, communiquent par des ouvrages régulateurs, qui permettent de régler le niveau de l'eau d'après celui du bassin
LES IRRIGATIONS. 56i
d'amont. Si les pertuis des digues des divers bassins sont ouverts, la vidange s'opère librement jusque dans le colateur qui retourne au Nil, en basses eaux.
Sur la rive gauche du fleuve, le réseau des bassins de Sohag à Siout, pour une longueur de i5o kilomètres, embrasse une superficie de 140,000 hectares; il est desservi par un large canal, le Sohagieh, qui suit le thalweg de la vallée et aboutit à un autre canal en prolongement, le Bahr Youssef, dont le périmètre de submersion comprend 16 bassins principaux, représentant environ 170,000 hectares.
Dans les provinces d'Esneh et de Keneh, oti la vallée est plus resserrée, et sur la rive droite, barrée de distance en distance par des promontoires plus élevés, la submersion ne s'opère que là où les eaux dépassent le niveau des terres riveraines. Certaines bandes étroites le long du fleuve ne peuvent être cultivées, pour ce motif, qu'à l'aide de machines élévatoires.
Le canal Ibrahimieh, construit sur la rive gauche, par ordre du khédive Ismaïl Pacha, il y a une vingtaine d'années, est le seul de la haute Egypte, qui sur un parcours de 260 kilomètres ait permis d'installer l'irrigation des cultures d'été [sefi) pendant l'étiage, et des cultures d'automne {nabari) et d'hiver {chetoni) pendant la crue et les eaux moyennes. C'est surtout en vue du développement de la culture de la canne à sucre, dans cette longue bande, d'une largeur moyenne de 6 kilomètres, comprise entre les deux déserts ly bique et arabique, que le canal Ibrahimieh a été exécuté. Formé par une section d'amenée de 61 kilom. de longueur, il se bifurque en trois sections ; une principale, qui conserve le nom d' Ibrahimieh, d'une longueur de 195 kilomètres, et deux dérivations secondaires, Sahelieh et Déroutieh, représentant ensemble T. m. 3ô
I lo kilomètres. Avec sa prise à Siout, le canal dépense en basses eaux» 5o m. cubes d*eau, et en hautes eaux 740 m. cubes par seconde; il dessert 190,000 hectares par irrigation et 240,000 par submersion, en tout 430,000 hectares, répartis entre les provinces de Siout, de Mineh et Beni-Souef, rive gauche, et aussi le Fayoum, grâce au Bahr-Youssef qui reçoit les eaux pendant la crue.
Jusqu'à Méhémet-Ali, le système de la submersion fonctionnait à peu près seul dans la basse Egypte. Quand on voulait faire de l'irrigation d'été, sur le bord du Nil seulement, on devait, pour avoir de Teau à Tétiage, creuser les canaux d'inondation à la prise, au-dessous du niveau de Tétiage, et constituer ainsi des canaux d'amenée portant de Feau toute l'année, sur lesquels se branchaient les canaux secondaires aboutissant à un colateur général.
Depuis la construction du grand barrage de la pointe du Delta, en 1843 (i), l'irrigation des provinces de l'Est est assurée par une série de canaux échelonnés sur la rive droite de la branche de Damiette, au nord du Kaire, en amont et en aval du barrage; celle des provinces du Centre, par le rayah de Menoufieh qui a sa prise en amont du barrage, et par quelques canaux branchés sur Damiette en aval; enfin, celle des provinces de rOuest, par le rayah de Béhéra, dérivé en amont du barrage, et par les canaux Katatbeh et Mahmoudieh situés en aval '2). Au débit de tous ces canaux, s'ajoute le produit de nombreuses machines à vapeur établies sur les rives des deux branches du Nil. Le tableau XLVll indique l'état des canaux naturels et artificiels de la haute et de la basse Egypte, avec les provinces desservies, les portées, les longueurs et les surfaces
(1) Voir tome II, p. 104.
\2) Voir tome I, Usine de Katalbefu p. 71 3, et Usine d' A/te fi^ p. 716.
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irriguées; les chiffres, sauf pour les canaux principaux, sont approximatifs.
En suivant Timpulsion donnée par Mehemet-Ali, ses successeurs n'ont plus laissé de bassins d'inondation que sur moins du tiers de la surface de TÉgypte. La puissance de production du pays s'en est trouvée considérablement augmentée, par le fait que les territoires irrigués sont cultivés toute Tannée et peuvent porter, pendant 1 été, des cultures aussi riches que la canne à sucre et le coton. Le revenu net d'une terre du Delta, par la substitution du système d'irrigation à celui des bassins, a été augmenté de 70 pour cent, d'après les calculs les plus autorisés (i). On comprend dès lors quelle plus-value les propriétés ont acquise par le service des canaux.
La surface totale susceptible d'être cultivée actuellement par irrigation, dans la haute, comme dans la basse Egypte, est de i,32o,ooo hectares, ce qui exigerait, pour l'ensemble des cultures d'été, un débita l'étiage de 365 m. cubes par seconde, correspondant à une partie considérable de la portée du Nil à cette époque de l'année; mais jusques vers 1882, le débit de tous les canaux et des machines élévatoires n'a guère dépassé le chiffre de 265 m. cubes, et s'il a atteint à peu près 3 00 m. cubes en i885, grâce à la retenue de 3 mètres faite au grand barrage du Delta, un volume important, en raison des imperfections des canaux et de leur régime mal assis, ne continue pas moins à être perdu pour l'arrosage.
La nécessité d'introduire des eaux périodiquement aussi limoneuses que celles du Nil, crée une des difficultés les plus graves du système des canalisations. Les
(i) Barois, Irrigation en Egypte, loc. cï7., p. 121.
LES IRRIGxVTIONS. 56b
corvées qui ont servi à Texécution gratuite des canaux, dont le développement remonte à peine à un demi-siècle, et plus tard à leur entretien, ne sont plus pratiquées que sur une échelle insuffisante et seulement pour les terrassements. Quant au travail pénible des curages, qui représente Tenlèvement de i million et demi de mètres cubes pour les seuls canaux d'Ibrahimieh, d^smailieh et de Mahmoudieh, on a substitué aux prestations corvéables, les dragages mécaniques ou exécutés à Tentreprise. En avançant les ouvrages de prise aussi près que possible de la position du courant du fleuve, et en réglant l'écoulement des eaux de façon à ne pas ralentir leur vitesse pendant les crues, il serait possible d'éviter dans une grande proportion le dépôt des limons et les dragages, ainsi que les énormes terrassements qui en sont la conséquence.
Comme la propriété n'a été constituée d'une manière générale et définitive qu'en 1871, par une loi d'ismaïl Pacha, il y a lieu de craindre que pendant longtemps encore, le gouvernement doive centraliser entre ses mains tout le service des irrigations, en prenant à sa charge les i5 millions de francs qui sont nécessaires chaque année pour entretenir lesouvrages d'art, les travaux de défense contre l'inondation et exécuter les curages. Le bénéfice de l'irrigation est par là durement acquis pour le propriétaire, qui, outre l'impôt en argent sur les terres exemptes, variant entre 10 et 60 francs par hectare, et sur les autres, entre 94 et 107 francs, doit fournir l'impôt en nature de la corvée, et payer dans certains cas des taxes spéciales. Ainsi, au canal Ibrahimieh, creusé par la corvée, les propriétaires arrosants payent un impôt total, sur 26,000 hectares, de 85o,ooo francs; soit de 3o francs et demi environ par hectare.
bûCy LES IRRIGATIONS.
Depuis 1882, les ingénieurs anglais, mandés de Tlnde par Sir Colin Moncrieffpour prendre la direction des travaux d'irrigation, ont cherché à rompre avec la routine de l'ancienne administration européenne du Kaire. Us sont entrés en contact immédiat avec les subordonnés arabes et les cheiks pour commander et diriger les travaux indispensables d'entretien et de curage, en utilisant au mieux la corvée que l'abus de pouvoir et les malversations avaient condamnée. Une nouvelle loi des canaux est soumise à une commission de mudirs^ de propriétaires et de techniciens. Des mesures sont prises pour la réparation et la régularisation du grand barrage du Delta, et pour remettre en vigueur le système des bassins d'où dépendent l'irrigation d'été, et par suite l'abaissement de la crue, sinon la réduction de durée des hautes eaux. Enfin, le projet est à Tétude définitive, d'un immense réservoir au sud-ouest du Fayoum, le Wadi Rayàn (lac Mœris), alimenté au moyen d'un canal spécial qui devra débiter 1 2 millions de mètres cubes par jour, en été.
Comme le fait justement observer le colonel Ross, les questions techniques en Egypte se compliquent avant tout de difficultés soulevées par les intérêts politiques divergents; et si même ces questions s'aplanissent, il faudra attendre longtemps, malgré une énergie soutenue, avant de mettre le système des canaux en bon ordre, et de pouvoir faire travailler les indigènes à leur maintien (i).