LES GRECS
Quoique la Grèce antique ne puisse vanter aucune irrigation étendue, sauf dans TÉlide et en Béotie, c'est à la colonisation des Ioniens que l'agriculture de
(i) p. de Tchihatcheff, Asie Mineure, t. II, p. 569.
(2) Procopius, De adijtciis, lib. V, 2.
(3) Trésor des chartes; cart. 456, p. 36,
la Sicile et des provinces méridionales de Pltalie, comme aussi de la côte occidentale de TAsie Mineure, dut de devenir florissante à un haut degré. Commerçants, soldats, artistes dans leur pays, les Grecs s'étaient faits agriculteurs en émigrant.
Les Phocéens qui fondèrent Marseille, 600 ans avant Tère vulgaire, enrichirent la Gaule de Tolivier. Du temps de Tarquin le superbe, c'est-à-dire un siècle plus tard, cet arbre n'était pas encore cultivé en Italie (i).
Alexandre le Grand avait été arrêté dans sa conquête de rinde, par le Saravaste, le fleuve sacré, entre le Satadron et le Yamouna, dans le bassin de Tlndus. C'était la barrière traditionnelle entre les purs adorateurs de Brahma à l'est, et les races impures de Touest; mais après lui, les Grecs purent nouer des rappons durables avec la partie la plus civilisée de Tlnde, le Madhyadesa, contrée du Centre, et répandre dans tout l'Occident des produits et des procédés jusque-là ignorés (2).
Les Grecs en Sicile. — De même que les Carthaginois, après les Phéniciens, les Grecs dotèrent la Sicile tant convoitée d'excellentes méthodes de culture. Des montagnes couvertes d'une riche végétation forestière s'écoulaient des eaux abondantes dans les plaines. Les écrivains de l'antiquité ne mentionnent pas une localité^ sans parler des rivières, des eaux de sources ou courantes. Diodore (3), Cicéron (4^ Ovide (5) et Claudien (6) citent les eaux et les prairies irriguées d'Enna. Homère, dans V Odyssée, donne à l'île d'Ortigia, couverte de prairies arrosées, l'épithète de udrêloi; Ovide désigne le fleuve
{\) Maison Rustique du XIX^ siècle] toc. cit.
(2) De Humboldt, Cosmos, îoc. cit., p. i3h.
[3) Lib. V.
Il) In Verr. IV;
(5) Fait, IV et Metam, V.
if>) L'Enlèvement de Proserpine.
LKS IRRIGATIONS. b-jb
Aci, qui descend de TEina, en traversant les prairies jusqu'à Taormina, « herbifer Aci ». Outre un temple élevé par les Assorins au fleuve Chrysas (i), un autre fleuve, TEloro, était réputé pour la fécondité que donnaient ses eaux. Virgile dit à son sujet (2) : w Exsupero prœpingue solum stagnantis Helori », et Servius d'ajouter, a Qui ad imitationem Nili effunditur campis » (3). Les submersions de ce cours d'eau, pendant l'hiver, sont observées également au seizième siècle par Fazello, et encore au dix-huitième siècle, par Bartels (4.
L'ancienne Trinacrie était donc irriguée. La nature du climat, l'abondance des eaux, l'art des Siciliens experts dans les travaux hydrauliques, tendent à confirmer la pratique d'un système général d'arrosages appliqués aux prairies et aux autres cultures. Les aqueducs, parmi lesquels ceux restés célèbres de Syracuse etd'Agrigente, et les ruines du réseau de canaux qui alimentaient les campagnes, autorisent Schubring à conclure que rirrigation s'opérait en grand aux environs de Syracuse, à l'aide des eaux venues des montagnes, à l'ouest et au nord (5). La richesse de Palerme en eaux d'arrosage était restée proverbiale jusqu'au siècle dernier.
D'autres ouvrages d'art datant des époques anciennes ne peuvent se référer qu'à l'irrigation. La fontaine d'Aréthuse n'était vraisemblablement qu'un aqueduc de Syracuse, et la Colymbethra, attribuée à Dédale qui endigua le fleuve Alabon, pour transformer en lac la vallée où il coulait, s'applique sans doute à la construction d'un vaste réservoir d'arrosage. C'est, en effet,
(Il Cicero, in Verr. VI.
(2) Œneid.y 111.
(3) Commentaires sur Virgile.
(4) Brie/eûber Kalabrien und Sicilien, t. III.
(5) Die Benrdsserung von Syracus; Philologus, XXII.
le lac San Gusmano, sous Taormina, qui possédait encore des écluses au treizième siècle; on n'en voit plus aujourd'hui que les bajoyers (i). Aussi bien, Témissaire du lac de Perguse (2), la piscine d'Agrigente, construite par Gelon, après sa victoire d'Imera sur les Carthaginois, qui avait 7 stades de tour sur 20 coudées de profondeur (3); les canaux d'Ippari, chantés par Pindare (4), servaient tous à Tirrigation.
La Sicile ne produisait pas seulement des céréales pour les exporter en Grèce et à Rome, mais aussi des vins, des huiles, des fruits; Télevage des bestiaux dans rétable, au moyen de vastes prairies arrosées, y avait reçu un grand développement. C'est ainsi que Pindare, visitant la Sicile, 474 ans avant notre ère, la qualifie de polumalos^ riche en bétail (5). Pour Denys de Syracuse, à.court de ressources, le bétail devint une source féconde d'impôts, mais comme rélevage diminuait, il lessupprima. Plus tard, les Syracusains se livrant à l'exportation des bestiaux, il le rétablit, et prohiba Tabatage, notamment des vaches (6) . L'élevage n'avait pas seulement pour objet les animaux de travail, mais ceux de rente, fournissant de la vi&nde, du beurre, du fromage, et aussi des cuirs qui étaient exportés en Grèce et sur le continent. Les herbages de la Sicile permettaient, en outre, l'élevage de chevaux dont la race était renommée. Les tyrans Gelon, Teron, Geron et Denys n'étaient pas moins passionnés que les particuliers pour les chevaux, et les meilleurs coursiers de la Grèce venaient des
n) Holm; lue. cit., i- I. p. 107.
(2) DIodor. IV, et Claudien, XI.
{3) Athen. XII, lo.
(^1 Ode V.
C?> Olimp., Ode I.
(6) Aristot., Econ., II.
haras de Lilibée, de Girgenti et de Syracuse (i). Enfin, les pâturages de TEtna étaient vantés pour leurs troupeaux de moutons dont Aristote (2) et Strabon (3), signalent les qualités d'engraissement.
Lorsque, après la chute du dernier tyran Timoléon, les Carthaginois eurent dévasté l'île, les Romains l'annexèrent, mais en respectant la législation de Géron, qui mérite les suffrages de Cicéron. La république romaine ne tarda pas à l'exploiter comme une vaste ferme dont les grains et les bestiaux approvisionnaient la capitale. Caton la désigne comme « cellam penariam Reipublicce nostrce, nutricem plebis romance » ; et Cicéron ajoute qu'elle est la providence de Rome : « Nam , sine ullo sumptu nostros coriis, tunicis frumentoque suppeditato maximos exercitus nostros vestivit, aluiiy armavit (4% » En effet, la Sicile relativement peu peuplée, était divisée en grandes propriétés qui pouvaient seules consacrer de vastes étendues aux prairies, jouissant d'eaux d'arrosage en abondance, et tirant du bétail le fumier nécessaire pour atteindre le haut degré de production dont parlent Diodore, Varron, Cicéron, et Pline. Les riches propriétaires de Rome qui affermaient les terres en Sicile y consacraient des capitaux importants, <f magna impensa, magno instrumenta » dit Cicéron (5). Suivant Diodore, ils possédaient des fermes très vastes dans l'île (6). Les champs Léontins
(1) Virgile (Œneid. III) cite Girgenti comme • magnanimum quondam ^^erator equorum •; Silius Italicus (XIV), comme « altor equorum » «t Pindare (Pylh. XII) comme « mêlaboton acragatos •; (voir aussi Sophocle dans Œdip, Colon). Pindare dans la 2* Ode à Geron, célèbre l'élevage des poulains de Syracuse.
(2) De naturd animal, III.
(3) Lib. VI.
14) Cicero in Verr, II.
(5) Cicero in Verr, II.
^6) Fragm. liv. XII