‹ Les irrigationsChapitre 120 sur 145 · LES ARABES · texte numérisé non relu

LES ARABES

L'histoire du peuple arabe est restée à peu près inconnue jusqu'à la chute de la domination romaine, coïncidant avec la barbarie. Au centre de la péninsule arabique vivait à Tétat nomade le peuple ismaélite de THedjaz, race noble et robuste, étrangère pendant des siècles au reste du monde. Vers le sud-est, au contraire, le long de la mer Erythrée, TYemen, contrée fertile, admirablement arrosée et cultivée, avait vu fleurir le royaume de Saba, fondé, d'après la Genèse, par des descendants de Chus, c'est-à-dire des Éthiopiens. Placés entre l'Ethiopie et la Syrie, au temps des Ptolémées et des Romains, les Sabéens étaient devenus par leur commerce, les plus riches de l'Arabie. Diodore et Strabon font de leur opulence une description fantastique. Ils exportaient chez les Égyptiens, les Perses et les Hindous, comme chez les Grecs et les Romains, la myrrhe, l'encens, le baume, et constituaient l'Arabie heureuse. De même Gerrha, sur le golfe Persique, entretenait des re-

(1} D'autres auteurs font mérite de cet ouvrage à Théodelapiue, premier duc de Spolète (604]; Campello, Storia di Spoleto.

Coo LES IRRIGATIONS.

lations actives, pour les denrées de Tlnde, avec les comptoirs phéniciens d'Asado et de Tylos.

Quoique Tintérieur de TArabie soit un désert sablonneux et sans arbres, TOman, situé entre les pays de Jailan et de Batna, offrait une série d'oasis bien cultivées, arrosées par des canaux souterrains. Le commerce aidait puissamment l'agriculture, et TArabie servant de station au commerce avec les Indes et la côte orientale de l'Afrique, voyait ses produits confondus avec ceux de ces provenances, a Ils viendront de Saba, dit Isaïe (60, vi), et nous apporteront de l'or et de l'encens. » Petra, notamment, servant d'entrepôt à Tyr et à Sidon pour les denrées précieuses, était le siège principal des Nabathéens, originaires des monts de Gerrha, sur le cours inférieur de l'Euphrate, qui trafiquaient eux aussi avec la Perse et l'Inde.

Avant la conquête de TYemcn par les Abyssins ,570 ap. J.-C), se place un fait mémorable, conservé par l'histoire, la rupture de la digue de Mareb, appelée Seylal-Arim, dont on attribue la fondation à Locmân, un des rois Adites; elle servait à retenir et à distribuer les eaux d'irrigation sur une très vaste contrée. Il en existe encore des ruines considérables. Ce déluge local fut la cause de la dispersion des Himyarites dans toute l'Arabie (vers l'an 120), et de la création de trois États ou groupes; le Hira dans l'Iraq; leGhaçan en Syrie, et les Khoraitcsà la Mecque ( i \ C'est de cette ville, la ville sainte, où le prophète fonda l'islamisme, que la guerre porta en quelques années la religion du Coran dans tout l'Orient romain, en Perse, en Egypte, au nord de TAfrique et en Espagne. Brusquement sorti de l'obscurité, après s'être policé au contact des anciennes nations ci-

(I) Déz'jbry et liachelet. Dictionnaire fréne'ral d'histoire^ loc. cit.

LES IRRIGATIONS. 6oi

vilisées, le peuple nomade des Himyarites parvint à dominer, au neuvième siècle, tous les pays compris entre les colonnes d'Hercule et le mont Bolor de l'Inde. Mahomet avait donné à TArabie, par la puissance de la foi, l'unité religieuse, en même temps que Tunité politique; mais ses successeurs ne purent conserver cette dernière, qui s'émietta entre les califats d'Orient, les fatimites de rÉgypte et le califat de Cordoue, pour s'éteindre complètement au treizième siècle.

Les Arabes ne se bornent pas, dans leur brillante mais courte domination du monde, à sauver le trésor des connaissances puisées à la science indienne et hellénique; ils ouvrent des voies nouvelles à l'agriculture et apportent en Occident, partout oii ils pénètrent, leurs propres usages. Ils habitaient un pays où règne partout le climat des palmiers, et sur une plus grande partie, depuis Mascate jusqu'à la Mecque, celui des tropiques. Doués d'une activité surprenante et sans exemple dans l'histoire, d'une grande tolérance après la conquête, ils se fondent avec les peuples vaincus, pour les instruire dans les arts qu'ils possèdent, et surtout dans ceux de l'hydraulique. C'est parmi les Nabathéens, des pays de Petra et de Gor, rompus aux travaux des barrages, des réservoirs, des canaux et de la mise en valeur des friches incultes, que s'était formée l'école des agronomes et des savants dont un Maure andalous, Ebn-el-Awam, se fit l'interprète, bien plus lard, dans l'ouvrage que le gouvernement espagnol fit traduire au commencement de ce siècle (i). Instruits des pratiques agricoles de la Chaldée, de la Perse, de l'Egypte et de la Grèce, les Arabes avaient appliqué en grand la science de l'hydraulique dans leur propre contrée. Niebuhr parle d'une

(i) Ebn-el-Awam, traducido por D.J. A. Banqueri; Madrid. 1802.

6o2 LES IRRIGATIONS.

retenue formée par le barrage d'une vallée, sous la reine Belcis de Sheba, la même qui, d'après les traditions, visita Salomon. « Ce bassin, ajoute le savant érudit, est encore regardé aujourd'hui comme une merveille; il fertilise une vaste plaine sur une journée et demie d'étendue, de droite et de gauche. » Hérodote signale l'établissement de rigoles d'aqueducs, à l'aide de tuyaux en cuir (0, à défaut d'autres matériaux. Ils ne reculèrent pas devant les travaux les plus coûteux pour assurer les bienfaits des irrigations à leurs conquêtes d'Afrique, et ensuite d'Espagne. Les nombreux barrages en belle construction appareillée, qui retiennent les eaux et permettent de les conduire par des canaux, retrouvés aujourd'hui dans la plaine du Hodna, entre Alger et Constantine, sur les rivières d'Oued-Selman, de Mnaïfa, Magra, Barika, etc., sont l'œuvre des Arabes, tout comme les indispensables pantanos et les canaux de l'Andalousie.

Les Macédoniens qui avaient accompagné Alexandre le Grand jusques dans le delta oriental de l'Indus, avaient bien rapporté, il est vrai, des notions nouvelles; celles des rizières entrecoupées de ruisseaux, auxquelles Aristobulc accorda une mention; des cotonniers et des étoffes fines tissées avec le duvet du coton; des vins fabriqués avec le riz et le suc des palmiers, dont parle Arrien (2); du sucre de canne, différent du suc de bambou (3\ etc.; mais tous ces produits et les plantes rares originaires de rindc, naturalisés en Arabie par les Seleucides, et introduits en Egypte par les Lagides (4\

(I) Hist., lib. m.

{2)Indica, l. VII.

(3) Strabon, l. XV.

(4) Pline, 1. Xll.

' LES IRRIGATIONS. Go'i

étaient, depuis des siècles, l'objet de la culture des Arabes.

Les Arabes en Egypte. — Sous Tadministration d'Omar, deuxième calife, et le premier conquérant arabe de l'Egypte, qu'a rendu trop célèbre le second incendie de la bibliothèque d'Alexandrie (641), les anciens nilomètres furent restaurés, et de nouveaux furent construits pour l'observation des crues du fleuve; mais sous les Abbassides Al-Mansour, qui transportèrent à Bagdad la capitale de l'empire musulman (762), ces utiles monuments furent détruits ou délaissés (i). Celui de l'île de Randah, un des plus importants, que le calife Souleyman avait édifié (71 5), fut restauré en 8i3 par Al-Mamoun, fils d'Haroun-el-Reschid; encore une fois détruit par un tremblement de terre, il fut relevé pendant le règne de El-Motawakkel , en 86 1 , tel à peu près qu'on peut le voir au vieux Kaire, oti il porte le nom , de Mekyds-el-Djedid , le nilomètre nouveau (2). Pour donner une idée des fortunes privées à cette époque, Makrisy raconte que les jardins arrosés des Benou-Sinân , les plus beaux du vieux Kaire , ayant plu au calife Mamoun, Ibrahim ben Sinàn lui déclara qu'il payait annuellement pour ces jardins 20.000 dinars d'impôt foncier et qu'il en estimait le revenu à 100.000 dinars (3).

Des aqueducs et des fontaines furent encore construits en grand nombre , en même temps que des mosquées, pendant le règne du fastueux gouverneur, devenu sultan d'Egypte, indépendant des califes abassides, Ahmed-ebn-Thouloun (870). Malgré la réduction des impôts vexatoires perçus par les prédécesseurs de Ah-

(1) Rhoné, loc, cit., p. 367.

(2) Fagnan, les Coudées du Mckâs ; Journal Asiatique. 1S73.

(3) Le dinar valait de 12 à i3 francs.

6o4 LES IRRIGATIONS.

med, le revenu annuel du pays était estimé à 3oo millions de pièces d'or (i^; pourtant, le blé était à bon marché ; les lo ardebs ( 1 5oo livres) valaient un dinar, et sous Khomarovaïh, fils et successeur immédiat de Ahmed, les 5 ardebs valaient encore le même prix (2). Jusqu'à la dynastie des sultans Ayyoubites qu'inaugura, en 1171, Salah-el-Din-Youssouf (3) gouverneur, du calife de Bagdad, TÉgypte, pendant le X* siècle, est la proie des guerres civiles et étrangères et retombe dans tous ses maux passés. C'est Tépoque du renversement de la puissance arabe en Sicile, des invasions des Turkomans, des croisés, des Normands de Sicile, etc., des pillages et des incendies commis par les envahisseurs, chrétiens ou infidèles. Sous Saladin qui se fait sultan de Syrie [i 174), le vizir gouverneur de TEgypte, Behà-ed-Din, rétablit à force d'impôts les canaux d'inondation, les chemins, et un pont de 40 arches sur le canal entre Gizèh et les Pyramides; mais lors delà cinquième croisade conduite par Jean de Brienne, les musulmans rompent les digues des canaux, et leur sultan El-Melek-el-Kamel oblige les croisés, malgré leur victoire de Mansourah , à capituler devant l'inondation et à évacuer rÉgypte (4. A la dynastie des Ayyoubites succéda finalement, en i2 5o, celle des sultans Mamelouks d'origine turkomane, qui mit fin à la domination arabe de l'Egypte. En 1 5 1 7, Séhire I"", devenu maître du Kaire, réunissait à Constantinople le pouvoir temporel des

(1) De Guignes, Histoire des Huns, t. III, p. i35.

(2) Khitâl, l. 33i.

(3) Saladin, fils d'Ayoub.

{4) Six siècles plus lard (i8oi), les Anglais recouraient au même expédient désastreux, en rompant les digues d'Aboukir, ce qui permit aux eaux de la mer de se déverser dans le lac desséché de Mareotis et d'inonder les terres autour d'Alexandrie, aHn de bloquer et de faire capituler l'armée fran> çaise du général Menou.

LES IRRIGATIONS. 6o3

sultans d'Egypte et le pouvoir spirituel des califes abbassides. Désormais l'histoire de la vallée du Nil n'offre plus aucun intérêt; les pachas, comme les beys, ne travaillent plus qu'à s'enrichir, en ruinant Tagriculture des fellahs et les ouvrages d'irrigation.

Les Arabes en Sicile. — Après plusieurs expéditions dirigées vers la Sicile pendant le VIII® siècle, la dynastie musulmane des Aglabiies finit, en 867, par s'emparer de l'île; celle des Fatimites, qui lui succéda en 917, en resta maîtresse jusqu'au IX** siècle, où elle fut chassée à son tour par les Normands.

Les auteurs arabes qui décrivent la Sicile de ces temps là, aussi bien Ibn-Schebbat et Ibn-Ghalanda (i), qu'Abu- Ali et Abu-Hassan, citent en termes exaltés les richesses forestières de l'Etna et des monts Gefalù, et les eaux admirables que protègent les forêts (2). L'aménage ment des forêts et des eaux d'arrosage mérite tous les soins des nouveaux conquérants. On leur attribue la construction du grand réservoir de Belliami, aux environs de Palerme (3).

On leur doit aussi l'introduction de la canne à sucre, qu'ils cultivèrent d'abord en Sicile (4\ pour la porter ensuite à Rhodes, en Crète et à Chypre. L'acclimatation dans l'île, du limon et de l'oranger, s'étendit rapidement le long des côtes, et plus tard en Calabre. Makrisi signale, d'après Massoudi, vivant vers le milieu du dixième siècle de notre ère, que le citron rond fut importé d'Arabie vers cette époque (5', mais les chro-

(!) Bibliot. Arabo-Sicula.

(3) Michèle Amari« Sloria dei Musulmani diSicilia^ 1854-73. <3) Damiani, Inchiesla agraria, loc. cil.

(4) Heeren , Essai sur Vinfiuence des croisades, p. 397; et Gibbon, Hiitory of the décline of the Roman Empire^ t. XIII, p. 2.44.

(5) Abd-Allatif, Relation de l'Egypte, i«io, p. 117.

6o6 LES IRRIGATIONS.

niqueurs arabes ne mentionnent pas Torange^ lors de leur invasion en Sicile, au neuvième siècle. La première indication que Ton trouve dans un diplôme de Tan 1094 se réfère à une Via de Arangeriis^ à Patti, et aux jardins de la villa royale de Favara, près de Palerme, que chantèrent les poètes arabes en Thonneur du roi Roger. Aussi Michel Amari croit-il que la Sicile dut aux Musulmans plutôt qu'aux Arabes la culture des orangers i r. L'ancienne désignation italienne de narancio que Ton retrouve dans les lettres de l'époque (2), se rapproche d'ailleurs davantage de la racine orientale. Quoi qu'il en soit, Léon d'Ostie raconte qu'en Tan 1002, un prince de Salerne offrit, comme cadeau précieux, des pommes citrons {poma citrina)^ aux ducs normands qui avaient payé la rançon aux Sarrasins. Le Normand Falconde, contemporain d'Edrisse l'Oriental, parle avec enthousiasme des pommes arabes, douces et acides, et des citrons (3).

Les Arabes avaient été les premiers à introduire la culture du riz. D'après un écrit de l'an 255 de l'hégire, adressé par le gouverneur de l'île au Mulej, le riz était compris dans les denrées d'exportation (4), de même que le sucre. Ils auraient enfin importé en Sicile, dans Tîle de Malte et en Grèce, sans que des documents authentiques viennent à l'appui, la culture du coton (5), que d'autres écrivains font remonter aux Phéniciens.

Les Arabes en Espagne. — Maîtres de l'Espagne,

(I) Amari, /oc. c«7., t. II, p. i3.

[2] Lettere di Vomini illustri; Vene^ia, 1^84, f. 3 10 et 3 16. (3) Historia Sicula, TprœJ.

14) Canciani, Barbarorum Uges antiqux^ p. 333. (5) Nicolosi, Memoria sulla coUiva\ione del cotonc. loc. cit., et OnoraCi, Dette cose rustiche (1804).

après la défaite et la mort du dernier roi des Visigoths, Roderic (711), les Arabes d'Afrique, ou les Maures, comme on les désigne au moyen âge, ne tardèrent pas à donner à Tagriculture de la péninsule, comme à celle du midi de la France, une impulsion remarquable. Sous leur domination TEspagne fut glorieuse et puissante, comme elle ne Ta jamais été depuis. Pour le bien de Tagriculture, ils portèrent les irrigations à un rare degré de perfection (i), et on peut les regarder à juste titre comme les principaux promoteurs de cette belle application des eaux en Europe.

L'agriculture et l'horticulture étaient placées à un si haut rang par les Arabes, qu'ils abandonnaient l'année lunaire toutes les fois que la connaissance de la longueur de l'année solaire était nécessaire pour les travaux de culture ; ils recouraient alors aux mois syriaques ou cophtes, et sous les derniers califes, aux mois latins. Le calendrier de Harib, dédié à l'empereur Mostanier, mort en 1243, rapporte ainsi un grand nombre de phénomènes de végétation dont Arago s'est servi pour ses recherches sur la question des températures du globe.

Dès l'établissement du califat de Cordoue, en 756, Abd-er-Rhaman songe à créer un jardin près de sa résidence, et il dépêche aussitôt des voyageurs en Syrie, chargés de lui rapporter des semences de plantes rares. C'est lui qui plante le premier dattier sur la terre espagnole, près du palais de la Rissafah, et qui le chante, dans des vers oîi il se reporte mélancoliquement vers Damas, sa ville natale (2).

Les établissements des Maures en Espagne étant devenus de véritables colonies agricoles, les irrigations en

II) Rosseuw de Saint-Hilaire, Civilisation des Arabes au XI* siècle. [2) A. Conde, Historia de la dominacion de los Arabes.

("k>8 les irrigations.

firent une des plus riches contrées, notamment du royaume de Valence (i). Cest après leur conquête que les Juifs cessèrent d'être cruellement persécutés : ils vécurent dès lors plus tranquilles , se livrant à l'agriculture dans les campagnes et perfectionnant beaucoup Tart d'arroser les terres (2).

Tandis que les provinces du nord et du centre de la péninsule, sous la conduite de leurs princes féodaux, s'étaient épuisées dans des luttes longues et sanguinaires contre les usurpateurs, le royaume de Grenade florissait. Les vastes campagnes du Mijares, du Palencia, du Turia, du Guadalquivir, etc., étaient sillonnées de canaux distribuant les eaux de ces rivières principales et de leurs affluents. Entre Cordoue et Séville, là où les tributaires du Guadalquivir s'engorgent et inondent les terres de leurs eaux qui restent stagnantes, les Maures avaient assaini, en ménageant la pente des terrains pour l'écoulement des eaux qu'ils utilisaient. Les canaux arabes se sont obstrués depuis ; les pentes ont disparu ; des émanations pernicieuses répandent les fièvres qui déciment des villages, comme Guadajoz, tandis que l'autre rive, Alcolea, aux cultures arrosées par les eaux du Guesna, est plein de vie et de mouvement (3\ De même les marais de San Juan, près de Cadix, attestent l'abandon des travaux des Arabes. Sous l'eau qui les recouvre , on retrouve la trace des anciens chemins, des rigoles d'assainissement et d'irrigation. Les niveaux n'ayant pas été conservés, les eaux se sont accumulées.

Tout ce système d'irrigation et d'assainissement témoigne d'une sollicitude plus particulière pour TAn-

f 1) Prescott , History ofthe reign of Ferdinand and Isabella, t. I. p. 370.

(2) Cibrario, Économie politique du moyen dge^ ioc. ci7., t. I, p. i33.

(3) Gcrmond de Lavignc. Ioc. cit.. p. 5iK.

dalousie, en raison de la plus longue occupation de cette province. Un grand nombre d'aqueducs et de canaux encore en activité attestent les efforts des Maures pour ne laisser guères un pouce de terrain sans culture. Ils y avaient importé comme ailleurs, la canne à sucre (0 le cotonnier, le mûrier et le riz. L'élève des troupeaux marchait de front avec la culture du sol; chevaux andalous, moutons de la Sierra Morena, lainages de Murcie, soieries de Grenade et d'Almeria, papier de coton de Xativa, etc., faisaient l'objet d'un commerce embrassant l'Afrique et les contrées de la Méditerranée. Aussi bien, les monuments qui subsistent, font foi de la richesse et de la magnificence qui régnaient à Cordoue, àSéville, à Grenade, etc. Abderame III est le digne émule de Haroun-el-Reschid, et l'âge d*or de la civilisation arabe brille à Cordoue avec tout autant d'éclat que sur les bords du Tigre. Jamais la population ne fut plus considérable, en Espagne, que sur le territoire de Séville, qui comptait plus de 20,000 villages et bourgs. Lors de la reddition de cette ville, en 1248, 3oo,ooo Arabes sortirent de ses portes pour émigrer de nouveau en Afrique (2).

Dans les provinces mêmes qu'ils occupèrent pendant moins longtemps, comme celles que traverse l'Èbre, les Maures ont laissé des traces impérissables de leur possession. En effet, l'Èbre, qui prend sa source à 1 2 lieues de l'océan Atlantique, pour se jeter dans la Méditerranée, était navigable au temps des Carthaginois et des Romains jusqu'à Logrono, à 55o kilomètres

(1) Thomas Willoughby, qui parcourut le midi de TEspagne en 1664, « laissé une intéressante description des plantations de cannesetde la fabrication du sucre à cette époque. {MacCulioch, Commercial Dictionary,p, 1241.)

(2) Scherer, Histoire du commerce, traduction Richelot et Vogel, t. I, p. 268.

6io LES IRRIGATIONS.

dans les terres; mais après Tinvasion des Maures, ceux-ci, plus préoccupés d'agriculture que de navigation et de commerce, établirent sur le parcours du fleuve de solides barrages fournissant des chutes qui faisaient mouvoir les roues hydrauliques et élevaient les eaux d'arrosage. Ces barrages construits à pierres perdues, à des distances très grandes les uns des autres, mettent encore aujourd'hui en mouvement des norias qui montent Teau à 12 et 1 5 mètres de hauteur, (i). Le canal de Manresa qui dérive les eaux du Llobregat pour rirrigation de la vega, par un barrage en pierres de taille, avec défense en pilotis, remonte à la moitié du quatorzième siècle.

Le caractère essentiel des constructions hydrauliques que les Maures ont laissées, est la grandeur et la solidité qui font qu'elles n'ont pas varié depuis des siècles; de leur côté, les irrigations ont étéconçues sur l'échelle la plus vaste. L'établissement de barrages en lit de rivière, tels que ceux de Valence et de Murcie, a servi de modèle aux dérivations exécutées depuis par les Espagnols. Celui de Turia, dont les crues atteignent de 5 à 6 mètres, qui inondaient jadis Valence, est si bien réglé qu'à l'étiage, le débit total se répartit de nos jours, comme au temps des Maures, dans la proportion même qu'ils ont déterminée, entre les quatre canaux qui distribuent les eaux sur la huerta. Le barrage de laSegura,plus important et plus ancien encore que celui de la Turia, réalise toutes les conditions avec une perfection que la science moderne ne permettrait guère de dépasser, épanchant les eaux sur la huerta de Murcie, suivant des débits proportionnels à l'étiage, depuis plus de huit siècles, sans la moindre avarie. La prise d'eau du Mijares, qui assure

(i) Job, Rapport sur les travaux de la canalisation de f Etre, loc. cit.

LES IRRIGATIONS. 6ii

rirrigation de la vega de la Plana, date du même temps que celle de Valence, mais elle s'en distingue par deux ouvrages de premier ordre : le réservoir avec tunnel, au pont de Villareale, et le siphon que nous avons décrit de la Veuve [Rambla de la Viuda)^ continuant le canal de Castellon sur une longueur de loo mètres, sous le lit de la Rambla (i).

Si les Espagnols se sont signalés plus tard par la construction de barrages-réservoirs aux dimensions colossales, qui nous reportent aux monuments des anciens âges (2), les Maures avaient plus modestement rapporté des contrées de TAsie l'usage des réservoirs, pour la construction desquels ils se montrèrent non moins habiles que dans l'art de conduire les eaux. Dans son remarquable ouvrage, Ebn-el-Awan démontre la nécessité des réservoirs, en vue de combattre les sécheresses de Tété. D'ailleurs, les Maures avaient aussi vulgarisé sur les cours d'eau l'emploi des norias que Ton retrouve dans tous les pays ayant fait partie de leurs vastes conquêtes.

Page 1