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L ESPAGNE

Lorsque les Arabes se furent retirés peu à peu du nord de l'Espagne, les terres restées sans culture après les longues luttes, furent concédées dans les plaines, pour être défrichées et cultivées, avec divers privilèges qui variaient dans un même municipe, selon les gens appelés à en jouir. Les fueros prospérant avec le concours des nobles, commencèrent alors à s'établir partout , dans les royaumes de Catalogne, d'Aragon, de Léon et de

(1) Voir tome U,p. 199.

(2) Voir tome I» liv. V,

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Castille, sur base des bonnes coutumes que Charles le Chauve avait octroyées, dès Tannée 844, aux Espagnols habitant le comté de Barcelone (i). Le développement du gouvernement communal auquel on doit la reprise de la culture du sol, fut aidé puissamment en Espagne, comme en Italie et ailleurs, par la confirmation des anciennes observances écrites, ou des bonnes coutumes, avec le consentement des souverains et des évêques.

Les Maures chassés, les rois, aussi bien Jacques I" dit le Conquistador^ roi d*Aragon, quand il se rendit maître de leurs admirables provinces, que Ferdinand III et Alphonse X, quand ils prirent possession du bassin du Guadalquivir et des territoires de la Segura, d'Elche, de Murcie et de Lorca, imposèrent toutefois pour le partage des terres, non plus les principes et statuts des fueros^ mais l'observation rigoureuse des lois et des usages à Taide desquels les Musulmans avaient administré les eaux.

Avant que Ferdinand V eût consacré la réunion définitive, en 1452, du royaume des Maures à la couronne d'Espagne, Jacques I*"' avait imprimé une vigoureuse impulsion aux travaux d'irrigation dans les provinces soumises, en ordonnant les canaux du Ter, de TÈbre et du Jucar. Ses successeurs, rois d'Aragon et de Castille, étendirent les privilèges accordés, firent de nouvelles concessions d'eau et réformèrent l'administration, pour parer aux nécessités croissantes de la culture.

Du temps des Maures, les eaux du Jucar étaient dérivées sur la rive gauche; la ville et les villages autour d'Alcira leur devaient leur prospérité; mais ce fut le roi don Jayme I*'' qui ordonna la construction

(i) Cibrario, /oc. cit., l I, ch. iv, p. 70.

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du canal {Real Acequia de Antella). Don Martin concéda le privilège des arrosages, et le roi Charles III ayant fait achever ce remarquable travail (i), le duc de Hijar obtint, à la fin du dernier siècle, la concession de prolongement, depuis le torrent d'Alginet jusqu'à celui de Catarroja où aboutit la huerta arrosée de Valence.

Après les rois d'Aragon et de Castille, Charles !•', roi d'Espagne, ou Charles-Quint, empereur, conçut des projets grandioses de dérivation des eaux de TEbre et de la Sègre, par les canaux Impérial et d'Urgel, mais la politique de conquêtes qu'il inaugura, entraînant la nation espagnole à la suite des souverains de la maison d'Autriche, amena l'épuisement et la décadence rapide du royaume.

Le canal Impérial, dit d'Aragon, qui devait établir la communication entre l'Èbre, près de Tudela, et la mer, ne fut poussé plus tard avec quelque activité que jusqu'à Saragosse, d'où devaient partir les deux branches Miraflores et El Burgo; Charles I'^ abdiquant, il fut délaissé. Quoique Philippe II eût fait venir d'Italie le célèbre ingénieur Francesco Sitoni, en i56i, et que plus tard, Philippe IV eût chargé don Domingo Usenda y Mansfelt de terminer le canal, les travaux ne furent point repris. Philippe V fit en vain appel aux cortès d'Aragon, et Charles 111 octroya la concession du prolongement aycc de nombreux privilèges, sans plus de résultat.

Une compagnie ayant entrepris, en 1770, la construction du canal Impérial, don Ramon Pignatelli, chanoine de la cathédrale de Saragosse, fit canaliser

(i) L'inscription placée à rentrée du canal Royal porte : « Yo debo mi ■ principio al Rey don Jayme; al Justo don Martin mi privilegio, y la • gloria de verme conduida al monarca mayor Carlos Tercero. <*

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une partie du fleuve sur 90 kilomètres, dans le but presque exclusif de l'irrigation. A la fin delà guerre de rindépendance, Philippe Conrad, ingénieur français, soumit à son tour, en i833 , des projets d'achèvement à partir de Saragosse, puis en 1843, don Enrique Misley, et finalement, en 1849, Pourcet, obtinrent la concession de la canalisation de Saragosse à la mer, pour la céder à une compagnie qui se constitua par décret du 29 décembre i852.

Passé Saragosse, jusqu'à Quinto, les deux rives de l'Èbre, formant une plaine de 6 à 8 kilomètres de largeur, sont arrosées d'un côté par deux prises, El Burgo et Fuemès, et de l'autre, par une dérivation de la rivière El Gallego.

Plus en aval, entre Quinto et Cherta, où se trouvent les barrages construits par les Maures, la vallée resserrée, sinueuse, ne présente plus que des jardins et des huertas moins étendus, que séparent des rochers nus et à pic. Enfin, de Cherta, sur 65 kilomètres, jusqu'à l'embouchure, la vallée de l'Èbre, très large d'abord dans les plaines de Tortosa et d'Amposta, se termine par 3o,ooo hectares d'alluvions à dessécher et à arroser (i).

L'étude des travaux d'irrigation que comporte la vallée de l'Èbre avait permis d'évaluer à 70,000 hec* tares la superficie sur laquelle les arrosages auraient pu s'étendre, en rehaussant le niveau jusqu'à Quinto, en utilisant les barrages comme moteurs pour élever les eaux, et en créant, à partir de Cherta, deux canaux parallèles sur chacune des rives, dont l'un alimenterait la section navigable de San Carlos; mai^ la compagnie absorba son capital en améliorations

(1) Job, loc. cit.

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de la partie la plus importante du parcours du fleuve, sans pouvoir réclamer la garantie de TÉtat pour l'exécution des canaux projetés. Les améliorations avaient comporté l'élargissement du canal d'Amposta, la rectification et Tendiguementdp TÈbre jusqu'à Cherta, l'ouverture de la navigation jusqu'à Mequinenza, au concluent des rivières la Sègre et le Cinca, puis jusqu'à Escatron (1860), à 257 kilom. de la mer, avec distribution des eaux sur 40,000 hectares (i).

Le canal proprement dit, exécuté de 1770 à 1790, par la compagnie financière qui s'y ruina, pour un débit variant de 35 à i5 mètres cubes par seconde, à Tétiage le plus bas de Tudela, ne tarda pas à perdre son importance comme voie navigable, lorsque le chemin de fer de Pampelune à Madrid et à Saragosse eut été achevé; mais l'emploi des eaux pour l'irrigation, devenu une nécessité financière de l'exploitation par l'État, n'en prit que plus de développement. Les dépenses engagées avaient laissé au trésor une charge annuelle de I million et demi de francs; or, après un siècle d'exploitation, la recette atteignait à peine 200,000 francs, lorsqu'en 1848, le gouvernement se décida à réduire de moitié les redevances directes. Dès lors, la surface arrosée augmenta de plus du tiers; les terres jadis en jachère donnèrent de deux à trois révoltes par an, et les terres incultes qui ne payaient pas d'impôts furent soumises à la culture avec bénéfice pour le fisc , grâce aussi aux produits indirects perçus sur 28,000 hectares environ.

Le canal navigable de San Carlos de la Rapita, qui complète la canalisation de l'Ebre dans la dernière section vers la mer, joint Amposta avec l'île Buda, sur une

(I) Germond de Lavigne, loc. cit.^ p. 319.

^•^F. IJ^p.1,

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longueur de 22 kilomètres, et fournit les eaux nécessaires à Tarrosage de 12,000 hectares de terrains à droite du delta.

En même temps que le canal impérial d'Aragon conçu par Charles-Quint, celui de Tauste fut projeté pour la dérivation, entre Tudela et Cabanillas, de 6 m. cubes d'eau de TEbre; mais rien n'indique qu'il fut entrepris sous son règne. Son fils, Philippe II, put faire exécuter quelques ouvrages hydrauliques de premier ordre, tels que les réservoirs d'Alicante, d'Elche, d*Almansa et d'Aranjuez. Les deux premiers de ces pantanos que nous avons décrits (i), n'ont d'analogie, comme le remarque Aymard, avec les travaux des anciens que par la grandeur de la conception; ils oe sauraient être comparés à aucun autre monument du même genre, dans aucune autre contrée du globe (2). Le plus ancien réservoir, celui d'Almansa, fonctionnait avant i586; il avait été construit par les usagers, à l'aide d'emprunts remboursables par annuités. Le principe de l'association des capitaux pour des œuvres d'intérêt commun, était ainsi appliqué en Espagne, à une époque reculée. C'est encore sous le règne de Philippe II que fut rédigé l'acte de Loyosa, ou le recueil des us et coutumes appliqués par les Maures pour l'irrigation de la vega de Grenade.

Après lui, l'Espagne dégénérant rapidement ne retrouva que le siècle suivant, pendant le règne de Charles III, le calme à l'intérieur, et les ressources nécessaires pour continuer les travaux hydrauliques que réclamait l'agriculture. Sous ce prince, outre le prolongement de VAcequia Real de A niella (Jucar) jusqu'à TAlbufera, une grande partie du canal navigable de

(i) Voir tome l"'. livre V, p. 526.

(3) Aymard, loc, cit.» p. 7.

Castille, entrepris par son prédécesseur Ferdinand VI, fut construite; les deux réservoirs de Lorca, connus sous les noms de Puentes et de Val de Infierno, furent édifiés, ainsi que d'autres ouvrages d'irrigation moins importants.

Le canal navigable de Castille, formé du canal du Nord qu'alimentent les eaux du Pisuerga et du Carrion, entre Alar et El Serron, et des deux canaux du Sud et de Campos qui aboutissent à Valladolid et à Rioseco, est à peine utilisé pour les arrosages, malgré un parcours total de 207 kilomètres.

Les deux réservoirs de Lorca, décrétés aux frais du trésor public, par édit du 1 1 février 1785, furent achevés à la fin de 179 1. Ils devaient emmagasiner ensemble 54 millions de mètres cubes d'eau. Celui du Val de Infierno, construit sur le Rio-Luchena, affluent du Guadalantin, avec une hauteur totale de SS^jSo, a fonctionné jusqu'en i835, et s'est envasé jusqu'à la crête. Le réservoir de Puentes, établi au confluent des torrents Vêlez, Turilla etLuchena, d'où naît le Guadalantin, avec une hauteur totale de 5o mètres, s'est effondré, après avoir fonctionné pendant dix ans, le 3o avril 1802. Il vient d'être reconstruit par une compagnie concessionnaire, dans des dimensions, plus grandioses encore que le précédent; sa hauteur de 72 mètres, et sa contenance de 40 millions de mètres cubes en font l'ouvrage le plus important qui existe.

On doit à Ferdinand VII (i8o8-32) la construction du canal de Castanos qui arrose la rive gauche du Llobregat, en Catalogne, et le prolongement du canal de Castille, achevé sous Isabelle II. Le canal de la Infanta[\)^ dérivé du Llobregat (1824), est un des seuls qui ait

(1) Infanta Doila Luisa Càrlota de Bourbon.

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réussi au point de vue économique. Le débit de 4,200 litres par seconde, affecté à des usages industriels et agricoles, dans le voisinage de Barcelone, s'est placé de manière à fournir, pour le capital dépensé, un revenu immédiat de i million et demi de francs. Les irrigations s'étendent sur plus de 3, 000 hectares.

Sous le règne d'Isabelle II, furent construits les canaux d'arrosage d'Urgel, de Henares, de TEsla, de Cherta, de Lozoya et quelques autres d'importance secondaire.

Le canal d'Urgel, dérivé de la Sègre, a été exécuté de 1843 à 1861. La zone irrigable comprend ii5,ooo hectares (i). Pour une longueur totale de 145 kilomètres, répartie entre 4 artères principales, le canal d'Urgel a nécessité des ouvrages d'art très coûteux, à savoir : barrage de prise de i3o mètres de longueur; deux tunnels de près de 3oo mètres, un tunnel de 4, 197 mètres, une tranchée de 1700 mètres de longueur sur 23 mètres de hauteur, et des ponts aqueducs, dont un sur la rivière Sio, de 56 mètres de longueur. Le canal est revenu à 74,000 fr. par kilomètre (2), pour une portée effective de 16 m. cubes.

Le canal de Chcrta, dérivé de la rive droite de l'Èbre, arrose 5, 000 hectares environ. Le canal de Lozoya qui conduit à Madrid les eaux du torrent de ce nom, et du Guadalis, pour un débit de 2 m. cubes et demi, a coûté 62 millions de francs. Dans cette dépense est inclus le devis de deux vastes réservoirs, del Ponton sur le Lozoya, et del Villar qui a une contenance de 20 millions de m. cubes (3).

Dans ces dernières années, un grand nombre de projets ont été mis à l'étude, et beaucoup de concessions

|i) Cataloi^o de la Seccion EspaAola, 1878.

(2) Zoppi c Torricelli, Annali M agricoltura, loc, cit. .

(3) Voir tome I. liv. V, p. 535.

ont été accordées, sans que les irrigations se soient accrues proportionnellement.

Des trois plus récentes entreprises, le canal de la Sègre, pour Tarrosage des plaines de Barcelone, de Puycerda, d'Urgel, etc., a donné des résultats désastreux. Quant aux canaux dérivés, Tun, de la rive gauche de THenares, et l'autre, de la rive droite du Llobregat, embrassant des périmètres beaucoup plus étendus que ne comporte le volume des eaux d'été, le premier a ruiné la compagnie concessionnaire, et le second a dû être racheté par le gouvernement à des conditions très onéreuses. Il en est de même de la plupart des réservoirs ou pantanos de construction nouvelle.

« Les causes de ces échecs financiers, remarque Llauradô (i), ont un caractère général, applicable à toutes les entreprises, et un caractère particulier, inhérent à des vices de formation ou d'exécution, de la part des compagnies et des syndicats.

(c La lenteur avec laquelle se développent les cultures est un grave obstacle pour le rendement des capitaux affectés aux entreprises d^irrigation. Spit que les agriculteurs manquent des aptitudes voulues, ou des ressources nécessaires pour la transformation des cultures, il s'écoule un temps très long, avant que les eaux des canaux soient appréciées, utilisées et payées à leur valeur.

« Malgré le principe des subventions, sanctionné par la loi espagnole du i3 avril 1877 sur les travaux publics, la situation du budget de FÉtat est trop précaire pour qu'on puisse toujours y faire appel. Il n'y aurait place aujourd'hui que pour des entreprises restreintes, dans lesquelles l'intérêt et l'amortissement du capital employé seraient assurés. »

(I) LIauradù, Tratado de aguasy riegos, loc. cit.

C'est à ces considérations que doit s'attribuer le retard apporté à la réalisation des projets étudiés par le corps des ingénieurs espagnols et présentés dès 1878 (i), tels que les canaux d'irrigation de Mediodia (prov. de Almeria), de Sobrarve (prov. de Huesca), du Tage (prov. de Madrid), de la Granja (prov. de Palencia), de Talavera de la Reina et de Valladolid (prov. de Tolède); la régularisation du Guadalquivir (prov. de Séville), etc.

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