LA FRANCE
Les canaux. — La région qui s'étend au pied des Pyrénées, sur le versant français, très riche en eaux d'irrigation, a été de bonne heure pourvue de canaux peu importants, pris isolément, comme nous l'avons vu, mais très nombreux, réglementés par des lois usagères tirées du droit coutumier, dont on ne retrouve pas les traces, pas plus que de l'établissement des dérivations.
Après le canal d'Alaric (Hautes-Pyrénées! , on cite le canal du Vernet, dérivé du Tech (Pyrénées-Orientales), qui appartenait, au neuvième siècle, aux religieux du chapitre d*Elne, et fut vendu en 863 à l'évêque de cette ville, avec les moulins qu'il faisait tourner. Le canal d'Els Molis est mentionné dans des titres du mois d'août 866. Jaubert de Passa énumère plus de 80 canaux, ou ruisseaux^ alimentés par le Tech, la Tet, TAgly, dont l'existence est relatée dans les chartes et cartulaires du neuvième au quatorzième siècle (i). Le canal Espagnol, ou ruisseau de Perpignan, jouit d'une charte signée en 1424 par les rois d*Aragon, qui porte concession d'eau « pour l'arrosage en entier de toutes les terres qui peuvent l'être » (2).
Les canaux de Provence sont à peu près contemporains de ceux du Roussillon. On trouve mention du Real de
(1) Jaubert de Passa, Mémoire sur les cours d'eau et canaux des Pyrénées^ Orientales, 1820.
(2) Doniol, Journ. agric. frat,^ 1862, t. II, p. 567.
e-72 LES IRRIGATIONS.
Chateaurenard et d'Eyragues, concédé à plusieurs propriétaires des deux communes dès le huitième siècle, dans un titre de transaction intervenue entre Guillaume de Chateaurenard et les consuls en 1191 , pour remploi des eaux au profit de moulins et d'arrosages divers. Les deux communes n'en continuèrent pas moins les contestations avec Tarchevéché, puis entre elles; trois siècles s'écoulèrent jusqu'à ce que le Parlement de Toulouse, par arrêt du 14 avril i656, eût réglé les différends. Le canal Saint-Julien est octroyé, au mois de mai 1 1 7 1 , à l'évéque de Cavaillon par Raymond V, comte de Toulouse, et en 1275, par l'évéque, aux habitants qui veulent arroser.
Les eaux de laSorgues (Vaucluse) font déjà en 1204 Tobjct d'une association entre usagers, pour le partage des eaux à l'extrémité de la branche de Védennes. Le canal portant le nom de la Durançole est décidé au mois d'avril i23o par l'assemblée des consuls, juges et notables que préside l'archevêque d'Avignon. Le canal de Gordes, ou bealet de Berre,avec prise d'eau par barrage dans l'Arc , est construit au treizième siècle par le seigneur baron de Berre, qui concède gratuitement le droit d'arrosage aux riverains, moyennant droit de passage; les canaux du Moulin (Buisson) avec prise d'eau dans r Aiguës, et de Tournefoi, dérivé du Lez, aujourd'hui en syndicats, datent de ce siècle et même auparavant.
Lorsque les papes eurent échangé au quatorzième siècle le séjour de Rome contre celui d'Avignon, les Italiens ne tardèrent pas à vulgariser dans Vaucluse la pra* tique des arrosages. De Lavergne n'hésite pas à reconnaître leur influence « sur la terre restée papale jusqu'à la Révolution ». Les irrigations de la plaine du Comtat la rendent aussi productive, et en recourant aux mêmes moyens, qu'en Lombardie; l'administration pontificale
y avait introduit en effet les mêmes usages qui président à la distribution des eaux (i).
D'autre part, suivant Nadault de Bufifon, les conquêtes de Charles VIII et de Louis XII en Italie, particulièrement dans le Milanais, avaient fait naître dans le Midi un grand désir d*améliorer l'agriculture au moyen des irrigations (2). Par lettres patentes du roi Louis XII, en date du i®' mars 1493, la ville de Manosque (Basses- Alpes) s'était fait autoriser à dériver des eaux de la rive droite delà Durance pour arroser son territoire. De nouvelles lettres patentes du 6 mai 1 5 1 1 confirmèrent ce privilège, et le canal fut creusé sur 18 kilomètres. Après avoir servi pendant un siècle et demi aux irrigations, une crue extraordinaire de la Durance, en 1675, enleva tous les ouvrages. Les États de Provence entreprirent en 1777 de le restaurer et de le prolonger, mais les événements de 1789 suspendirent tous travaux, et en 1837 seulement, une compagnie obtint par ordonnance royale de rétablir le canal de la Brillanne.
Si- l'on recherche la cause de tant d'essais successivement avortés, on reconnaît que les premiers travaux avaient été établis sur une trop vaste échelle et que dès lors, les projets de restauration n'étaient pas en rapport avec les produits que l'on pouvait en attendre (3). »
Au commencement du seizième siècle (15P7-19), François I*"", songeant à rendre la fertilité aux maigres steppes qui s'étendaient depuis Orléans jusqu'à Romorantin, s'attacha en rentrant d'Italie Léonard de Vinci, pour le mettre à l'œuvre comme ingénieur hydrau* licien. « Au mois de janvier i5i8, toute la' cour arrivant à Romorantin, le roi et le grand peintre, sans dé-
(i) L. de Lavergne, Économie rurale de la France, 3* édit., p. 259. (3) Nadault de Buffbn, loccit., t. I, p. 182. (3) Nadault de Buffon, loc.cU.f 1. 1, p. 484..
semparer, se mirent à courir le pays, et Léonard dressa aussitôt le projet et le devis d'un grand canal de navigation qui, alimenté par la Sauldre et passant par Romorantin môme, devait être comme la grande artère de son système d*arrosagcs (i), >» mais à la suite d'une équipée contre le comte de Saint-Pol, la cour quitta en hâte le lieu des fêtes royales et n'y revint plus; le projet du canal de Sologne fut abandonné, et Tannée d'après, Léonard mourut en vieil âge, dans le petit château de Clou, près d'Amboise, que le Roi lui avait donné pour retraite (2). Le tracé du grand canal projeté par de Vinci est indiqué sous le n® 329 du 3* volume manuscrit infolio, conservé à l'Institut.
La canal de Crapponnc date du même siècle. Adam de Crapponne, gentilhomme, natif de Salonen Provenceinstruit dans les sciences mathématiques et de l'hydraulique, entraîné par l'émulation des ingénieurs italiens, avait obtenu de la cour des comptes de Provence, le 27 août i554, l'autorisation de dériver de la Durance un canal qu'il exécuta en cinq ans jusqu'à Salon, à l'aide de ses seules ressources, mais en s'y ruinant complètement. L'abandon des concessions d'eau contre espèces ne suffit pas pour lui permettre de terminer une entreprise qui a conservé son nom. Les créanciers, par transaction du 20 octobre iSji, se constituèrent en syndicat auquel s'adjoignirent des propriétaires facultataires, mais ces actionnaires furent seuls admis à participer à l'administration. Plustard, en 1 8 1 5, les frères Ravel, de Salon, obtinrent de l'héritier, frère de Crapponne, l'autorisation de construire la branche de Lamanon à Arles, et les deux branches d'Arles et de Sa-
(!) Venturi, Ewai sur les ouvrages phys.-tnathém, de Léonard de Vinci, in-i.*-, p. 40.
\2) LJ. Fournier, le Vieux'iteu/, t. Il, p. 161.
Ion se fusionnèrent en i583, sous le nom d'œuvre générale de Crapponne, qui subsiste aujourd'hui.
Quant à Adam de Crapponne, victime de son dévouement aux intérêts du pays qui l'avait vu naître, conspué plus tard par la population, il dut fuir la Provence en toute hâte pour demander du service au roi Henri II. C'est en qualité d'ingénieur royal qu'il fit exécuter le dessèchement de plusieurs marais, depuis Arles jusqu'à Nice, et qu'il conçut un premier plan de canal des deux mers, réunissant la Saône et la Loire par le Charolais, un demi-siècle avant que ne fût creusé le canal de Briare (i).
Forbin d'Oppède avait obtenu de Louis X 1 1 des lettres patentes (i5o7) pour dériver de la Durance un canal sur Aix et Marseille, sans qu'il pût y donner suite. Adam de Crapponne substitua à ce projet celui d'un tracé partant de la Durance, près de Peyrolles, passant par Aix et aboutissant à l'étang de Berre. C'est toutefois le projet d'Oppède, qui, fut repris sous Louis XIII, puis concédé à l'ingénieur Floquet en 1752; malgré les travaux entrepris dans la vallée de la Durance, il dut être abandonné. En i838 seulement, par une loi du 4 juillet, la ville de Marseille obtint la concession définitive de ce canal exécuté de 1839 à 1847.
Nombre de canaux en syndicat, dans Vaucluse, datent du XVI® siècle; ceux entr'autres du Moulin (commune de Villedieu), sur 4,7 kilom., avec un débit de 1 10 litres, et de Saint- Roman de Mallegarde (iSog), sur 4 kilomètres, avec un débit de 33o litres, tous deux dérivés de T Aiguës; le canal du Moulin de
(1) Adam de Crapponne mourut en i55g d'un empoisonnement, par suite de yengeance des entrepreneurs de la citadelle de Nantes, dont il avait constaté, en mission officielle, les travaux mal exécutés; il avait fait décider la démolition des bastions.
PeyroUes (i56o), dérivé du ruisseau de Jonques, avec un débit de 3oo litres, et une longueur de 6200 m.; e Mayre de Cagnan, concédé par le prince d'Orange (1540), avec 22 prises dans la Meyne, qui donnent un débit moyen de 700 litres, pour un développement de 14 kilom. et demi du canal.
Dans le courant du XV II" siècle, en i636, des lettres patentes de Louis XIV furent délivrées au duc de Guise, seigneur d'Orgon, pour une dérivation de la Durance au profit des territoires d'Orgon et d'Eygalières , et en juin 1693, au prince de Conti, seigneur engagiste de la terre de Pierrelatte, pour une dérivation directe de la rive gauche du Rhône; au prince se substituèrent dès 1695, d'autres concessionnaires, par de nouvelles lettres, patentes du Roi.
Le premier de ces canaux fut exécuté plus d'un siècle après, sur la délibération des États de Provence, du i3 novembre 1772. Ouverte jusqu'à Orgon à la suite de 10 ans de travaux, la dérivation reçoit le nom de Boisgelin, archevêque d'Aîx, qui présidait les États, et n'est pas poussée plus loin. La province est à bout de ressources. En 1783, une branche dite de Lamanon lui est concédée par arrêt du conseil, mais elle n'est achevée sur 7 kilomètres et demi qu'en 1788. Une loi des 12-17 ^^^^^ 1791 ayant réuni au domaine de l'État le canal de Boisgelin, avec ses annexes d'Orgon et de Lamanon , le domaine l'administra jusqu'en 181 3; puis, par bail du 29 août de cette année, il abandonna les concessions à l'œuvre générale des Alpines.
Quant au canal de Pierrelatte, après les tentatives tour à tour avortées du marquis de Castellane qui reprit les travaux vers 1780, de plusieurs associations, et finalement d'une compagnie autorisée par ordonnance royale du 8 juin 1841 , mise sous séquestre en 1861, il a fini par
être exécuté au compte d'une société fondée sous les auspices de la Banque de France, créancière de la faillite. Par une loi du 2 août 1880, le prolongement du canal jusqu'à TOuvèze a été concédé, avec une subvention de l'Etat et une garantie de revenu sur le capital effectivement dépensé.
Indépendamment des concessions des Alpines et de Pierrelatte, le XVII® siècle vit s'établir plusieurs canaux par association dans Vaucluse : le canal de Seguret, concédé en 161 5 par la chambre apostolique de Carpentras, avec une prise de 340 litres dans l'Ouvèze et une longueur de 8 kilomètres ; le canal de Violés, concédé en i636 par les Dames de Saint- André des Ramières, avec une portée de 35o litres d'eau prise également à l'Ouvèze et une longueur de i i,5oo m.; le canal d'Alcyon (communede Travaillan), octroyé par acte du Parlement en 1664; cette dérivation d'une longueur de 8,700 m., avec un débit de 140 litres, est alimentée par les fontaines d'Alcyon. Enfin, dans les Bouchesdu- Rhône, le canal de Lafare est construit sur 12 kilomètres, avec une portée de 35o litres, pour la mise en jeu du Grand Moulin, et l'irrigation de 400 hectares.
Au XVIII* siècle se rapportent beaucoup de projets de concessions, mais peu de travaux importants sont exécutés. Nous avons décrit (i) les principaux canaux inaugurés dans ce siècle; celui du Plan Oriental, accordé en 1756 par la chambre apostolique de Carpentras à une famille Roulet, avec faculté de dériver les eaux du Coulon; celui de Cabedan-neuf , exécuté en 1766 par l'architecte Brun de Lille et reçu avec acclamation par l'assemblée des trois états qui votèrent cette môme
(I) Voir tome II, liv. tu, p. 224.
année son extension sous le nom de canal de Tlsle. Le pape Pie VI avaitautorisépar chîrographe du 28 août 1 778 l'extension projetée. Ces trois canaux devinrent , entre les mains d'associations distinctes, la tête du canal Carpentras établi le siècle suivant. Le pape Benoît XIV autorisa aussi, par chîrographe de 1754, la ville d'Avignon à remplacer la Durançole par un canal que le duc de Grillon, subrogé aux droits de la ville, fit exécuter de ses propres deniers en 1770.
Le canal de Châteaurenard dont le titre de concession est détruit, fait l'objet d'une délibération du conseil municipal, en date du i3 mars 1785, aux termes de laquelle, les études étant terminées, les procureurs sont autorisés à construire. L'archevêque d'Avignon accorde cette même année le droit de passage sur le territoire de Noves dont il est seigneur suzerain.
Le canal de Peyrolies, que nous avons aussi mentionné, est concédé avec prise d'eau sur la rive gauche de la Durance, le 22 septembre 1729, au sieur de Laurens. Un arrêt de 1766 étend la concession à des canaux secondaires de dérivation, dont un seul s'exécute à partir du Rîaon de Jonques.
La Société du canal de la Romanche, dans l'Isère, est autorisée par lettres patentes du 12 avril 1789, mais le canal est concédé par décret de Napoléon I* (181 5). Dans les Hautes- Alpes, le canal des Herbeys est ouvert sur 16 kilomètres, à l'aide d'une dérivation de la Séveraisse, par un propriétaire de ce nom , auquel la Société royale d'agriculture décerne, en 1801, une récompense exceptionnelle.
« Depuis le commencement du siècle présent, il n'y a « plus rien que Ton puisse citer en France, dit Nadauh « de Buffon. Le gouvernement de l'Empire et celui « de la Restauration n'ont rien fait, sur le territoire
« national, en faveur de l'irrigation (i). » Sous le règne de Louis-Philippe, un certain nombre de concessrions furent autorisées, faisant droit aux demandes des localités intéressées, à savoir, celles précitées du canal de Marseille (4 juillet i838), delà branche septentrionale des Alpines (i i avril iSSg), du canal de PeyroUes (19 octobre 1843), de l'association mixte des canaux de Cabedan-neuf et de Tlsle (10 janvier 1847), etc.
Sousle second empire, suivi du gouvernement actuel de la République, beaucoup d'entreprises ont été constituées pour achever ou créer quelques canaux sur divers points du territoire , principalement dans le Midi; nous avons signaléles principaux, en détaillant quelques-uns de leurs ouvrages les plus remarquables, leurs tracés, les prix concédés pour l'irrigation , etc. Ce sont les canaux de Carpentras (1852-57), ^^ Lestelle (1856-62), de Gravona (1862-78), de la Neste (1864-68), du Verdon (1863-75), d'Aubagne (1864-72), du Forez (1865-74), de Saint- Martory (1866-76), du Lagoin (1867-69), de la Bourne (1875-85), de Pierrelatte (Drôme et Vaucluse), de Gap (Hautes-Alpes), de la Siagne et de la Vésubie (Alpes- Maritimes), de Manosque (Basses- Alpes) , du Foulon (Grasse), etc. De 1870 à 1890, en vingt ans, l'ensemble des canaux exécutés représente à peine une dérivation de 5o m. cubes environ.
Les Syndicats. — L'origine des associations d'arrosants se confond, en Provence, comme en Vénétie et en Lombardie, avec celle des associations de défense contre les envahissements des eaux. Pourtant, aussi loin que l'on remonte dans les actes du XII® siècle, dans les statuts municipaux octroyés à cette époque par les rois, ou les évéques, il est surtout fait mention du règlement
(I) Nadault de Buffon, loc, eit,, t. I, p. 57.
ô8o LES IRRIGATIONS.
des chaussées ^i) et du dessèchement des marais (2). L'association des vidanges d'Arles date d'une délibération du 3i décembre 1542.
Parmi les 71 associations d'arrosage, autorisées ou libres, que compte le département des Bouches-du-Rhône, celle du canal du Plan et de la Grau d'Orgon , a reçu la concession des eaux des seigneurs d'Orgon, par transactions des 18 décembre i388 et 11 juillet 1435. Le syndicat de Baudinard qui arrose le territoire d'Aubagne, avec les eaux de THuveaune, a été fondé, comme celui du Gast, dans les mêmes conditions de prise d*eau, au commencement du XVI* siècle. Parmi les anciens titres de l'association de la Grande Roubine et égout de Montlong, qui tire ses eaux du grand Rhône et opère sur le territoire de la Camargue d'Arles, on retrouve la date de i Syo. La branche d'Arles du canal de Crapponne, construite en exécution d'un acte du 3 mai 1 58 1 , . concède i o moulans d'eau aux arrosants de la Grau d'Arles, par une transaction du 16 février i583. Les arrosants de Grapponne, à la Roque d'Antheron, se forment en syndicat en 1 571, et de même ceux de Crapponne, à Salon, le 25 octobre 1 573. Dans le XVI !• siècle, se constituent successivement les associations de la petite roubine de Montlong (1604), de la roubine de la Triquette (1627), de Saint-Chamas (1661). La plupart des syndicats formés depuis, se sont placés sous le régime du décret du 4 prairial, an XIII.
Dans Vaucluse les concessions d eau faites par les abbayes ou par les communes, donnent origine aux
(1) Statuts donnés en ii3o à la ville d'Arles par Tarchevcque Raymond de Monte-Rotondo.
(a) Décret du roi René, en 1458, autorisant la ville d'Arles à s'imposer pour l'évacuation des marais deTrébon, du Plan-du-Bourg et de la Coustièrc.
LES IRRIGATIONS. 68i
associations d'arrosage. La plus ancienne concession sur laquelle on possède des titres certains, remonte au XII** siècle. C'est celle accordée en mars 1171 par Raymond V, duc de Narbonne, comte de Toulouse et marquis de Provence, de Teau de la Durance, à Benoit, évêque de Cavaillon (i). Les archives d'Avignon renferment bon nombre de licences ou de concessions d'eau accordées dans les siècles suivants, aux villes, aux syndicats et aux particuliers.
• En 1235, révêque Rostaing, de concert avec le prévôt et le chapitre de l'église, octroie l'eau de la Durance à la ville de Cavaillon « pour que ses habitants arrosent du commencement d'avril jusqu'à la fête de Saint-Michel, leurs ferailles, prés, jardins et généralement tout ce qu'il leur plaira d'arroser ». En 1 5 1 4 (9 juin), un bail additionnel de 100 salmées de terre, avec pouvoir de dériver les eaux de la Sorgues pour l'arrosage, est consenti à Jacques Trivulce, grand maréchal de France. Des licences sont obtenues pour les eaux, non seulement de la Sorgues et de la Durance, aux fins de l'irrigation, mais encore de la Mède, du Brégoux, et des fontaines diverses (2).
De proche en proche, de villes en villes, de communes en communes, les associations syndicales s'imposèrent des règlements que les usages et les traditions ont transmis, après la Révolution, aux diverses administrations qui se sont succédé. Les statuts de la communauté de Visan, qui ont été conservés avec les actes à l'appui (i 685), donnent une juste idée de ce qu'étaient, il y a deux siècles, les conditions assu jétissant les associés arrosants, que l'on remarque d'ailleurs, pour la plupart, dans les
(1) 6>. Evêché de Cavaillon; car t. [fol. i).
(2) Barrai, la Irrigations dans Vaucluse^ loc. cit., p. 366.
règlements actuels (i\ Le syndicat des arrosants des Arènes et de Grenouillet, à Orange, n'offre pas moins d'intérêt, en ce qu'il présente le type d'un syndicat civil, ayant une existence de deux siècles, fonctionnant avec une grande régularité, d'après des règlements rigoureusement obéis, sans aucune intervention de l'autorité. L'administration trèséconomîque de ce syndicat qui emploie les eaux d'une dérivation de la Meyne, est digne d'être imitée (2).
Le canal de Roaix, construit en 1784 par le seigneur de ce nom, avec une longueur de 5 kilomètres et un débit de 33o litres dérivés de TOuvèze, ne tarda pas à être mis en syndicat, comme celui de Malpasset (^Pernes), concédé par la Chambre apostolique, en 1745, pour la dérivation des eaux de la Vasque. Le barrage de Caromb qui retient 25o,ooo m. cubes des eaux du vallat de Chaudeirolles, et alimente un canal de 3 kilomètres de longueur, est exploité depuis 1762 par une association syndicale.
Sans poursuivre rénumération des nombreuses associations qui se sont formées sous le régime de la loi du 14 floréaly an XI, nous citerons celle du canal de Carpentras comme un heureux exemple de ce que l'on peut attendre en agriculture de syndicats volontaires bien administrés (3). Le décret du i5 février i853 constituant la Société du canal de Carpentras, suivi du règlement des arrosages en date du I*' février iSSg, résume en effet à peu près toutes les conditions exigées par l'administration pour la formation des syndicats, le mode d'exécution et le payement
(I) Statuts avec bulles, transactions, concessions^ immunités et autres actes; Avignon, i685, in-S».
(3) Acte du 7 sept. 1661 ; voir Barrai, loc, cit.f p. 397. (3) Hervé Mangon, BuHct, Soc, Encouragement, iHbg.
des travaux, la rédaction des rôles et leur recouvrement. Le règlement de police générale, du 24 juin 1859, précise en outre les fonctions de chacun des employés, conducteurs, gardes, piqueurs et brigadiers, gardes-cantonniers et cantonniers simples, relevant du directeur du syndicat, et détermine minutieusement les attributions de chacun (i). Aussi bien les statuts que les règlements du canal de Carpentras ont servi d'ailleurs à constituer les association^ syndicales de récente formation dont la situation a été indiquée dans le livre précédent (2).
l'allemagne.
Les avantages de l'irrigation des prairies ne restèrent pas longtemps ignorés au delà du Rhin, mais l'état de division politique des pays allemands, au moyôn âge, et Tendiguement exécute au treizième siècle de la plupart des cours d'eau du Nord, dans le but d'assurer la régularité du régime hydraulique, ne contribuèrent pas à en généraliser la pratique.
Déjà Sebizius, en 1 588, s'attache à différencier les prairies arrosées des prairies sèches, au point de vue de leur établissement, de la fumure et des produits (3). De Serres (1600), von Hohberg (1687) et Florinus (1701) s'occupent de la création et de l'arrosage des prés. On attribue à Albert- Adolphe Dresler, bourgmestre de Siegen, l'introduction, ou plutôt le perfectionnement apporté à la reconstruction (umbau) des prés et à leur mode d'arrosage en planches et en ados (4). Encouragée et pro-
(i) Barrai, les Irrigations dans Vaucluse, loc, cit., pp. 450,481. (3) Voir ce même tome, p. 338 à p. 364.
(3) Praludium Rustieum, lib. vu,
(4) Villeroy et Mûller, loc. cit., p. 11.
tégée par le duc de Nassau, l'irrigation s'est développée, utilisant les pentes des cours d'eau, dans les vallées très peuplées du pays de Siegen et de Westphalie, où elle a servi d'école et de modèle au reste de T Allemagne (i). L'institution des Wiesen baumeister^ maîtres de culture des prés, ou terrassiers-irrigateurs, dont la profession est non seulement d'arroser, mais surtout de disposer le sol et d'installer les irrigations, n'a pas peu contribué à étendre dans toute l'Allemagne le renom de Siegen.
En Prusse, les travaux d'endiguement et d'irrigation, après avoir été poussés avec vigueur dans le siècle dernier, notamment sous Frédéric II, furent négligés dans la première moitié de ce siècle. D'abord la guerre, et puis la liquidation de la propriété territoriale, absorbèrent l'attention du gouvernement. Depuis la création à Berlin, en 1842, du comité consultatif de l'agriculture [Landesceconomie collegium) et d'un ministère spécial de l'agriculture, et aussi, grâce à la loi des irrigations de 1842, promulguée en 1843, les améliorations ne tardèrent pas à être reprises sur base de crédits annuels représentant plusieurs millions de thalers, en y comprenant les travaux spéciaux. Des syndicats se sont créés un peu partout pour la jouissance et l'utilisation des eaux, que régla finalement la loi du 28 octobre 1846 (2). Ces syndicats, d'après Meitzen, étaient en 1866 au nombre de 95, avec statuts libres, et de 170, avec statuts approuvés par le gouvernement; les premiers exploitaient 242,000 hectares, et les seconds 24,000 seulement (i).
(I) Voir tome II, livre IX, p. 333.
' (2) Thiel, Landw. Lexikon^ 1877. I^ nouvelle loi des syndicats d'irrigation : Geseti bctreffend die hildung von Wastergenossenschaften, est du i*' avril 1879; une 2* édition a été publiée par Bulow et Fastenau» en 1886, à Berlin.
(i) Meitzen, Der boden und die landw. verhâUnisse des Preussischen Staates.
Quoique les surfaces arrosées ne figurent pas dans les chiffres d'hectares exploités par les syndicats précités, on doit reconnaître qu'à la faveur d*une législation spéciale de la création d'écoles de praticulture (Wiesenbau) comme à Kramenz, en Poméranie; à Janowitz, près de Heyerswerda (i), etc., et d'inspecteurs agronomes pour l'établissement des prairies irriguées, de bons travaux ont pu être exécutés d^ancienne date en Prusse, sous le contrôle des commissaires du gouvernement, pour l'utilisation des rivières et des nappes souterraines.
Indépendamment des irrigations naturelles, une portion notable du territoire est arrosée artificiellement par des canaux, d'après des plans soumis à l'inspection des améliorations {Meliorations Bauinspection) comprenant en 1887, i3 fonctionnaires, outre le personnel technique auxiliaire. Pour remédier au manque de capitaux, qui entrave les efforts des particuliers et des associations, en face de travaux aussi coûteux, des fonds spéciaux (vorarbeits Kosten fonds) permettent à l'administration de dresser les avants-projets et de solder les travaux préparatoires pour des entreprises, du reste, entièrement à la charge des propriétaires, ou des syndicats que subventionnent les cercles communaux et provinciaux (2).
Aux belles irrigations de Greifswald etdeRegen walde, en Poméranie, on peut comparer celles du duché d'Altenbourg et de la vallée de l'Elster, en Saxe ; mais les plus complètes, sans parler de la Westphalie où a été fondée la station expérimentale de Borghorst (3), se trouvent dans le grand duché de Bade, qui jouit de bonne eau, en
(i) Royer, V Agriculture allemande y 1847, p. 335.
(2) Preussen Landv, Verwaltung^ 1884 bis 1887.
(3) Voir tome i«', livre i, p. 5o.
abondance, et où le sol, le climat et les conditions générales topographiques , se prêtent à Tarrosage. Le gouvernement a beaucoup fait, en outre, pour favoriser les irrigations, en créant des cours techniques à l'école de Carlsruhe et en désignant des ingénieurs chargés de l'installation des travaux.
Malgré renseignement donné , depuis 1822, dans les écoles supérieures de Weihenstephan et de Schleissheim, en Bavière, qui comprend la pratique des nivellements, des irrigations et de la culture des prairies, les progrès ont été très lents dans le royaume, tant que la législation n'a pas été modifiée, touchant la 'jouissance et l'entretien des cours d'eau, l'aménagement et l'arrosage des prairies. Dès la nouvelle loi de i852, de nombreuses associations se sont formées pour exécuter les travaux d'assainissement et d'irrigation (i). Un ingénieur agricole, pour chacune des huit divisions bavaroises, a dans son ressort toutes les questions hydrauliques ; il est placé à la disposition des syndicats, comme des particuliers. La seule division d'Oberfranken comptait en 1870, 53 syndicats, arrosant une surface de près de 1,000 hectares (2). Dans le Westrich, partie montagneuse de la Bavière rhénane, les marais tourbeux impraticables aux hommes et aux animaux, ont été convertis, à l'aide de remblais sur branchages de pin, en prairies arrosées d'un excellent rapport (3).
Aussi bien dans le Nassau, le Hanovre, le Schlesv^ig, la Hesse (4), le duché d'Oldenbourg (5), le Wurtem-
(1) De Mauny de Mornay, Rapport sur renquéte agricole, loccit., p. to8.
(2) Thiel, loc, cit.
(3) Vilicroy (Félix), Amélioration des prés; Joum, agric. prat., t. VI, p. 35o.
(4) Loi sur la culture des prairies (i83o) ; voir de Mauny de Mornay, Rap, port sur la législation des irrigations, 1844, p. m.
(3) Ordonnance du 20 août 1844 pour faciliter les irrigations, citée plus loin, chap. 11, p. 766.
berg, etc., les irrigations jouent un rôle important et concourent à Taccroissement et à Tamélioration générale du bétail, mais comme en Bavière et en Prusse, les grands canaux d'irrigation font défaut. Un des principaux canaux, en dehors de ceux affectés aux entreprisesd'assainissement de Bruckhausen (Prusse) , de Thedinghausen (Brunswick), et de MUden-Nieuhôfer dans le Lunebourg (i), est le Boker-Heide, en Westphalie, qui draine le territoire compris entre la Lippe et le Haustenbach, de DelbrUck à Plaggen, et permet d'arroser, moyennant une dépense initiale d'un demi million de francs, 1 160 hectares de prairies (2).