LES PAYS NEUFS
États-Unis de l'ouest américain. — L'imniense territoire qui sépare le io5® du 120' méridien des États- Unis est un de ceux que caractérise la plus grande sécheresse (3). La moyenne de la chute d'eau pluviale annuelle ne varie, en effet, qu'entre o'", 10 et o"», 60; plus considérable sur le versant oriental, elle décroît vers l'ouest et le midi, jusqu'à atteindre le minimum dans les pays d'Arizona et de la Californie du Sud. L'air y est
(i) De Weckerlin, les Herbages permanents en Angleterre; Journ, agric. rat., i85i, t. XV, p. 16.
(2) Les Irrigations dans les Bouches-du-Rhônc^ loc. cit., p. 86.
(3) Voir tome I, p. 10.
6r)3 LES IRRIGATIONS.
tellement sec qu'il y a peu ou point de rosée, bien que la température s'abaisse souvent de plus de dix degrés de midi à minuit. Au delà de cette région aride, entre le 1 20'' et le 1 2 5* méridien, de grandes contrées situées à Touest de la Sierra-Nevada et de la chaîne des Cascades, dans les États de Washington, d'Orégon, de la Californie du Nord, confinant aux côtes du Pacifique, se ressentent d'influences climatériques spéciales qui permettent à l'agriculture de prospérer sans arrosage. Quant à la région qui la limite du côté de Test, et que les météorologistes américains désignent sous le nom de subhumidy elle dépend uniquement de Tannée climatérique pour sa production agricole. S'il pleut suffisamment, il y a une récolte; au cas contraire, Tirrigation faisant défaut, la terre demeure stérile. Cette bande s'étend du nord au sud, sur l'est du Dakota, le centre de Nebraska, l'ouest du Kansas et du territoire Indien, et le centre du Texas.
On rencontre bien çà et là, dans ces vastes régions, des vallées, au voisinage des plus hautes montagnes, qui échappent exceptionnellement aux conséquences de l'aridité, elles sont en général bien arrosées; mais l'altitude intervient alors pour arrêter les cultures. Ainsi, dans le district montagneux du Colorado, le fronlent ne mûrit plus au-dessus de 2.3oo mètres; l'orge et l'avoine sont les seules céréales que Ton puisse sûrement récolter jusqu'à 2.5oo m. ; le maïs n'est cultivable que dans quelques terres chaudes des basses vallées de l'Arkansas, de la Fontaine et du Rio-Grande. La culture de la pomme de terre ne dépasse pas 2,700 m.; celle des turneps et des racines, 2.200 m. ; enfin la vigne ne produit plus au-dessus de 1700 mètres (i).
(I) Robert, p. Porter, The West^from the censusof 1880, p. 382.
LES IRRIGATIONS. ôgS
En regard de ces districts où la culture se développe accidentellement, grâce aux pluies ou aux arrosages, plus de trois millions et demi de kilomètres carrés, la moitié à peu près du territoire fédéral, ne peuvent aborder aucune culture rationnelle ou profitable, sans le secours de Teau. Aussi bien dans les plaines qui partent du pied des montagnes Rocheuses et le Saskatchevan jusqu'aux approches du Mexique, que dans les déserts de Touest de l'Uiah, de Nevada, d'Arizona, de New-Mexico, de la Californie, à Test et au midi, il n'y a point de pluies, point de cours d'eau, et à défaut d'irrigations possibles, le sol n'a plus qu'une valeur, celle qui consiste en un maigre pâturage fourni pendant le printemps à un bétail affamé. L'herbe de ces prairies à perte de vue, que l'on trouve au mois d'août brûlée comme par le feu, sans qu'elle ait pu porter de graine, quoiqu'elle constitue un foin consommé, riche de toute la matière Sucrée, renaît spontanément au printemps suivant; elle croît vîte et reverdit avant que le soleilne soit trop ardent; plus tard, après une longue sécheresse, les grosses pluies de juillet les raniment; mais il n'est plus temps pour obtenir un regain avant les gelées. Sauf dans l'Utah, où les troupeaux de bœufs et de chevaux reçoivent quelque peu de foin en hiver, le bétail des vastes plaines du Wyoming, du Colorado, de Nebraska, est abandonné sans bouvier, depuis octobre jusqu'en avril. Les meilleurs taureaux et les génisses, en vue du repeuplement des troupeaux, sont seuls conduits en transhumance dans les ranches des montagnes. Nulle part le bétail n'atteint son plein développement, en raison de la chaleur excessive et du manque d'eau pour l'abreuver. Les éleveurs ont acquis la plus grande partie des terres que traversent les rares rivières et les ruisseaux; ou bien, ils ont
fait foncer des puits dans certains districts et monter des pompes à moulin; mais en dehors de ces localités privilégiées, la terre n'a aucune valeur. Quoique plus résistant à la sécheresse, le bétail indigène, jouissant pour rien des avantages d'un sol en herbage d'une immense étendue, est désormais menacé dans toute la région de l'ouest. La répartition des terres en vue de mettre fin à la transhumance et l'accroissement rapide de la population ne tarderont pas à y frapper d'une manière irrémédiable l'industrie de Télevage (i).
Ailleurs, de sérieux efforts pour développer les arrosages ont été tentés dans les États de Montana, de Wyoming, du Colorado, de TUtah et de la Californie du Sud; les résultats sont bien loin toutefois d'égaler ceux que le gouvernement britannique a obtenus dans l'Inde, et que les parlements locaux de l'Australie préparent pour les colonies d'émigration.
Dans l'État de Montana, les vallées des rivières Jefiferson, Madison et Gallatîn, soumises à Tirrigation, produisent des céréales et des légumes jusqu'à Taltitude de i,5oo mètres, grâce à un climat particulièrement doux; la population croissant, des centres importants s'y sont déjà créés. Les affluents du Missouri, au nord, Teton et Sun, et ceux au sud, Smith, Judith et Muscleshell, se prêtent admirablement à Tarrosage des plaines.
Dans le Wyoming, les irrigations indispensables pour la récolte des céréales et des racines sont en grand progrès. Des fermes arrosées de plus de loo hectares ne sont pas rares. MM. Rcad et Pell (2) citent des rendements de 10,000 et de i5,ooo kil. de foin par hectare, aux environs de Big Horn et de Powder River. « La
(Il Agricultural Interests Commission : Joint Report o/Clare ReaJ and A. Pell; 1S80.
(2) Agric. Interests Commission, loc, cit.
vallée de Popo-Agie (Wyoming central) présente des irrigations aussi parfaites qu'aux environs d'Edimbourg. Sur une ferme irriguée de 65 hectares, une moitié est en céréales (froment, avoine et orge), et l'autre moitié, en luzerne, fléole et fétuque rouge. » Les districts arrosés comprennent une partie des plaines à Test de la chaîne Laramie, les vallées des rivières Nord- Platte, Tongue, Powder, Wind, Big Horn, Green, et la vallée classique du Sweetwater.
L'Etat du Colorado possède les canaux les plus importants de la région de Touest (i). Des cours d'eau nombreux livrent un débit total à l'étiage, qui a été évalué à plus de 3oo m. cubes par seconde, sans compter les ruisseaux et les sources qu'alimentent les chaînes de montagnes. Indépendamment des canaux de Platte valley construits par la compagnie de Colorado , qui assurent, sur une longueur de i33 kilomètres, l'irrigation de plus de 20,000 hectares, Greeley compte 9,000 hectares en arrosage, moyennant un canal de 5o kilomètres, et à Easton Farm, i5,ooo hectares, moyennant un autre canal de 72 kilomètres (2). Le bassin commun des petites rivières, au nombre de cinq, qui coulent au nord de Denver, couvre une superficie de 280,000 hectares, mais il ne comprend que 40,000 hectares irrigués. Outre les réformes qu'impliquerait un arrosage plus économique, permettant d'étendre les surfaces irriguées, plusieurs vastes projets sont en cours d'exécution, ou sont déjà en partie réalisés, en prévision de la vente des terres de l'État; ils consistent en dérivations de TArkansas, du San Juan, du Rio Grande et des affluents
(i) Voir tome II, p. 240, les données des canaux Nord Poudre et Platte canal.
(2) Annales des travaux publics, 1886.
de la Grande Rivière, Gunnison et Uncompaghre (i).
Par rétablissement de réservoirs au pied des montagnes, ou sur les rives des fleuves (2), il serait possible, d'après les relevés topographiques du D' Hayden, d'étendre à 20,000 kilomètres carrés dans le Colorado, c'est-à-dire à un septième de la surface totale, les bien* faits de Tirrigation (3),
Dans rUtah, les Mormons ont aidé à la création de nombreuses associations agricoles et entreprises d'irrigation. Les affluents des lacs Grand Salé et Sevier sont utilisés pour l'arrosage des cultures. Les monts Wahsatch suppléent en abondance la rive occidentale du grand lac; mais à Touest, il n'y a pas d'eau courante et le désert règne pour toujours.
Les États de Nevada, de New Mexico et d'Arizona, comme la partie occidentale de l'Utah, n'ont rien à attendre de l'irrigation, car il n'y pleut pas. Nombre de vallées à sol fertile ne reçoivent pas une goutte d'eau dans l'année, et sont condamnées à la stérilité, sans espoir d'amélioration. Si certains cours d*eau, tels que le Humboldt et la Virgin, peuvent servir à Tarrosage de petites zones riveraines, d'autres, tels que le Colorado, sont si profondément encaissés, ou bien à pente si faible, que l'on ne peut en tirer parti.
C'est principalement en Californie, oîi l'irrigation, comme pour les autres Etats et territoires des Cordillères, est une condition indispensable de toute culture, que les Américains ont déployé la plus grande activité dans l'aménagement des eaux courantes et la recherche par sondages des eaux souterraines. L'étendue des terres arables de cet État a étéestimée à 16 millions d'hectares,
(i) O'Meara, Irrigation des pays neufs , loc. cit.
(2) Voir tome 1, liv. V. p. 542.
[3) Robert P. Porter, loc. cit.
soit à plus d'un tiers de la superficie totale; la plus grande partie occupe la large vallée où Teau abonde comme dans les vallées de la côte. Dans la partie méridionale seulement, les eaux des Sierras San Bernardino et San Jacinto étant peu copieuses, la nécessité de l'arrosage a conduit au foncement des puits artésiens dont nous avons fait mention (i). Le voisinage du golfe n'apporte aucune amélioration climatérique à la Californie du Sud, que caractérisent les déserts de Mohave et de Colorado, et les vallées brûlantes de Carriso, San Felipe et Cohuilla. La zone des fortes pluies ne l'atteint qu'en hiver; elle est nulle en été; la Sierra Nevada barre impitoyablement tous les vents humides ; il ne tombe que o"», 10 à 0*0,12 d'eau pluviale par an, au delà du San Bernardino.
A la faveur des grands travaux exécutés pour recueillir et canaliser les eaux, on estimait, en 1880, à plus de 100,000 hectares les terres arrosées de l'État entier; cette surface devra être portée à 5oo,ooo hectares lorsque les canaux auront été achevés (2). Dans le sud particulièrement, la pratique des arrosages avec les eaux des puits forés, a pris une grande extension pour la production du raisin et des fruits.
Dans la vallée même de San Joaquin, la terre arrosée produit non seulement en abondance et d'une manière certaine, mais elle est susceptible de porter plusieurs récoltes dans l'année. Les fossés, ou ditches, comme on les désigne, se sont rapidement multipliés en tête de la grande vallée et des tributaires qui s'ouvrent à l'est de la Sierra.
Pour montrer ce que peut réaliser l'irrigation dans la
(i) Voir tome I«% p. 420.
(2) A. Forest, Bulletin consulaire /rnnçais, 1881.
vallée de San Joaquin, nous avons décrit une exploitation de 1 3 0,000 hectares, sur lesquels 16,000 hectares sont en assolement régulier (i\ A l'ouest de la vallée, les dépenses de canalisation sont telles qu'on a dû ajourner les grandes dérivations, et les terres riveraines seulement utilisent les petits cours d'eau. Le projet reste à Tétude d'un grand canal qu'alimenterait le fleuve San Joaquin, destiné à irriguer la région infertile au midi de Sacramento et de Stockton. Les colonies d'irrigation établies à Fresno, à los Angeles, etc., indiquent quelle puissance de production et quelle richesse commerciale due à Texportatîon des récoltes, sont réservées à ce pays privilégie, aussitôt que l'eau est disponible (2).
Comme l'Inde, la Californie ne doit sa prospérité croissante qu'au développement des irrigations.
Australie. — A l'instar de ce que les Californiens ont si heureusement réalisé pour la culture de leurs vignobles et de leurs vergers, les Australiens entreprennent depuis quelques années de fonder de vastes colonisations, d'une part, sur des concessions de terres aux colons, avec droit à la jouissance de Teau pour l'irrigation, et d'autre part, sur toutes sortes de facilités de communications qui assurent l'écoulement des produits, vins, huiles, fruits, blés, conserves, etc., obtenus à l'aide de l'arrosage.
C'est notamment dans les territoires de Victoria et du Sud-australien , que les colonies d'irrigation artificielle^ cherchent à se développer (3). Déjà, en 1887, les sieurs Chaffcy frères obtenaient du gouvernement de Victoria
[i) Voir tome III, liv. XI, p. 529.
(2) Hilgard, The agriculture and soils of Califontia; Report 0/ the cornmissionner, 1878, p. 480.
(31 The Australian irrigation colonies on the river Afurray. Paris Exhibition, iS8g.
la concession, sur le Murray, d'un territoire immense, jusqu'alors sans aucune valeur, pour le transformer en vignes, en vergers, en champs de céréales et en prés artificiels. La concession destinée à s'étendre sur 1 00,000 hectares, comporte le droit de se servir des eaux du Murray pendant 25 années, et la faculté de renouvellement pour une autre période d'égale durée. Le Murray, un des fleuves les plus importants du continent australien, prend sa source dans les montagnes des côtes orientales, et, sur un parcours de plus de 2,000 kilomètres, arrose Je pays entre Victoria et la Nouvelle-Galles du Sud, puis l'Australie, sur tout le parcours sud, jusqu'à son embouchure dans la mer. Grâce à de nombreux affluents parmi lesquels le Darling et le Morrumbidgee, il est navigable pendant toute l'année dans son cours inférieur, et offre le plus fort débit pendant les mois où la culture réclame les plus grands volumes d'eau (i).
Les concessionnaires se sont engagés à dépenser un capital de 7 millions et demi de francs, en 20 années, en travaux d'irrigation, de défrichement, de viabilité», de clôtures, de pépinières, et en constructions urbaines qu'impose la colonisation , voire môme, d'un collège d'agriculture, avec un domaine expérimental annexe.
Au bout de deux ans à peine, les colonies de Mildura et de Renmark comprenant au-delà d'un millier d'habitations, cultivent plus de 3, 000 hectares, desservis par 23 kilomètres de canaux principaux et 3o kilomètres de canaux de distribution, dont le coût a été de 935 fr. par hectare pour l'agriculture, et de i,25o fr. pour l'horticulture, droit à l'eau inclus (2).
(i) En avril 1886, le débit moyen par 24 heures a été évalué à 2,680,000 m. cubes, et au mois de septembre de la même année, à i3,3oo,ooo m. cubes.
(21 T/escompte est de 2 et demi pour cent pour les paiements faits au
Des pompes centrifuges à vapeur, installées sur le Murray et débitant chacune 72 m. cubes à la minute, sont actionnées par des machines à vapeur dont la force totale atteint 4,000 chevaux. L'eau se distribue par canaux à ciel ouvert et par conduits en fonte, de manière à arriver au point le plus élevé de chacun des lots de 4 hectares qui représentent le parcellement colonial.
La production du vin et des fruits qu'assure l'irrigation dans ce territoire éminemment salubre, mais sujet à la sécheresse des mois d'été, tout en étant exempt de chaleurs tropicales, n'est pas la seule que les colons aient en vue. Le rendement du blé en assolement, sur les terres irriguées, est doublé et même triplé; la culture des pommes de terre devient abordable avec bénéfice, et celle des prairies permet d'entretenir le bétail indispensable au maintien de la fertilité du sol et à la nourriture des colons.
L'avenir des entreprises d'irrigation créées par Finitiative des Australiens, semble plein de promesses, surtout au point de vue des vignobles arrosés, et aussi des cultures arbustives : abricotiers, oliviers, etc., dont les plantations arrosées offrent à partir de la quatrième année un revenu considérable, toujours croissant. Les progrès accomplis en peu d'années laissent entrevoir les ressources qu'offre aux émigrants cette colonie favorisée par la nature de son sol, son climat, ses eaux et ses institutions (i).