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X. LA VIGNE

Dans les pays tempérés, Tirrigation de la vigne ne se pratique pas, de crainte surtout d'augmenter la quantité du vin au détriment de sa qualité. Si Ton irrigue quelques vignes en Provence, sans que la qualité du raisin en soufifre sensiblement, on s'en abstient en France, dans tous les départements réputés pour leurs vignobles et leurs produits. Tous les efforts sont faits au contraire pour soustraire les vignobles à Faction de l'eau, à Téiat stagnant , ou à Tétat de vapeur, en établissant Técoulement par les routes de service en déblai, ou par les drains, et en prévenant l'accumulation des brouillards (2).

En Italie, que les vins soient alcooliques ou non, on n'arrose les vignes, si toutefois cela est possible, que dans quelques provinces du midi. Dans la vallée de Solmona (Aquila), on compte sur une dépense annuelle par

(i) Vilmorin, loc. cit,, p. 184.

(2) J. Guyot, Culture de la vigne, i86.|, p, 112.

hectare de vignes, de 12 à i3 journées d'irrigation, représentant 20 francs, plus la taxe de 8 francs (i); Farrosage augmentant la quantité de moût, rend pourtant le vin de qualité inférieure, en raison de Texcès d*eau; de là, l'ancien usage, qui tend à disparaître, de faire bouillir le moût pour concentrer le liquide (2).

Espagne. -— Dans les vallées de TEbre, delà Segura, du Jucar et du Guadalquivir, il est d'usage constant d'arroser la vigne partout où le terrain permet de profiter des eaux des réserves d'hiver. De deux à quatre arrosages suffisent pendant l'année ; encore pour les vignes qui donnent des vins de liqueur, n'arroset-on que les jeunes plants. Llauradô fait observer d'ailleurs que les vignes, dans les provinces méridionales de l'Espagne, sont plantées avec des écartements de 1" à i",25 dans les lignes, et de i",3o à i*",4o entre les lignes; ce qui laisse un grand jeu à l'évaporation du sol. On irrigue différemment suivant le mode de culture, mais on ne creuse pas de fossés au pied des ceps; on fait seulement couler Teau sur le sol, ou dans les rigoles qui arrosent par infiltration (3). Les vignes s'arrosent parce que les pluies font presque constamment défaut au moment où la culture en aurait besoin. Dans la yega de Grenade, par exemple, un premier arrosage se fait après la vendange; un second, en janvier ou en février, au moment de la première façon donnée à la terre; et un troisième, en mai ou en juin, au moment de la deuxième façon. Deux arrosages suffisent annuellement pour les vignes dans la huerta d'Alicante, comme pour les céréales. D'après les distributions mensuelles de Teau des canaux, on peut facilement se rendre

(1) L. Susii, Inchiesta agraria.etc, vol. XII, /i5c. i, p. 244.

(2) Angeloni, Inchiesta agrariajoc. cit., p. 309. l5j Parcto, loc. cit., t. I, p. 335.

2o8 LES IRRIGATIONS.

compte de Timportance de ces irrigations d'hiver (i).

En somme les arrosages des vignobles se succèdent en novembre, en janvier, en mars et en avril, sur 43,000 hectares compris dans les terres arrosables [deregadio].

Grimée. — Depuis des siècles les vignes des quatre vallées de la Crimée, qui débouchent vers la mer Noire, sont irriguées à Taide d'eaux de pluie ou de sources. Après que les vendanges sont terminées (fin octobre, style russe), jusqu'à la fleur qui apparaît dans les premiers jours de juin^ la vigne est arrosée. On ne suspend Tirrigation que pour tailler, bêcher et plus tard ébourgeonner. Un mois avant les vendanges, on émonde les sarments.

Sous un climat aussi sec que celui de la côte méridionale de la Crimée, l'humidité du sol est indispensable à la vigueur et à la production de la vigne. La plupart des vignobles qui donnent les meilleures récoltes occupent du reste des terrains sourciers. Les froids qui atteignent jusqu'à 1 5 et 18 degrés n'exercent aucune action fâcheuse sur la végétation des vignes arrosées, pas plus que l'irrigation ne modifie le degré alcoolique des vins qui titrent, année moyenne, de i3 à 14 degrés pour les blancs (partie pineau et gamai), et de 12 à i5 degrés pour les rouges (pineau gris) de la vallée de Soudak.

Le plant dominant des vignobles de Crimée est le cacour^ qui donne la qualité, auquel on associe le \ante, le cherab analogue aux gamais de France, et d'autres plants venant de Grèce (2).

Californie — Dans le livre IX, chap. iv (3), nous avons indiqué comment les Californiens appliquent à l'arrosage des vignes la méthode des infiltrations, au

(i) Aymard, loc. cit. y p. 134.

(2) A. li^TivtTï^ Irrigation dci vignes en Crimée; Joum,agric.frat.y iS/S, t. î, p. 280.

(3) Voir tome H, p. 56i.

moyen de conduites souterraines. Des vignobles de plus de 100 hectares sont régulièrement irrigués par seppage^ et produisent les raisins de choix pour la fabrication des vins de première qualité.

Dès qu'une vigne a été arrosée pendant plusieurs années de suite, on doit continuer à l'arroser; autrement elle dépérit. Les terrains sont défoncés à 0^,70 et i mètre ; les eaux préférées par les vignerons pour l'arrosage, sont limpides, quelle que soit leur provenance (i).

Vignes phylloxérées.

C'est vers i865, dans un des vignobles des Bouchesdu- Rhône , que le phylloxéra fit sa première apparition; mais c'est seulement à partir de 1875, par la rapidité effroyable de sa propagation, que l'insecte, devenu un fléau sans précédent dans l'histoire de l'agriculture, détruisait près d'un million d'hectares de vignes, atteignait gravement un autre demi-million d'hectares et réduisait de moitié la production du vignoble français.

Grâce aux efforts déployés par les vignerons pour préserver les meilleurs crus et les cépages les plus productifs, la perte formidable a été ramenée aujourd'hui à 4 ou 5oo,ooo hectares. Parmi les nombreux procédés de traitement usités pendant cette lutte pied à pied contre l'envahisseur, un seul mérite de nous arrêter ici, parce qu'il est basé sur la submersion, ou l'irrigation des vignes, et que son efficacité n'a pas été contestée. Certains vignobles phylloxérés, soumis au traitement de Teau, ont donné en effet des récoltes supérieures à celles qu'ils produisaient avant l'invasion de l'insecte meurtrier.

(I) O'Meara, ^«//. Min, Agric, i88b.

On avait d*abord pensé que la submersion ne trouverait son emploi que là où un cours d'eau pouvait amener naturellement par la pente, Peau nécessaire; mais les machines élévatoires, utilisant les eaux situées à un niveau inférieur, ont donné des résultats non moins avantageux. On comprend toutefois qu'en raison de la distance des cours d'eau, de la rareté des canaux, de la culture en coteaux, c'est à peine si l'eau a pu sauver quelques milliers d'hectares fournissant un million d'hectolitres de vins, en regard d'une perte, par rapport à l'année 1875, de 5o millions d'hectolitres sur le territoire entier (i).

D'après l'expérience de M. Faucon, promoteur des submersions appliquées aux vignes phylloxérées, il importe d'amener en 24, ou en 48 heures, l'eau qui doit couvrir le sol, et d'entretenir la couche d'eau nécessaire pour parer à l'évaporation et à Tintiltration. Avec un débit de 20 litres par seconde et par hectare, le volume par 24 heures est de 1,728 m. cubes, correspondant à une hauteur d'eau de o'",i728. La moitié étant absorbée, l'autre moitié, soit o"*,o86, reste sur le sol. Si l'on dispose de 3o litres par seconde, deux jours sont nécessaires pour opérer le même travail.

En se basant sur un demi-litré par seconde pour réparer les pertes dues, en automne, à l'infiltration et à l'évaporation, une submersion de 3o jours, dans les conditions indiquées, exigera 2,981 m. cubes d'eau, et une submersion de 45 jours emploiera 3,586 m. cubes. Cette consommation variable peut être considérée comme un minimum, qui est d'habitude largement dépassé. Au canal de Pierrelatte, par exemple, le volume employé n'est pas inférieur à 5o,ooo m. cubes par hectare; c'est-

(I) Rapport de M. Faucon au Conseil supérieur de l\i^ric,<, 1882.

à-dire qu'il est trois fois plus considérable que pour les irrigations naturelles (i).

La quantité d*eau à dépenser et les travaux à faire pour assurer la submersion pendant 3o à 45 jours, dépendent de la nature du sol et de sa pente. Avec des terrains un peu déclives et des sous-sols perméables, les submersions sont très coûteuses et parfois incertaines. Aussi peut-on, suivant M. Mares (2), leur substituer avec avantage des irrigations à pleine eau qui pénètre dans le sous-sol. Un seul arrosage pratiqué avec une forte pompe et refoulant Teau en nappe à un demi-kilomètre de distance, produit les meilleurs effets sur des vignes très attaquées, pourvu que la pénétration se fasse à un mètre de profondeur minimum, et dure une journée. Un second arrosage rend les résultats plus certains.

L'époque la plus favorable est celle des mois chauds : juin, juillet, et la première semaine d'août; mais on comprend que tous les sols ne se prêtent pas à la pénétration par arrosage; ceux où elle réussit le mieux sont profonds, calcaires, siliceux et perméables. En outre, les vignes phylloxérées que Ton arrose, doivent être fumées copieusement, d'une manière soutenue. Dans quelques localités, comme à Villeneuvette, l'irrigation pratiquée sur une grande échelle, depuis 1873, a suffi pour préserver et conserver les vignes. On y donne jusqu'à 20 arrosages par an, et on fume chaque année. Des tranchées entre les ceps favorisent l'infiltration profonde.

D'une manière générale, la pratique des arrosages de la vigne, exige beaucoup moins d*eau que la submersion, mais faut-il encore que la nature du sol s'y prête. D'un autre côté, dans les contrées desservies par les

(i) Krantz, Rapport au Sénat , i3 juin 1882.

(3) H. Marèa, Note sur Virrigation des vignes : Bull, min. agric, i885.

canaux, les irrigations des cultures cessant seulement en octobre, c'est à Tautomne que les eaux deviennent disponibles pour la submersion, et dès lors on peut protéger ou sauver durant Thiver et l'automne, par l'inondation prolongée, trois ou quatre fois plus de vignes que ne comporte le débit des canaux.

M. Faucon estime que la submersion prolongée, en automne ou en hiver, assure la destruction des phylloxéras , en même temps qu'elle sauve la récolte ; tandis que les arrosages de courte durée, faits en été, s'ils sont employés seuls, sont impuissants à guérir; toutefois, comme auxiliaires de l'inondation, ils peuvent être très utiles, en vue de l'anéantissement des insectes qui proviennent pendant la belle saison des vignes voisines et s'abattent sur les racines les plus superficielles. Trois copieux arrosages opérés à de courts intervalles, du i5 juillet au 1 5 août, au fur et à mesure que la terre commence à se ressuyer, et en ne laissant l'eau séjourner chaque fois que pendant deux jours, ajoutent à l'avantage de faire périr les insectes nouveaux, celui de donner aux vignes une fraîcheur qui rend aux souches la vigueur, en même temps qu'elle favorise la maturation et la beauté du raisin. En tous cas, les arrosages d'été n'étant pas indispensables, ne peuvent être conseillés qu'aux propriétaires jouissant de l'eau en abondance à cette époque, et dont les terres sont bien nivelées.

La submersion seule, quand elle est complète jusqu'à la couronne des souches et non interrompue avant tout commencement de taille, pendant une période de 3o jours en automne, ou de 45 jours en hiver, détruit le phylloxéra (i). Nous avons montré, livre IX (2), le mode

(i) Barrai, les Irrigations des BoucheS'du-RhônCf p. i38« (2) Voir tome II, p. 5oo.

LES IRRIGATIONS. 2i3

suivant lequel elle est applicable aux vignobles, et livre VI (i), les dispositions des moteurs pour élever les eaux de submersion.

Les pentes naturelles des plaines de la Crau dispensent des travaux considérables qu'on est obligé de faire ailleurs pour la submersion des vignes; il suffit d'y établir quelques bourrelets en terre, ou en limon de la Durance, pour obtenir une hauteur de i5 à 20 centimètres d'eau ; mais l'opération ne donne de bons résultats que dans les terrains dont le sous-sol imperméable forme une cuvette naturelle.

Il ne reste plus qu'une question discutable à examiner, celle de la qualité des vins obtenus avec le système de la culture par submersion automnale, et Temploi d'engrais abondants (tourteaux, potasse de Stassfurt, etc.), appropriés au sol et à la vigne. La commission chargée de juger le concours ouvert en 1875 pour le meilleur emploi des eaux d'irrigation dans les Bouches-du-Rhône, n'a pas hésité à reconnaître qu'au domaine du Mas-de- Fabre où M. Faucon a appliqué, comme propriétaire, la méthode qui lui a permis de sauver du fléau les 24hec- . tares composant son vignoble , la qualité est celle d'un bon vin ordinaire, les chiffres de vente démontrent cette appréciation; et qu'on ne peut attribuer à la submersion aucune action nuisible sur les produits des cépages cultivés au Mas-de-Fabre (2).

M. Bazillequi a submergé régulièrement depuis 1873, de i5 à 20 hectares de vignes, a obtenu des produits très satisfaisants pendant les premières années; les vignes furent si affaiblies toutefois, après ces submersions continues, qu'elles durent être en grande partie arrachées. La submersion donnerait, selon lui, les meilleurs résultats

(i) Voir tome 1, p. 693.

(2) Bêml, loc. cit., p. i5q.

quand elle s'opère avec des eaux limoneuses, ou quand les vignes sont jeunes et dans leur première vigueur (i).

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