LE MÛRIER
Il en est du mûrier comme de Tolivier; il ne vient pas sur les terrains bas et humides, et il partage avec lui le privilège de prospérer sur les terres sèches ; pourtant sa production n'atteint son plein développement que dans les sols frais et profonds.
Les semis de mûrier, sous le climat du midi, lorsqu'ils sont levés et même auparavant, ne peuvent pas plus se passer d'arrosages en temps sec, que ceux des essences forestières. On arrose également en pépinière les jeunes plants ou pourrettes^ que Ton préserve ainsi des effets désastreux de la sécheresse du printemps (hâle de mars), et des grandes chaleurs de Tété. On donne alors l'eau le matin, pendant les mois de printemps, et le soir, pcndantceux d'été, mais jamais sansabsolue nécessité (2). Dans le midi de la France, lorsqu'on achète des mûriers pour les planter , on a soin généralement de s'assurer qu'ils n'ont pas été arrosés en pépinière, quand on doit les placer à demeure dans un sol non arrosé ; autrement, on les perdrait presque tous.
Les conditions spéciales qu'exige le mûrier non arrosé, dans les Cévennes , par exemple, sont des plateaux un peu élevés, ou des coteaux bien exposés; des sols perméables et légèrement sablonneux (3). Pour le planter définitivement, après une coupe régulière et une taille des racines, il n'en faut pas moins, quand le
[i) Jaubert de Passa, Recherches sur les arrosages, Vl" part, p. 24S.
(2) Maison Rustique du XIX* siècle, t. V, p. 78.
{3) De Bouilenois, Conseils aux éducateurs; i8m , p. 14.
terrain est léger, rocailleux , ou très exposé au soleil, choisir Tautomne, en vue des pluies de l'hiver ; et quand la terre est argileuse, forte et humide, opérer à la fin de rhiver, en enfouissant moins profondément (i).
L'essentiel, suivant le comte Verri, est de préserver la fraîcheur des racines du mûrier, au besoin par des pierres de fond, si le sous-sol n'est pas assez frais (2). Le mûrier blanc, en effet, une fois adulte, ne craint plus la sécheresse, pourvu que ses racines soient en sol humide; quant au mûrier multicaule ou des Philippines , beaucoup plus sensible à la sécheresse, comme amc gelées et aux grands vents, il exige des terres meubles de meilleure qualité, qui conservent toujours leur fraîcheur (3). C'est ainsi que dans la Ligurie, cultivé en plaine ou en colline, le mûrier se plaît mieux dans les terrains frais des vallées et du delta des cours d'eau. L'opinion des cultivateurs de la rivière de Gênes, que le mûrier contrarie l'olivier, explique jusqu'à un certain point la préférence donnée par eux à ce dernier (4).
Plantés en lignes , à l'intérieur, ou en bordure des champs, les mûriers trouvent d'excellentes conditions de rendement dans la haute Italie : il n'est pas rare que la récolte des feuilles, sur des arbres de 20 ans, y atteigne 80 kil. par an. Quelques variétés (Morus selvatica)^ plantées en haies et maintenues très basses, en vue de fournir des feuilles précoces et des soies fines, ne souffrent pas plus que celles en plein .vent, des cultures à leur pied, pourvu que l'on y puisse maintenir le sol constamment en labour.
(i) Loiseleur Deslonchamps, Maison Rustique^ loc, cit.» II.
(3) Carlo Verri, Saggio suUa coltiva\ione dé* gelsi; Milano, 1810.
(3) D'Hombres Firmas, Bulletin de la Société libre du Gard, 1834.
(4) Descrx\ione di Genova, loc» cit.\ t. II, p. 93.
On n'en redoute pas moins pour le mûrier commun, le voisinage des terres arrosées dont Thumidité donne à la feuille une consistance trop charnue, qui réagit inévitablement sur la finesse de la soie (i). Il est de fait que le mûrier est relativement peu répandu dans la zone arrosée de la province de Novare, depuis surtout que les rizières dominent dans Tassolement; tandis que dans la zone sèche, il trouve de meilleures conditions de réussite (2). La même observation s'applique à la lomelline; le mûrier qui souffre de l'humidité trop prolongée , a disparu là où les rizières et les marcites se sont étendues. Sur les terrains argileux et tenaces du district de Pavie, il se développe bien, mais lentement, tout en ne résistant pas au milieu humide. Dans le Crémonais toutefois, il acquiert un développement inusité ; certains mûriers donnent de 60 à 70 quintaux de feuilles par an (3). D'ailleurs, dans un autre district , celui de Casalmaggiore , le mûrier qui croît bien en rangées, ou en bordure des prairies permanentes , prospère surtout le long des canaux et des colateurs, pourvu qu'on le cultive en buisson et qu'on le taille tous les ans, après la cueillette des feuilles. A Trevîglio, ainsi que dans le Véronais, les terrains graveleux semblent lui convenir de préférence.
Au midi de l'Italie, le mûrier est arrosé. Il était déjà cultivé assez en grand dans la Calabre, au quinzième siècle, pour qu'un agronome, Antonio Divenuto, écrivît un petit traité sur la culture de « cet arbre précieux, excelsus, » qui nourrit le ver à soie ; d'où sans doute le nom donné de gelsus , gelso (4).
(i) Nadault de Buffon, loc.cil., t. II, p. 118. [2) Mcardi, Inchietta agraria, etc., vol. VIII, p. 94. {3} Jacini, Jnchiesta agraria, etc., vol. VI, p. i2f. (4; De Marco, Inchietta agraria, t. IX.
A Reggio, il est planté en cordons, le long des routes et des chaussées, sur les bords des canaux, au milieu des vergers et des champs; on ne Tirrigue qu'en vue de la feuille qu'il est appelé à fournir (i). Les pourrettcs sont toujours sarclées et arrosées. Dans la province d'Aquila, comme sur les plages de la Sicile, le mûrier a besoin d'arrosages en été, pour atteindre son plein développement et sa production entière. Quand il est cultivé à sec, il acquiert aussi la taille qui convient; mais il croît avec une grande lenteur, et ne supporte pas qu'on l'effeuille aussi fréquemment, à cause de la dureté et de l'aridité du sol, privé de tout ombrage (2).
Les mûriers, en Espagne, sont irrigués partout où Ton dipose de l'eau en abondance. Dans la huerta de Murcie, les plantations arrosées sont très étendues.
Aussi bien, la plaine de Brousse oti croissent les mûriers et les oliviers, est arrosée au moyen des grands réservoirs qu'alimentent les sources des chaînes environnantes. Dans l'île d'Égine, l'eau abonde pour l'arrosage des mûriers du versant septentrional du mont Elle. La vallée de Deyrah , dans l'Inde, offre les cultures les plus admirables de mûriers blancs irrigués, comme aussi la plaine de Maldah, arrosée par le Gange (3). On évalue à 240 kilomètres carrés la superficie consacrée à la culture du mûrier dans les basses provinces du Bengale, et à 180,000 kilogrammes la production de soie brute qui occupe de 12 à i5,ooo indigènes dans les filatures du district de Rajshahi et de la présidence de Calcutta (4).
(i) A. Branca, îoc, cit,^ vol. IX, p. 234.
(2) Damîani, loc. ciU, vol. XIII, p. 86.
(3) Jaubert de Passa, Recherches sur les arrosages, p. Y* et VI«.
(4) Forbes Watson, loc. cit., l, II, p. 27.