V. LES ASSOLEMENTS ET L'ÉTENDUE DU DOMAINE
L'irrigation exerce une influence distincte, que nous essaierons de déterminer, sur la culture, la rotation des récoltes et l'étendue du domaine exploité, dans les contrées depuis longtemps soumises aux arrosages.
Italie. — L'influence sur la culture se traduit par le fait des labours moins profonds. Si dans les terres non arrosées, les labours profonds sont en effet indispensables pour ramener l'humidité du sous-sol à la surface, ou rapporter à la surface une couche inférieure de qualité égale, comme cela se pratique dans beaucoup d'alluvions fluviales du Ferrarais, du Bolonais, etc.,
(0 Rapport du consul général de France; octobre 1879.
(3) 2^ppi e Torricelli, Annali di agricoltura, loc. cit.^ p. 24.
il n'en est pas de même dans le territoire irrigué compris entre Codogno et Milan, passant par Lodivecchio et Melegnano. Deux chevaux légers attelés à une charrue ordinaire, labourant à o"", lo ou o",i2 de profondeur, suffisent amplement dans les pays de Milan, de Pavie et de Lodi, pour assurer une récolte de 20 hectolitres de froment, de 60 hectolitres de maïs et autant de riz à Thectare. C'est que tous ces terrains n'ont pas de sous-sol qu'il soit avantageux de défoncer. Leur sous-sol de gravier [ferretto\ ou de sable, est mieux à sa place où il est, pour Tégouttement des eaux d'arrosage (i).
Dans Tarrondissement de Chiari, Tirrigation seule fait que, grâce à la spécialisation des cultures, on tire parti de terrains qui seraient absolument stériles, à cause de la trop grande perméabilité du sous-sol. Le maïs arrosé occupe deux soles dans Tassolement de Chiari, après deux ou trois années de froment, et avant une année de prairie en trèfle .2).
L'influence des arrosages sur l'assolement se justifie en premier lieu sous les climats du Midi, par la croissance rapide des récoltes, si rapide, qu'on peut en obtenir deux et même trois par an. En supposant que la moitié seulement des terres exploitées soit arrosée rationnellement, et que les produits soient consommés sur place, le fumier suffirait pour donner à l'autre moitié des terres le degré de fertilité que le sol peut atteindre sans irrigation. Même dans la partie arrosée, il y a avantage à prendre de temps en temps une récolte sans irrigation, pour permettre au sol des'aérer et de s'ameublir (3 \
(1) Su alcune pratiche net poderi irrigui di Lombardia; Italia agricola;
(2) Sandri . Inchiesta agraria ; // circondario di Chiari; vol. ^'I.
(3) Patrick Màlheyf , Agricultural Ga^ettey 1864.
Quand Teau abonde, comme dans la plupart des pays de la vallée du Pô et de ses affluents, on arrose non seulement les prairies, mais les rizières alternes, qui, outre un produit souvent double, et toujours plus élevé d'un tiers que celui des rizières permanentes, laissent, après deux ou trois années de culture, le sol revivifié et purgé de toutes mauvaises herbes. Dans la zone des rizières, les assolements sont-ils ainsi très variables, quoique basés sur le trèfle, qui se développe spontanément après la récolte de froment ou d'avoine. Deux ou trois années de trèfle blanc sont suivies de maïs, et après le maïs, de deux ou trois années de riz; ou bien encore, le riz succède au trèfle pendant trois années, et il est suivi du maïs, puis du froment ou de Tavoine. Dans cet assolement de huit années, le pré occupe presque la moitié de la surface exploitée, et le fourrage joue un rôle presque aussi important que le riz, mais il exige des étables bien fournies pour la production du lait et du fromage. En sacrifiant une année de riz pour avoir une année de pré en plus; c'est-à-dire deux années de riz, au lieu de trois, on ne tient pas compte de l'excédent de valeur dû aux produits de la laiterie, quoique l*on favorise la fertilité du sol, en y laissant plus longtemps le trèfle qui fournit d'ailleurs un excédent de 60 à 70 quintaux de foin par an, et l'on augmente la salubrité du territoire, sans diminuer pour cela le montant du revenu (i).
Il y a lieu, de remarquer enfin que la qualité, non moins que la quantité des eaux d'irrigation, joue un rôle dans le choix des assolements.
Milanais, — Dans le Milanais, par exemple, l'abondance des eaux de sources, ou des/ontaniliy assigne la place dominante de l'assolement aux marcites
(i) Jacini, Inchiesta agraria^ Rela^ione; loc. cit. p. 1 15.
que Ton peut arroser tout Thiver; dans le Pavesan, si Ton dispose d'eau continue pour Tété, c'est la rizière qui domine, et au cas d'eau disponible pour des arrosages intermittents, c'est la prairie. Dans ce dernier cas, l'assolement est le suivant :
r« année. Maïs fumé.
2* — Froment, seigle ou avoine.
3«, 4« et b* années. Prairie.
6* année. Mais.
Parfois le froment de la 2^ sole est suivi d'une sole d'avoine, et l'assolement s'étend sur 7 années, au lieu de 6. Quand on cultive le lin, il entre comme tête de rotation à la sixième année, pour être suivi de millet, ou de maïs quarantain (i).
Lomelline. — De même, dans la Lomelline, le volume d'eau détermine l'assolement qui utilise le mieux le débit, sans faire courir le risque d'en manquer, de façon qu'entre deux récoltes consécutives le temps soit ménagé pour donner au sol les façons de culture qu'il comporte. La prairie et les plantes fourragères qui visent spécialement la production du lait, occupent la terre pendant deux ou trois années sur les six ou sept de l'assolement. Le riz suit la prairie, mais ne la précède pas (2).
Crémonais. — Le Crémonais, dans la zone complètement irriguée, indépendamment de U culture caractéristique du lin, offre un assolement plus varié, qui se distingue par la production d'un plus grand nombre de récoltes, y compris celle des mûriers. L'assolement le plus répandu est quinquennal, à savoir :
( 0 Saglio , Inchiesta agraria; il circonJario di Pavia ; loc, cit. (2) Pollini, la Lomellina, loc. cit.
r« année. Froment et trèfle.
2« et 3* années. Trèfle blanc.
4*" année. Lin et mais quarantain.
5« — Gros maïs.
Quand Tassolement s'étend sur six années, la prairie de trèfle est conservée une année de plus. Les avantages de cette culture sont manifestes; car si le rendement du maïs s'améliore, tout en exigeant moins de travail, il en est de môme du froment et du lin. Les dommages de la grêle sont moins à craindre. Les produits de la laiterie, beurre et fromage, s'ajoutent à ceux des récoltes; le bétail augmentant comme nombre et comme qualité, le fumier s'accroît. Ces avantages sont très réduits dans la zone partiellement irriguée, où l'assolement est quadriennal; la prairie n'y occupe plus qu'une année (i).
Assolement-type. — Si l'on prend comme type l'assolement de la basse Lombardie, à savoir :
r* année : Mais, sur bon labour et bonne furaure.
a* — Froment, fumé, avec récolte fourragère intercalaire, semée sur le froment au printemps, qui donne une coupe de fourrage en juillet, et une de foin, en septembre.
3* année : Prairie alterne , copieusement fumée à l'automne.
4* et 3* années : même prairie , fumée à la 4" année de nouveau avec fumier et terreau.
6* année : Lin de mars, suivi de mais quarantain sans engrais.
on remarquera que l'exploitation même consomme le foin de la prairie triennale, le fourrage intercalaire du froment, les pailles de froment, les tiges et les feuilles du mais, les panicules du lin, et pour le service des paysans, le maïs. Parfois, quelques hectares additionnels de marcite ou de prairie permanente complètent les res-
(i) Marenghi, il Circondario di Cremona , loc. cit.
sources d'entretien du bétail. D'autre part, Texploitation exporte le grain, la filasse de lin^ le lait des vaches à l'état de beurre ou de fromage; les veaux au nombre de I en moyenne par vache, vendus à Tàge de lo à i5 jours.
Comme cheptel, le domaine irrigué entretient une vache à l'hectare, et plus encore, s'il y a des prés temporaires ; une béte de travail par 6 ou 7 hectares, et avec les résidus de la fromagerie, etc., 12 à i5 porcs qui fabriquent aussi de l'engrais.
L'exportation de matières utiles, réduite ainsi à sa plus simple expression, ne semble pourtant pas suffisamment compensée par les limons des eaux d'irrigation et les curages de rigoles. Le phosphate finit par s'épuiser; de là, l'obligation d'acheter des engrais de commerce, pour amener le rendement du blé de 18 à 3o hectolitres, par hectare; celui du mais, de 45 à 65 hectolitres; et le produit en foin, de 100 à 120 et 140 quintaux. De là aussi, la nécessité d'un fonds de roulement considérable qui peut atteindre de 1,000 à 1,200 francs par hectare.
En admettant, sur base de l'assolement type précité sans rizières, un produit brut, y compris celui de l'étable, de 6000 francs environ pour 6 hectares, on trouve que ce produit se répartit de la manière suivante :
Ponr emU fr. fr.
Consommation, salaires et impôts... 4.050 67.30 Intérêt à 5 % du fond de roulement,
soit de fr. 6.000 3oo 5. 00
Intérêt à 4 % du capital foncier, soit
de fr. 3o.ooo 1.200 20.00
Quote-part pour la direction, à raison
de 75 fr. par hectare 45o 7-5o
Totaux 6.000 100.00
Dans le capital foncier de 3o,ooo francs, les placements permanents, tels que bâtiments d'exploitation, à raison de 1000 francs par hectare; aménagement et nivellement du sol, à raison de 700 à 800 francs; chemins et ouvrages d'art pour Tirrigation, environ 1 ,000 francs, ne laissent plus que 2,000 francs sur 6,000 d'intérêt annuel, soit 80 francs par an, à imputer au revenu naturel du sol, qui correspond dès lors à 8 pour cent du revenu brut.
Étendue du domaine. — Les détails précédents empruntés à Bordiga (i) n'ont d'autre objet que de pouvoir établir, par rapport aux capitaux disponibles, Tétendue normale des exploitations soumises à l'irrigation. Nous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit à cet égard [2) quanta l'assiette de la propriété, aux baux, et à la condition des classes rurales résultant des arrosages pratiqués dans les diverses zones de la vallée du Pô. Deux conditions principales limitent l'étendue des propriétés irriguées : le capital, quand il s'agit des exploitations où dominent les marcites, comme dans le Milanais; et le mode intensif de culture appliquée dans les zones des prairies alternes et des rizières. Dans le premier cas, en raison du capital énorme qu'exige le cheptel de vaches laitières, une étendue de 80 hectares est un maximum; tandis que dans le second cas, Teau ne manquant pas, une ferme normale comprend de 100 à 200 hectares. Au delà de ces surfaces, comme dans le Pavesan, il devient impossible d'appliquer avec bénéfice les assolements à l'aide desquels Teau est rationnellement utilisée.
Dans le Crémonais, oti l'irrigation est incomplète en
(1) Bordiga , loc, cil., p. 303.
(3) Voir livre i", p. 33.
5oo LES IRRIGATIONS.
raison des nivellements imparfaits, plutôt que de la pénurie des eaux, l'étendue d'une ferme ordinaire irriguée est de 80 hectares environ. Toutefois, les fermes de 5o hectares peuvent rentrer dans la catégorie des grandes propriétés irriguées de la zone du lin.
Un bon emploi des eaux, dans les exploitations partiellement irriguées du Véronais, exige une étendue d'au moins 100 hectares. Les dépenses sont alors proportionnelles au produit. Il est vrai que beaucoup de fermes plus petites recourent aux arrosages, mais les propriétaires se sont associés, dans ce cas, pour la jouissance de l'eau.
Fermages. — D'une manière générale, au régime de l'irrigation, en Lombardie, comme en Vénétie, correspond le fermage, avec des baux à échéance de 3, 6, 9 ans, jusqu'à 18 ans; mais dans les plus grandes propriétés, le bail usuel est de 9 ans. Si les eaux sont continues, ou assez abondantes pour que le fermier soit assuré de tirer profit de l'exploitation des terres arrosées, en payant une rente suffisante, le propriétaire ne dirige pas lui-même son exploitation. Les fermages se payent en argent, sauf pour certains articles de peu d'importance, qui sont fournis en nature au propriétaire (i).