CANAUX
Le sol de l'Egypte étant très plat, les canaux sont toujours construits en déblais. Les terres sont rejetées, dans chaque profil en travers, sur les bords de la cuvette et forment digues ; il n'y a pas de transports de terre parallèles h Taxe longitudinal. Les talus du canal sont souvent inclinés à 1 de base pour 1 de hauteur, ou à 2 de base pour 1 de hauteur et les talus des cavaliers à 3 de base pour 2 de hauteur. Pour les grands canaux donnant lieu à de forts déblais et par conséquent à des dépôts considérables sur les berges, une risberme de 2 à 3 mètres au moins de largeur est ménagée au niveau du terrain naturel entre l'arête de la cuvette et le pied de la digue. Souvent ces digues servent de route publique et alors elles ont en couronne 5 mètres de largeur au moins.
Le profil type ci-dessous (fig. 69) montre des dispositions généralement adoptées.
De chaque côté de l'axe est figurée dans ce profil une rigole de drainage destinée à recueillir les eaux d'infiltration du canal et à les empêcher de détériorer les terres riveraines. Ces rigoles sont indispensables partout où le niveau de l'eau du canal dépasse ordinairement celui des terrains de culture; mais, d'une façon générale, il n'en existe encore que le long de peu de canaux ; elles sont formées au moyen des fossés d'emprunt nécessaires pour renforcer les digues du canal lorsque celui-ci n'est creusé qu'à fleur du sol et ne peut fournir entièrement les remblais nécessaires pour ces digues.
La pente ordinaire des canaux est de 0,04 m. par kilomètre. Ce qu'il faut, avant tout, si l'on veut éviter des difficultés d'entretien, c'est que la vitesse y soit assez grande pour maintenir en suspension dans l'eau tout le limon qu'elle contient. On constate* que, parmi les anciens cours d'eau
* Voir page 96.
' M. Willcocks, Rapport sur l'irrigation père une, 1894.
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naturels ayant leur prise au Nil, aujourd'hui transformés en canaux, ceux qui ne s'envasent jamais ont une vitesse moyenne d'environ 0,70 m. par seconde et que le rapport de leur largeur à leur profondeur est de 12 à 1.
Un autre point important à considérer, pour l'établissement des canaux qui partent du Nil, est le choix de l'emplacement à adopter pour la prise. Ce choix est en effet délicat, avec un fleuve dont le lit se déplace facilement et dont les eaux sont très limoneuses, si Ton veut, d'une part, assurer une bonne alimentation pendant toute l'année et, d'autre part, éviter les envasements qui se produisent nécessairement avec les changements de vitesse de l'eau.
Les règles traditionnelles suivies en Egypte sont les suivantes :
La prise est placée autant que possible dans une rive concave où les hauts fonds du Nil se trouvent contre la berge, et l'axe du canal est tracé aussi près que possible de la tangente à la courbe suivie par le courant central du fleuve. Mais lorsque, pour des raisons spéciales, le canal a sa prise dans un alignement droit du fleuve, sa direction fait avec le fleuve un angle aussi aigu que possible. Jamais la prise d'un canal n'est mise dans un endroit où se produit un banc de sable ; ce n'est guère, en effet, que dans ce cas que le sable qui court dans le fond du fleuve peut, lorsque le banc est arrivé à la hauteur du lit du canal, envahir celui-ci et, comme en vertu de son poids, il ne peut être transporté bien loin, il en obstrue complètement l'entrée.
Pour ne pas s'être toujours, dans les temps récents, conformé à ces règles, on a eu de grands déboires avec des canaux s'embranchant sur le Nil sous des angles de kV et même 80"". Dans ces canaux, il s'est produit de grands dépôts le long de la berge amont de la prise et, par suite, des corrosions sur la berge aval. A la prise du canal Ibrahimich, qui se trouve dans ces conditions, on n'a pu remédier à cet inconvénient qu'en revêtant le talus M^' de la berge aval du canal avec de forts perrés en enroche-
W- ments.
^ Ces remarques s'appliquent surtout aux canaux qui,
comme c'était toujours le cas autrefois et comme c'est encore le cas de
DIGIÎES ET CANAUX f6d
beaucoup de canaux nili de la région des bassins, n'ont pas d'ouvrage de prise. Il est bon toutefois de s'y conformer aussi, même quand ils en ont un.
Autrefois, à cause des changements fréquents qui se produisent dans le cours du Nil, les ouvrages de prise n'étaient jamais établis sur la berge même du fleuve, mais seulement à une distance de 200 à 500 mètres de l'entrée du canal. lien résultait des accumulations de limon entre le fleuve et la prise, comme à l'entrée du canal Ismaïlieh, auprès du Caire. Actuellement, on met toujours ou presque toujours les ouvrages à l'entrée même des canaux, mais on a soin d'en défendre les abords par des enrochements et par desperrés et, s'il y a lieu, de fixer le lit du Nil par des épis.
MODE D'EXECUTION DES TRAVAUX D'ENTRETIEN DES DIGUES ET DES CANAUX SUPPRESSION DE LA CORVÉE
Les envasements et les éboulements de talus sont les deux principales causes de détérioration qu'il faut combattre chaque année sur les canaux. Quant aux digues, ou elles s'afi'aissent sous l'effet des infiltrations, ou elles sont rongées par le courant, ou elles sont attaquées par le battillement des eaux; il faut les recharger et rétablir leurs profils et leurs talus tous les ans. En outre, pendant la crue, elles nécessitent une surveillance toute spéciale pour éviter les ruptures; les points menacés doivent être consolidés d'urgence.
Pour l'exécution de ces travaux absolument nécessaires à la vie de l'Egypte, il fallait entre les mains du gouvernement, aux époques où l'administration du pays n'était pas encore régularisée et où le budget des travaux publics n'était pas établi sur des bases fixes et certaines, et dépendait uniquement du pouvoir arbitraire des souverains, un instrument puissant, dont l'emploi fût indépendant et des ressources financières mises à la disposition des ingénieurs, et de la rentrée plus ou moins difficile des impôts. Cet instrument, on l'avait trouvé dans la corvée, c'est-à-dire dans lobligation imposée à tous les habitants des campagnes de travailler gratuitement aux ouvrages destinés à assurer l'irrigation des terres ; ainsi, chaque année, des troupes considérables de travailleurs non payés étaient tirées de leurs villages pour renforcer les digues et curer les canaux. Naturellement, un semblable déplacement d'hommes ne se faisait pas sans donner lieu à des actes d^injustice et de cruauté, et la courbache était le grand auxiliaire des fonctionnaires chargés d'opérer le rassemblement des corvées. En outre, la corvée avait été souvent détournée du but auquel elle était spécialement destinée ; ainsi, elle servit à la construction des chemins de fer, d'une partie du canal de Suez, des bassins de radoub et.
en général, à toutes sortes de travaux publies, parfois aussi à des travaux particuliers pour le plus grand profit des cheikhs, des pachas et des agents du pouvoir.
La corvée, dans de semblables conditions, ne pouvait être qu'odieuse au fellah. D'ailleurs, si elle peut être nécessaire dans certaines circonstances, exceptionnelles ou impérieuses, elle n'est, dans la plupart des cas, qu'un mauvais mode d'utilisation de Ténergie vitale d'un pays ; elle ne peut convenir qu'à des contrées dont l'administration est mauvaise et imprévoyante ou dont le trésor est vide.
Déjà, en 1881, sous l'influence des idées européennes, on avait senti le besoin de bien déterminer les travaux qui devaient être mis à la charge de la corvée.
Par le décret khédivial du 25 janvier 1881, les travaux relatifs aux irrigations étaient partagés en trois catégories : ceux à la charge de l'État, c'est-à-dire dont les dépenses étaient imputée? sur les ressources du budget , ceux à la charge de la population en général, c'est-à-dire dont l'exécution devait être faite par corvées, et ceux à la charge des propriétaires des terrains intéressés.
Les travaux à la charge de l'État étaient les suivants :
Les travaux concernant les ouvrages d'art qui intéressent une ou plusieurs provinces, existant ou à faire sur le Nil et ses branches, sur ses digues, sur les canaux principaux, sur les digues des bassins de la Haute Egypte et autres digues d'intérêt général ;
Les curages s'exécutant au moyen de dragues, y compris toutes dépenses d'acquisition, de fonctionnement et d'entretien (en 1881, les dragages n'étaient guère appliqués qu'aux trois grands canaux Ibrahimieh, Ismaïlieh et Mahmoud ieh) ;
La fourniture et le transport des matériaux tels que pierres, bois, etc., réclamés par l'intérêt général, soit pour la conservation des digues et des ouvrages, soit pour la fermeture des ouvrages de retenue et des prises d'eau des canaux.
Les travaux à la charge de la population en général étaient les suivants :
Les terrassements, remblais et déblais et les curages à la main, qu'ils intéressent une ou plusieurs provinces, les villages d'un ou plusieurs districts*;
Le gardiennage des digues et des ouvrages pendant la crue du Nil ;
Le maniement et la mise en œuvre des matériaux destinés à la conservation des digues, canaux, ouvrages d'art et aux fermetures des barrages et des prises d'eau.
* Les districts correspondent à peu près à nos cantons de France.
Les travaux à la charge des intéressés étaient :
Les travaux de terrassement, de gardiennage, de fermeture des barrages et prises d'eau dont profitent seulement un ou deux villages ou des propriétés particulières ;
Les travaux qui se rapportent aux ouvrages d'art faits ou à faire sur les canaux ou digues intéressant soit des villages d'un ou plusieurs districts, soit un village, soit une propriété particulière.
Les travaux incombant à la corvée sont ceux qui sont désignés ci-dessus comme étant à la charge de la population en général et ils étaient ainsi parfaitement limités. Il y avait en outre des corvées particulières pour les ouvrages intéressant soit un village, soit des villages d'un ou plusieurs districts. Ainsi, sauf ce qui concerne la construction et Tentretien des ouvrages d'art et sauf pour les dernières ramifications des canaux^ la corvée devait fournir, sous le régime du décret de janvier 1881, toute la maind'œuvre nécessaire à la construction, à Tentretien et à la surveillance des canaux et des digues.
On comptait que, pour les travaux d'irrigation, il fallait convoquer le quart de la population mâle des campagnes pendant quarante-cinq jours. Dans les devis, on admettait que, en moyenne, un homme de corvée exécutait 1,80 m*, de terrassements, soit 2,30 m', pour le curage des canaux peu profonds et le renforcement des digues, et 1,33 m^. pour les canaux profonds.
En présence des difficultés de plus en plus grandes rencontrées dans le rassemblement des hommes de corvée, et aussi de l'extension du réseau des canaux sefi dont les artères principales ne pouvaient être entretenues au moyen de curages à sec, on avait commencé par autoriser les corvéables à se racheter; on avait môme abaissé le taux de rachat, en 1885, jusqu'à 7,80 fr. par homme dans la Basse Egypte, 3,90 fr. pour les régions des rizières et 5,20 fr. dans la Haute Egypte. Mais une mesure plus radicale fut prise peu d'années après. Le 28 janvier 1892, parut un décret khédivial supprimant la corvée, sauf pour le gardiennage et la surveillance des digues et autres ouvrages pendant la crue du Nil.
L'article premier de ce décret, qui marque une date importante dans l*histoire de l'irrigation égyptienne, et qui exonérait la population d'une charge lourde et vexatoire plusieurs fois séculaire, est ainsi conçu :
La corvée est et demeure supprimée dans toute TEgypte.
Le gardiennage et la surveillance des digues et autres ouvrages, ainsi que les travaux d'urgence, en cas de danger pendant la crue du Nil, resteront seuls à la charge de la population ; le nombre des journées demandées de ce chef à la population sera indiqué dans un rapport que notre ministre des Travaux Publics nous adressera à la fin de chaque année ; ce rapport qui sera inséré au Journal Officiel, spécifiera, en outre, pour ce qui concerne les travaux d'urgence en cas de danger pendant la crue du Nil, les
motifs à raison desquels il n*aura pas été possible de les faire exécuter moyennant rémunération.
Ce décret avait été pris après un essai d'exécution à l'entreprise des travaux incombant à la corvée, essai qui avait été inauguré en 1890 sous rinspiration de Nubar Pacha, président du conseil des ministres, et de Sir Colfn Scott Moncrieff, sous-secrétaire d'État au Ministère des Travaux Publics. La suppression de la corvée avait été rendue possible grâce àTaffectatioud'un crédit annuel de 10400 000 francs, destiné à payer aux entrepreneurs les travaux qui auparavant incombaient à la corvée ^ Les travaux à exécuter sur ce fonds spécial sont discutés chaque année, vers le milieu du mois de décembre, par les agents du service des irrigations, dans des réunions provinciales où figurent, avec les administrateurs des provinces, plusieurs notables de la région.
Ainsi, actuellement, tous les travaux d'irrigation sont faits par entreprises. Le gardiennage des digues du Nil et des bassins pendant la crue, les travaux urgents de consolidation à exécuter à ce moment-là, ainsi que les manœuvres des ouvrages de la région des bassins, sont seuls à la charge de la corvée.