ENTRETIEN DES DIGUES DU NIL ET DES BASSINS PENDANT LA CRUE
Ces travaux relèvent de la corvée *, le gouvernement fournit seulement les matériaux nécessaires à la consolidation éventuelle des digues.
Les corvéables désignés commencent à être convoqués lorsque le Nil arrive à Taltitude 17,88 m. (18 pics) au nilomètre Rodah ; ils sont échelonnés le long des digues en proportion variable, d'après le degré de sécurité qu'elles présentent ; parfois deux hommes suffisent pour garder un kilomètre de digues; d'autres fois, on en met une quinzaine; en moyenne, quatre hommes par kilomètre de digue du Nil et sept par kilomètre de digue de bassin, sans compter ceux qui sont préposés à la surveillance et à la manœuvre des ouvrages d'art des bassins. Ces hommes restent en service jusqu'à ce que toute crainte de danger ait disparu.
Protégés du soleil pendant leurs moments de repos par de petits abris en roseaux, ils restent en permaneuce sur la digue qu'ils ont à surveiller; ils veillent aux infiltrations qui peuvent se produire, aux affaissements, aux érosions ; ils exécutent les petits travaux courants de défense, transmettent verbalement d'un poste à un autre les ordres ou les nouvelles,
* Décret du 28 janvier 1892, page 271.
portent les instructions des ingénieurs ou des cheikhs, donnent Talarme aux villages en cas de danger et appellent à leur aide pour les besognes urgentes. Ces hommes travaillent sous les ordres des autorités administratives des villages (cheikhs et omdehs), des districts et des provinces, et ils sont dirigés par les ingénieurs du service des irrigations, qui ont chacun une certaine longueur de digues sous leur responsabilité, et qui ont à leur disposition des dahabiehs ou des canots à vapeur sur lesquels ils habitent et au moyen desquels ils peuvent se rendre rapidement sur les points menacés. Ces agents transportent en même temps, sur leurs canots ou au moyen de barques dans lesquelles il est approvisionné à l'avance, le matériel de première nécessité pour la consolidation des digues, qui consiste en moellons, bois de diverses dimensions, roseaux, sacs à terre, etc., ainsi que des fass et des couffins qui sont toujours les outils employés pour les terrassements.
Les moellons sont pris dans des dépôts qui sont formés pendant Thiver sur les bords du Nil, auprès des endroits les plus exposés. Quant aux bois, outils, sacs à terre, ils sont tenus en réserve dans des magasins disséminés dans les villages et en sont extraits au moment de l'emploi ; ceux de ces matériaux dont on s'est servi et qui peuvent encore être utilisés sont réunis après la crue et remis en magasin pour les années suivantes. Les roseaux sont déposés dans le voisinage des digues à défendre ou sur les digues mêmes.
Les crues qui sont les plus dangereuses pour les digues sont celles qui sont hautes et de longue durée ; elles mouillent Tintérieur des digues, en diminuent la résistance et produisent souvent des affaissements.
La première précaution, lorsque les eaux montent, est de boucher avec soin, au moyen de pieux et de sacs à terre, tous les aqueducs ou tuyaux de prise d'eau appartenant aux particuliers, qui sont établis au travers des digues. Puis, pendant la crue, après que les postes de gardiens ont été répartis et lorsqu'ils signalent des signes de faiblesse ou de corrosion en un point d'une digue, on met on usage, de la façon suivante, les matériaux approvisionnés.
Les enrochements sont employés pour former des épis qui détournent le courant; pour protéger les fondations d'ouvrages en maçonnerie; pour diminuer la pression sur des ouvrages de prise de solidité insuffisante en formant des barrages provisoires en travers d'un canal. Ils sont encore jetés sur le talus d'une digue menacée pour constituer à sa surface un parement résistant, mais c'est là un procédé coûteux et souvent peu efficace, car les eaux pénètrent toujours à travers les moellons jusqu'au noyau de la digue qu'elles continuent à délaver. On arrive cependant, par ce dernier moyen, à défendre certains villages construits sur le bord même du Nil, juste
derrière la digue ; par des rechargements successifs, celle-ci arrive à être très solide^ étant alors composée d'une grande quantité de pierres qui ont pénétré peu à peu dans le corps même du remblai.
Les sacs à terre sont le meilleur moyen de défendre les digues ; ils sont faciles à apporter, vite remplis et forment une excellente protection. Pour les employer, on plante d'abord dans le pied du talus une file de pieux qu'on relie ensemble par des moises et qu'on maintient en arrière par des tirants en bois et des contre-fiches ; entre ces pieux et les talus, on empile des sacs à terre qui forment un mur presque vertical. Le plus souvent (c'est la méthode traditionnelle en Egypte), au lieu de sacs à terre on se sert, de la même manière, de roseaux et de broussailles.
La quantité de pièces de bois ainsi mises en œuvre pendant les fortes crues est considérable. Ainsi, en 1887, on en consacra 55 000 à la défense des digues du Nil qui protègent contre Tinondation la partie centrale du Delta et qui ont ensemble une longueur totale de 430 kilomètres.
Quand une digue est rapidement rongée par le courant, une méthode usitée est de construire, contre la digue et sur le parement extérieur, une banquette formant contrefort. Mais, si ce procédé est bon lorsque le sol est résistant, il est dangereux dans bien des cas ; il arrive souvent en effet qu'il existe en arrière de la digue une chambre d'emprunt dont le fond, rendu mou et spongieux par les efflorescences salines provenant des infiltrations, n'est pas en état de supporter le poids d'un remblai.
On considère, dans presque toutes les circonstances où une digue est attaquée, qu'il est préférable de la protéger par des sacs à terre, ou, si le courant est trop violent, d'immerger des enrochements jusqu^à une hauteur de 2 mètres environ au-dessous de l'eau et de mettre les sacs à terre à Tabri de ces enrochements.
Enfin, comme dernière ressource, si des infiltrations trop fortes traversent la digue et font craindre une prompte rupture, on construit d'urgence une nouvelle digue en arrière et à une certaine distance de celle qui est menacée.
Parfois, dans le Delta, oîi une rupture peut produire de si grands désastres en détruisant de larges étendues de récoltes, quand la digue du Nil inspire des inquiétudes, soit en raison de sa composition ou de sa hauteur, soit pour toute autre cause, on établit en arrière, à l'avance et par mesure de précaution, une seconde digue de sûreté.
Ordinairement,vc'est la rive concave qui est menacée ; mais, dans les fortes crues, les courbes du courant s'allongent et alors le sommet des digues convexes se trouve en danger.
L'entretien du profil des digues pendant Thiver et la surveillance pendant la crue sont actuellement assez bien réglés et toutes les mesures de
précautions nécessaires assez bien prises pour que les ruptures soient relativement très rares et que leur effet en soit très vite arrêté.
En plus des soins donnés à la défense des digues du Nil pendant la crue et à leur entretien pendant les basses eaux, on doit encore, pendant le cours de Tannée, procéder le long du fleuve à d'autres travaux. Ce n'est pas, en effet, pendant la crue seulement que le fleuve ronge ses berges, c'est aussi et surtout au moment des eaux moyennes et même pendant Tétiage. En général, quand les digues ne sont pas menacées, quand les déplacements du courant n'intéressent pas des ouvrages d'utilité publique ou des centres habités, le gouvernement ne s'en préoccupe pas ; mais quand il le juge utile, c'est ordinairement par des épis qu'il fixe ou rectifie le lit du Nil. Ces travaux de régularisation n'ont pas pris jusqu'à présent un grand développement.
Les travaux de défense contre la crue du Nil coûtent chaque année à rÉgypte 1 000000 à 1 500000 francs; la dépense est plus élevée dans les années de forte crue. Ces chiffres ne comprennent pas le prix des corvées qui gardent les digues et qui représentent environ i 600 000 journées. En évaluant cette main-d'œuvre à 1 franc par homme et par jour, on arrive ainsi à une dépense totale de 3 000 000 francs environ. Répartie sur les 2 380 000 hectares qui forment la surface de l'Egypte, ce chiffre correspond à 1,26 fr. par hectare et, par rapport à la longueur des digues du Nil et des bassins, qui est de 5 200 kilomètres, la dépense est de 577 francs par kilomètre,