MOYENS EMPLOYÉS POUR DIMIMUER OU EMPÊCHER L'ENVASEMENT DES CANAUX
Les terrassements exécutés chaque année pour Tentretion des digues et des canaux, outre qu'ils coûtent de grosses sommes d'argent, ne sont pas sans causer de sérieux embarras.
Le rechargement des digues se fait au moyen d'emprunts pris sur les terrains voisins. Lorsque ces terrains sont occupés par un canal, cela n'a d'autre effet que d'approfondir ce canal sur une certaine longueur, et les eaux limoneuses qui viennent ensuite remblaient vite les parties ainsi creusées. Mais lorsque les emprunts, comme c'est souvent le cas, sont prélevés sur des terres susceptibles d'être cultivées, on crée des bas*fonds qui reçoivent des infiltrations et perdent leur fertilité.
Pour les canaux, les produits du curage mis en cavaliers sur les berges ne peuvent être accumulés indéfiniment en hauteur, ils finissent par empiéter sur les champs riverains et parles recouvrir d'un monticule inculte que le propriétaire est obligé d'accepter sans indemnité, à titre de servitude. Dans les endroits où il y a des envasements annuels considérables, comme dans le bief supérieur de quelques canaux, ou encore à certaines jonctions d'embranchements, ce sont de véritables collines de limon qui s'amoncèlent. On cherche à s'en débarrasser comme on peut ; tantôt, le fellah puise dans ces dépôts pour niveler des bas-fonds ou amender ses terres; tantôt, on en fait des briques ; mais cela ne suffit pas à les faire disparaître.
Pour toutes ces raisons, en plus de celles beaucoup plus importantes qui se rapportent à la sécurité des digues et au bon fonctionnement des canaux, il y a un grand intérêt à rechercher les moyens de diminuer le cube annuel des terrassements d'entretien.
On poursuit ce but, en ce qui concerne les digues des bassins, en protégeant leurs talus contre l'action des eaux par des perrés ou des murs de
défense ou encore par des plantations, et, pour les digues du Nil, en les mettant à Tabri des atteintes du courant par la régularisation du fleuve au moyen d'épis.
Quant aux canaux, quoique leur envasement ait souvent des causes assez complexes, il résulte toujours du même fait général ; il se produit, en effet, partout où la vitesse de Teau n'est pas dans un rapport convenable avec la quantité de limon en suspension et avec la ténacité des parois du canal.
Beaucoup a été fait pour améliorer dans ce sens le régime de l'écoulement dans les canaux par la construction d ouvrages régulateurs et d'ouvrages de prise, par la régularisation des profils, par la consolidation des talus, par l'application de méthodes rationnelles à la distribution des eaux. En outre, des procédés particuliers, qui vont être exposés ci-après, ont été appliqués sur certains grands canaux, dont Tenvasement rapide compromettait l'alimentation et exigeait chaque année des dépenses considérables.
Canal Ramadi. — Ce canal est un canal d'alimentation de bassins situé dans la province de Keneh ; il a sa prise sur la rive gauche (km. 893 du Nil) ; par une crue moyenne il reçoit 3,50 m. de hauteur d'eau avec un plafond de 20 mètres de largeur. En 1894, il avait été parfaitement curé sur les dix premiers kilomètres. Cependant, en 1893, on eut à extraire 123000 mètres cubes avec une dépense de 38 000 francs sur les cinq premiers kilomètres. En relevant pendant la crue suivante des profils sur ces cinq kilomètres tous les huit jours, on constata que, au commencement de la crue, du 13 août au 10 septembre, il se fit un fort dépôt dans les trois premiers kilomètres, atteignant une hauteur de 1,50 m. dans le premier kilomètre, 1 mètre dans le second et 0,70 m. dans le troisième. Puis, lorsque la crue baissa, soit du 10 septembre au 30 octobre, le banc fut écrêtéet réparti sur les cinq premiers kilomètres. Le dépôt était de nature sableuse.
Le phénomène qui s'est produit est le suivant :
La prise est dans un endroit où le Nil, à peu près rectiligne, transporte du sable quand la crue montante est dans toute sa force et la vitesse de l'eau assez grande pour le maintenir en suspension. A l'entrée du canal Ramadi, la déviation du courant crée des vitesses latérales qui amortissent le pouvoir d'entraînement; les sables, plus lourds que le limon ordinaire, se déposent alors sur une faible distance et exhaussent fortement le plafond du canal. Plus tard, lorsque le courant est moins violent, au moment de la crue descendante, il transporte moins de matières; mais en même temps la vitesse s'accroît à l'entrée du canal par suite de la réduction de section qui s'y est produite par rapport aux sections d'aval ; l'eau se recharge alors de matières au passage du bas-fond et les dépose un peu plus loin, au point où le canal a conservé jusqu'alors sa section normale.
Pour y remédier, on a transporté la prise du canal à trois kilomètres en aval, en un endroit où le Nil est en courbe et où, ayant déposé ses sables dans la section élargie par laquelle le courant passe d'une rive à l'autre, il n'est plus chargé que de limon léger.
Plusieurs canaux de cette région dont la prise est disposée par rapport au Nil dans les mêmes conditions que Tétait le canal Ramadi sont sujets aux mêmes envasements. C'est là un fait général qui ne se produit pas lorsque la prise du canal est établie dans une courbe bien marquée et bien fixée du Nil.
Canal Ibrahimieh\ — Le canal Ibrahimieh est encore un exemple d'un canal dont la prise est mal placée, dans une partie rectiligne de la rivière.
Fig. 71. — Section près de la prise.
Des bancs de sable se promènent en cet endroit dans le lit du fleuve ; lorsqu'ils sont en face de l'entrée du canal, les eaux y introduisent une
Fig. 72. — Section avec risberme pour les dragages.
grande quantité de dépôts; lorsque, au contraire, par suite du déplacement longitudinal des bancs, l'eau est plus profonde devant l'entrée du canal, les apports sont moins considérables.
En outre, l'axe du canal est incliné à 45* environ sur la direction du courant du fleuve, ce qui donne lieu, à l'entrée du canal, à des courants obliques, c'est-à-dire comme conséquence, à des dépôts le long de la rive amont (rive gauche) et à des érosions sur la rive aval (rive droite) et ensuite, sur une certaine longueur, à un courant qui ondule de droite à gauche et cause des éboulements de berges. On a combattu ces érosions par de forts perreyages sur la rive droite du canal.
D'un autre côté, l'ibrahimieh, sans ouvrage de prise avant 1902, était une vraie rivière qui recevait en étiage comme en crue toute l'eau que le Nil
• Voir la description de ce canal, page 175 et suivantes.
lui donnait et qui la portait librement sur 61 kilomètres jusqu aux ouvrages répartiteurs et au déversoir de Dérout. Pendant Tétiage, la profondeur était entretenue au moyen de dragages ; mais^ pendant la crue, il se produisait des dépôts considérables tout le long du canal. Ces dépôts étaient dus surtout, dans les premiers kilomètres, à ce que le canal prenait du Nil des eaux très chargées de matières lourdes. Plus loin, ils résultaient principalement de ce que le canal Ibrahimieh coulait avec de grandes vitesses, trop fortes pour la résistance des berges, qui s'effondraient dans le lit du canal et le comblaient, et cela, avec d autant plus de facilité que les dépôts de dragages sont placés sur une risberme noyée pendant la crue (voir les profils en travers du canal sur les figures 71 et 72). Ces grandes vitesses avaient surtout pour cause le niveau que les eaux ne pouvaient dépasser à Dérout en raison de la disposition des ouvrages qui s'y trouvent, niveau qui donnait une pente superficielle moyenne de 0,08 m. par kilomètre depuis le Nil.
Un double phénomène se produisait. Au commencement de la crue, les eaux, par suite de leur grande vitesse, désagrégeaient les talus; mais, comme elles étaient alors chargées d'autant de limon qu'elles en pouvaient porter, ces talus s'éboulaient sur place ; ]a ligne d'eau s'élargissait outre mesure et le plafond s'exhaussait.
Puis, au moment de la crue descendante, le service des irrigations maintenait quelque temps encore, soit en décembre et janvier, un fort courant dans le canaL Les eaux du Nil, alors moins chargées de limon, pouvaient en prendre encore un peu eu égard à la vitesse qu'on leur donnait ; elles enlevaient donc une partie des terres déposées dans le fond et les rendaient au fleuve par le déversoir de Dérout. Mais une faible quantité était ainsi emportée, et il fallait chaque année de forts dragages pour rétablir le débouché nécessaire au débit des eaux d'étiage. En outre, ces éboulements étaient dangereux pour les digues, notamment pour la digue de rive droite, qui porte le chemin de fer de la Haute Egypte ; ils nuisaient aussi, par les sinuosités qu'ils créaient, à la régularité de l'écoulement dans le canal.
Actuellement, un ouvrage de prise vient d'être construit en tête du canal et un barrage de retenue établi en travers du Nil, en aval de cette prise ; les conditions de l'alimentation se trouvent donc complètement modifiées ; d'ailleurs, par suite de la suppression des bassins de la Moyenne Egypte, le régime du canal va être aussi tout à fait changé tant en étiage que pendant la crue.
Mais, avant qu'il fût question de tous ces nouveaux arrangements, le service des irrigations s'était préocupé, depuis 1886, de rendre aux talus du canal leur inclinaison normale et de les protéger contre les attaques du courant de façon à maintenir les profils et à restreindre le cube des dragages
annuels. Des travaux furent faits dans ce but tout le long du canal entre la prise et Dérout, sur 61 kilomètres, de 1886 à 1896.
Ces travaux ont consisté notamment dans la construction de 216 paires d'épis en moellons espacées Tune de Tautre de 250 mètres. Les épis sont placés deux par deux vis-à-vis l'un de l'autre ; il ont 2 mètres de largeur en couronne avec talus à 45\ Leur point d'enracinement sur la berge est à 0,50 m. au-dessus des plus hautes eaux et ils descendent avec une pente
jl ffaxUAf eaua> moyennes
4\ff^
ipn^îS^^ — ,
Fig. 73. — Section avec épis.
de 1 sur 5 jusqu'à 4 mètres au-dessus du plafond (fig. 73). Une largeur libre de 40 mètres est réservée entre les têtes de deux épis symétriques.
Avec quelques perreyages sur certains points du talus de la rive droite, le long du chemin de fer, ces épis ont été pour les berges une bonne protection; ils ont empêché les forts éboulements. Quant à l'effet sur le lit, il a été évidemment de produire dans le profil longitudinal des creux en aval de chaque épi et des bosses en amont; les différences sont de 1 mètre environ d'un creux à la bosse suivante.
La dépense totale de ces travaux de défense a été en chiffres ronds de 1 000 000 francs pour 61 kilomètres.
Quel a été le résultat au point de vue des dragages annuels nécessaires pour obtenir le débit d'étiage?
Pour les deux années 1884-1885, antérieures à la construction des épis, le cube moyen des dragages était de 968 300 mètres cubes; mais, sur ce chiffre, 256300 mètres cubes provenaient des curages faits en aval de Dérout. L'envasement en aval de Dérout, à partir de cette époque, a cessé de se produire parce qu'on prit soin de maintenir pendant la crue, dans cette partie du canal, une vitesse suffisante pour que le limon amené jusque-là restât en suspension jusqu'aux ouvrages de distribution. Pour nous en tenir donc à la partie du canal située en amont de Dérout, pendant ces deux années, la moyenne des dragages y fut de 712000 mètres cubes et la dépense de 924 000 francs. Ce sont ces chiffres que nous inscrivons dans le tableau ci-dessous.
Dragages du canal Ibrahimieh entre la prise et Dérout,