‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 15 sur 76 · LE VOYAGE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE

Je viens à toi, mon lit, galère aux voiles rouges, Comme le matelot las de courir les bouges

Qui regagne un navire au port ; Je m'embarque ce soir sur l'océan immense Des rêves, du sommeil et du vaste silence,

En éteignant mes fanaux d'or.

Je suis las des travaux, des jours et de la terre, Je suis un passager hautain et solitaire,

Je m'embarque muet et seul ; La lune a déformé le visage des choses, Et j'ai par-dessus bord jeté jasmins et roses,

Et suis vêtu d'un blanc linceul.

Partons, la mer nocturne est profonde et tranquille, Nous lancerons notre ancre aux rivages d'une île,

On m'offrira la royauté, Et je me marierai sans doute avec deux fées De goémons mouillés, de romarins coiffées,

Par un couchant ensanglanté.

Puis nous irons ailleurs avant que soit finie La noce, et le matin avec mélancolie,

En regrettant ce pur amour, Et regardant pâlir les dernières étoiles, Nous appareillerons encore à pleines voiles

Vers les rivages blancs du jour.

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