‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 25 sur 76 · LA FAUSSE ROUTE · texte numérisé non relu

LA FAUSSE ROUTE

A M. Fernand G. de La Fayette.

«... tu, Tityre, lentus in umbra Formosam resonare doces Amaryllida silvas. »

Virgile.

L'humanité se trompe et manque à ses destins.

C'est à jamais fini des triomphants matins

Dont les couleurs charmaient les cieux mythologiques

Blancheur des nudités entre les pins orphiques

D'un jardin d'Amathonte, amants dans le blé mûr,

Lorsque l'azur brillait d'un flamboîment plus pur,

Et que Gérés dormait sous les buissons de roses !

Est-il un pan de terre où revivent ces choses ?

Et dans quel bois caché pleure la liberté ?

Le temple est ruiné, l'autel est dévasté,

Le barbare qui paît aux plaines d'Arcadie

Ses moutons ne sait plus la divine élégie

Que chante au souvenir l'ombre grave du soir.

Il pleut sur la mer glauque et tu ne sais plus voir,

0 cupide marin, dans un roux crépuscule, Fumer, entre les pins, le haut bûcher d'Hercule, Ni la femme d'argent hors des vagues, surgir. Gagne le port, vends tes poissons, viens t'accroupir Devant un broc de vin au fond de la taverne, Car la prostituée et sa pauvre lanterne Remplacent à présent le jeune corps vermeil Des naïades riant dans un flot de soleil. Et vous, ô travailleurs, horde triste et lassée, Remettez votre outil sur l'épaule blessée, Et reprenez lugubrement l'œuvre du jour, Quand vous pourriez être divins, avoir l'amour Sur vos actes ainsi qu'une aurore éclatante, Faucher joyeusement un vert gazon en pente, Boire aux sources des bois, libres et presque nus, Comme dans Théocrite et comme dans Longus, Contempler l'azur plein de vives hirondelles, Rire le soir avec des compagnes plus belles, Croire entendre du lit tout jonché de jasmins, Le champêtre pipeau lunaire des sylvains, Au cœur des arbres noirs, dormants et solitaires, Ou voir dans le champ clair d'un œil voluptueux, Tourner la nuit sereine et la ronde des dieux Battant de leurs pieds blancs la paille de vos aires !

5o LES ISOLEMENTS

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