‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 26 sur 76 · MUSA DECENS · texte numérisé non relu

MUSA DECENS

Muse, je te reviens plus pensif et plus las. J'ai jeté les roses Qui me couronnaient, et les clairs lilas ; Les flambeaux sont éteints et mes vitres sont closes,

Et j'ai chassé la volupté. J'ai vu pâlir Vénus à travers mes croisées. Quelles nuits d'été, Lourdes de parfums, moites de rosées !

Dans les miroirs profonds son bras rond et tremblant, Sa jambe d'ivoire, Et l'éclat nacré de son grand corps blanc Brillaient, et dans la nuit j'aurais souvent pu croire

Que, sculpteur fou, j'avais pétri, Et tiré du bloc froid que figurait ma couche Ce torse fleuri Et cette statue à la belle touche !

LES ISOLEMENTS 5l

Le vent du matin vif qui passe au ras des prés, L'heure violette, Les souffles marins dans les noirs cyprès Nous trouvaient attablés à la divine fête,

Avec des roses dans le vin ; Puis nous dormions jusqu'à la nuit luisante et pure. Au réveil, ma main Avait le parfum de sa chevelure.

Mais, Muse, maintenant j'ai devancé le jour, La fête est finie, J'ai brisé la coupe et mon seul amour Est un livre de vers plein de mélancolie*

Blanche aimée, ah ! reviendras- tu ?

Mes mains n'ont plus l'odeur de ces toisons de femme Ni de ce bras nu, Nous pouvons encore rallumer la flamme,

Rêver comme autrefois jusqu'au chaste matin Tout palpitant d'ailes, Jusqu'à l'heure bleue où monte du thym Le vol neigeux d'un couple uni de tourterelles.

J'ai lavé mon front et le fard A poudré le ruisseau qui coule sur le sable ; N'est-il pas trop tard?

Veux-tu revenir t'asseoir à ma table ?

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