LA LIBATION A L'AUTOMNE
Le soleil mourait à travers les arbres; Gomme des oiseaux ses derniers rayons Semblaient prêts à fuir l'herbe au pied des marbres ; Le jour s'en allait, nous nous en allions.
Le sol vers les pins était plein d'aiguilles, Sous les pampres roux de l'estaminet, Dans leurs voiles noirs attendaient deux filles, Le chant d'une flûte au loin résonnait.
L'instant était pur, nous voulûmes boire, Mais des ceps rougis et touchés du vent, En tourbillonnant, une feuille noire Tomba dans mon verre empli de vin blanc.
Et moi je laissai la feuille flétrie, Et levant mon verre à ce soir désert, Au vieux parc baigné de mélancolie, Je bus tristement ce vin blanc amer.
Fontainebleau
Je pense aux vieux faubourgs peuplés de courtisanes, Aux chants des mariniers, aux fêtes atellanes Aux soirs chauds descendus sur le forum désert, Aux matins éveillés sur le Tibre et Suburre, Aux débauchés rentrant lorsque le ciel s'azure, Aux roses des villas près de la belle mer.
Aux dames qui passaient, aux lourdes têtes brunes, A tous ces atriums qui rêvaient, à ces lunes Dont les rayons glaçaient sur la plus haute tour Du Capitole, à l'heure où la forêt murmure, Le casque du veilleur, son glaive et son armure, Et j'évoque avec joie un épique retour,
Un retour triomphant de légions romaines,
Un soir de bronze fauve, avec les capitaines,
L'immobile consul à cheval et lauré,
Les soldats alignés, les aigles dans les piques,
Et les petits marchands aux seuils de leurs boutiques,
Et les autels fumants au flanc d'un mont doré.
LES ISOLEMENTS 5g
Mais je pense surtout à la ville déserte, A la foule aux remparts, qui dans la plaine verte Voyait, par un midi brûlant et lourd d'été, S'avancer les premiers des Barbares immondes, Tandis que l'on sentait passer en larges ondes Des rumeurs annonçant le sac de la cité !
6û LES ISOLEMENTS
Je m'éveille au milieu d'un vaste jour d'été;
De chaleur défaille un ciel pâle; Par ma croisée ouverte entre avec la clarté
Le chant prochain d'une cigale.
Je reviens de si loin, des pays du sommeil,
Des océans brumeux du songe, Que je ne sais pas bien si ce grand jour vermeil
Dore mon rêve et le prolonge.
Je vois un pan de mur qui coupe les cieux bleus, Frissonnante et claire, une branche
D'olivier se découpe en l'azur vaporeux, Et je vois chaque feuille blanche.
Un vol palpite au loin. — Victoires ou ramiers ? —
Je ne sais ce que j'imagine, Et je me crois en Grèce, et j'entends les lauriers
Frémir au vent de Salamine.
LES ISOLEMENTS 6l
Mais, hélas ! éveillé, maintenant je vois mieux,
Souvenirs, lointaines années, Promontoires marins où s'asseyaient les dieux,
Soleils sur les Panathénées !
Je suis un exilé. Voici peuplés de vers
Mes cahiers lourds sur cette table,
Mais voici ma maison, ma source et mes buis verts, Et voici le parfum aimable
De mes rosiers en fleurs dans le vent du soir pur.
Cette heure est d'un charme tranquille... Je ne regrette rien, je porte en moi Tibur,
Athènes d'or et la Sicile !