‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 5 sur 76 · A L'EMPEREUR JULIEN L'APOSTAT · texte numérisé non relu

A L'EMPEREUR JULIEN L'APOSTAT

Dans mon jardin sauvage et sous le laurier noir Où je sculpte les dieux, Julien, par ce beau soir, Et quoique l'herbe soit humide au pied de l'arbre, Etendons ton manteau de pourpre, asseyons-nous ; Vois comme le jour fuit, comme le ciel est doux, Taciturne rêveur des Olympes de marbre.

Comme toi je commande à quelques légions.

J'ai veillé dans les camps pleins de rébellions,

J'ai forgé chaque glaive et fourbi la cuirasse,

Et mes soldats ce sont, ô divin empereur,

Des vétérans gonflés d'amour et de fureur,

Ce sont les mots, les mots frémissants de ma race.

Ils dorment dans les champs, je vais les éveiller,

Et par un clair matin de gloire ensoleillé

Nous marcherons devant, tels des consuls antiques,

Et mes hordes suivront, et dans leurs rangs serrés

On verra des captifs, mais des captifs sacrés,

Sur des chars triomphaux, entre de hautes piques.

Des lions harnachés de rameaux traîneront

Les Immortels ravis, les déesses, au front

Ruisselant d'ambroisie et de rose jeunesse,

Et mes soldats joyeux s'en iront en rêvant

Devant les yeux de violettes et devant

Les nuques d'ambre et d'or qu'une torsade presse.

Les boucliers seront de splendides miroirs Où Junon peignera ses profonds cheveux noirs, Et Cérès passera sur les blés, ô prodige ! Les tristes moissonneurs la connaîtront enfin, Le beau Dionysos demandera du vin A Silène endormi pour Vénus Callipyge.

Tous y seront, depuis les dieux majestueux, Maîtres de l'ordre antique et des lois, jusqu'à ceux Qui devant un cellier buvaient avec les hommes, Aimant dans les vergers sonores de leur chant Les filles dont les yeux noyés par le couchant Reflétaient un pommier avec toutes ses pommes.

Tous, le pipeur hirsute et les centaures roux Brisant les thyrses mûrs sous de grands galops fous, Suants et chevauchés par les brunes bacchantes Ceintes d'un cep entier et dont les lourds cheveux, Gerbes fauves croulant sur leurs larges dos creux, Cachaient le marbre dur de leurs croupes pesantes.

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Nous camperons le soir aux portes des cités. Et les peuples verront les fraîches nudités Des naïades allant aux fontaines sonores ; Les astres monteront aux vastes cieux barrés Par les hampes de bois hérissant les carrés De ma cavalerie énorme de centaures.

Des aigles nous suivront en fixant les soleils, Diane appellera les faons, les cerfs vermeils, Qui tendent leur ramure et brament à l'orée D'un bois rouillé d'automne où dort, silencieux, A l'abri des vents froids et des zéphyrs soyeux, Un étang sombre où choit la feuillaison dorée.

Va, nous triompherons de la sinistre nuit. La lune au flanc des rocs qu'elle frappe reluit ; Et comme des vapeurs légères et confuses, Vois, des formes là -bas passent, rasant le sol, Et sur mes vétérans, Julien, vois le vol D'une victoire d'or guidant le chœur des Muses.

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