‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 40 sur 76 · A GUSTAVE FLAUBERT · texte numérisé non relu

A GUSTAVE FLAUBERT

C'est l'automne et le soir. Une lune embrumée

Se traîne sur un toit d'où monte la fumée.

Entre des peupliers, sur la Seine, un chaland

Où siffle un marinier passe tranquille et lent,

Et dans ton cabinet je te vois, ô vieux maître,

Regardant les tableaux qu'encadre ta fenêtre.

Une glycine pend à ton balcon mouillé.

J'aperçois ton front nu de cheveux dépouillé,

Ermite pur vivant sous la règle sonore

De l'Art que ton grand cœur mélancolique adore.

O Flaubert plus tenté qu'Antoine, chaque soir

Les mots sortant de l'ombre et de quelque coin noir

Emplissent ta maison de merveilleuses formes.

Les cieux sont éclairés par des astres énormes,

Un pan de mur soudain disparaît et tu vois

Les images dansant aux lisières d'un bois.

Col poli, dos vermeil, une Muse parée

T'apporte des trésors dans sa robe pourprée.

Elle a de l'ambroisie à ses lèvres encor,

Un parfum de laurier dans ses lourds cheveux d'or,

Sur un fauteuil grenat sa longue jambe brille.

Tu travailles heureux... Mais la divine fille

T'abandonne parfois et tu passes la nuit

A vouloir ramener l'infidèle qui fuit.

Mais toujours, le matin, malgré courses arides,

Et mots creux se brisant tels que des urnes vides,

Tu regardes dormir au milieu des coussins,

Cheveux bouclés, et bras d'ivoire et jeunes seins,

Gomme la reine de Saba, ta phrase brune.

Ta table est une plaine et ta lampe une lune,

Et tandis qu'elle dort le soleil a monté,

Et vers ton encrier, auge ébréchée et noire,

Les Images s'en vont comme un troupeau dompté,

Silencieusement, l'une après l'autre, boire !

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