L'ATTENTE
Je suis comme un soldat qui ne s'est pas battu . Au-dessus du foyer j'ai cloué mon armure. Je ne suis pas vainqueur, je ne suis pas vaincu, J'attends, et chaque soir mon attente est plus dure.
Je suis comme un guerrier anxieux du destin. Je mange, à peine assis devant ma porte noire, Je me couche, et je songe, espérant le matin Trouver dans mon jardin une jeune victoire.
J'attends, mais rien jamais... Parfois tombe un fruit mûr, Une hirondelle passe, et c'est toute la vie, Grise de pluie ou bien peinte de vif azur... Ma vie est triste et noble ainsi qu'une élégie !
« Ouvre tes mains et prends ce livre, il est à toi. » (V. Hugo.)
LES ISOLEMENTS Iû5
Comme les bois aimés n'étaient plus frais ni verts, J'allais clore ma porte et ce livre de vers, Lorsque le petit dieu fit tourner la barrière Du jardin dévasté qu'égaie un peu de lierre. L'automne à l'horizon achevait un tableau, Et l'amour hésitait; sa main sur ton manteau, Fermée et dure, était comme une belle rose. Blanche, élancée, avec cette grâce qui n'ose, Tu t'avanças au bruit du feuillage rouillé Jonchant le sol durci du vieux parc dépouillé. C'était l'heure où du mont la nuit allait descendre. A mon foyer, criant et crachant dans la cendre, J'avais des compagnons sinistres quand tu vins. Ils sont partis, nous sommes seuls, tes yeux divins Eclairent ma maison et mettent dans ma vie Un peu plus de noblesse et de mélancolie. Ah ! Souris-moi ! La lune épie à nos carreaux, Notre seuil est veillé par deux arbres égaux,
Iû6 LES ISOLEMENTS
Un nid désert est au-dessus de la fenêtre. J'ai tant aimé les vers avant de te connaître Que le bonheur, ce soir, me laisse encor rêveur. Des muses, désormais tu prends toute la place, Ecoute-les pleurer dans la nuit, ô doux cœur, Au bord de la fontaine où l'eau d'argent se glace !
LES ISOLEMENTS KV?
Hormi les noirs rameaux arrondis en couronne,
Et le petit banc ancien, Et mes vers pleins de feuilles mortes et d'automne,
On disait que je n'aimais rien.
Maintenant, ô mon cœur, c'est l'éternelle histoire, C'est la tonnelle et le bras blanc,
C'est la fleur au corsage et le ruban de moire Qui soutient un chignon tremblant.
De ce qui me fut cher rien n'est resté le même : Sentiers obscurs, humides bois,
Brises du soir, coteaux, couchants d'or, je vous aime Plus profondément qu'autrefois.
Notre amour a choisi la saison hivernale, La vie enclose a plus d'attraits,
La route est blanche et vide et l'étoile est plus pâle, Nul rossignol ne nous distrait.
Les carreaux dépolis brillent de froide lune.
Ah ! serrons-nous plus près du feu, En pensant aux vieux pins penchant leur tête brune,
Dans l'azur vif, vaguement bleu.
Tout est mort : les oiseaux, le soleil, le bocage, Nous sommes seuls, la lampe luit,
Et les blocs des maisons qui forment ce village Ont l'air de tombes dans la nuit.
Qu'importe cette mort, ces demeures désertes, Avec leurs lits, leurs pots d'étain,
Leur étable où la chèvre aux lucarnes ouvertes Fixe un astre froid et lointain,
Puisque cette saison par notre âme est choisie, Et puisque, ô mon immense amour,
Ici, c'est un printemps aux effluves d'Asie, Que baigne l'onde d'un beau jour.
Quand tu ris, ma maison s'emplit des robes blanches Que tu portais, enfant, les dimanches d'été Écrasés d'azur lourd et d'immobiles branches, De bouquets, de silence et de calme clarté.
Tu devais habiter auprès d'une fontaine, Tes volets, en juillet, devaient être fermés, Puisqu'en mon âme passe une fraîcheur sereine Quand je touche en tremblant tes beaux bras parfumés.
Grande fille surprise au milieu des feuillées Par l'orage léger d'un soir tiède, ô mon cœur, Je sais que tu mangeas des framboises mouillées, Et que tes doigts rougis, c'est avec une fleur
Au calice empli d'eau, tulipe ou gentiane, Que tu les as lavés, et j'ai vu dans tes yeux Les lunes que tu vis à travers le platane Qui tendait à ton toit ses hauts branchages bleus.
Je remonte tes jours, je découvre ta vie,
Comme toi, mon amour, quand par de tristes soirs,
Sur la neige, rieuse et par le froid ravie,
Tu t'amusais jadis à suivre des pas noirs.
IIO LES ISOLEMENTS