‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 48 sur 76 · LES DEUX FEUILLES · texte numérisé non relu

LES DEUX FEUILLES

Le vieil hiver de sa main gourde A touché l'eau des abreuvoirs, Et sous la glace glauque et lourde Deux feuilles mettent deux points noirs.

Sur l'eau dure comme les pierres, La chèvre se penchant plus bas, Ne comprend plus par quels mystères La fontaine ne chante pas.

Et pareils aux feuilles captives, Nos deux cœurs sont pris par l'amour, Tout a disparu : chansons vives, Soleil, rayons, chaleur du jour.

Et dans le vieux monde immobile Comme le blanc bassin glacé, Nous faisons un rêve tranquille.

Et tout pour nous s'est effacé !

Est-ce que tout est mort en cette nuit profonde ? Il me semble, ô doux cœur, que tout s'est écroulé, Et que la vie entière, et la joie, et le monde Finissent à ce vieux volet.

Ah ! qu'est-ce que la lune et les sombres nuages Qui voyagent d'accord ? qu'est-ce que l'horizon ? Je ne me souviens plus comment sous les feuillages, Fumait le toit de ma maison.

D'autres êtres que nous existent-ils encore ? i Peut-être, traversant les pays inconnus De la nuit et montant vers une grande aurore, Dans les vastes espaces nus,

La terre nous emporte en silence et dans l'ombre, Avec ce feu de bois et ces tisons poudreux ; Venons-nous pas de naître en cette chambre sombre, Et ne sommes-nous pas des dieux?

Ha LES ISOLEMENTS

Je ne sais rien, sinon que te voilà, ravie; Mes anciens souvenirs, les jours que j'ai passé A cheminer vers toi, si tu savais, ma vie, Comme le temps s'est effacé !

Hormis nous, rien n'existe et plus rien ne demeure. Allons-nous retrouver, si revient le jour d'or, Les rochers verts de mousse où le filet d'eau pleure Et les brises claires du nord ?

Allons-nous retrouver les vallons, les fontaines? Puisque tes yeux sont bleus, comment seront les cieux? Est-ce que du jardin les vasques seront pleines De feuillages morts et boueux ?

Est-ce que ce sera l'avril aux jeunes roses ? Quelle aimable saison verdoyante rira A nos cœurs enchantés, indifférents aux choses, Lorsque l'aube se lèvera ?

Tout passe autour de nous, la fenêtre est fermée, Le drame extérieur ne nous attire pas, Et que nous font vraiment, ma grande bien-aimée, Ces acteurs et ces bruits de pas !

Parfumée, élancée et blanche, et dévêtue, Tu foules le tapis plus léger qu'un gazon, Et je crois que, divine et la gorge mi-nue, Diane chasse en ma maison.

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L'amour bat, apaisé, mon âme radieuse, Comme les tièdes eaux de ces mers d'Orient Dont le ressac au pied de la falaise creuse Baigne un sable fin et brillant.

Pourtant j'ai pu rester longtemps sans te connaître, Et je n'ignore pas que ce que voit mourir Le couchant désolé, le matin le voit naître, Et puis-je croire au souvenir!

Les graviers desséchés dans le ravin aride, Pensent-ils en juillet aux printanières eaux Que colorent les cieux pommelés et que ride L'aile oblique des passereaux?

Et moi qu'ont abreuvé tant de sources fleuries : Beauté, jeunesse, amour, pourrai-je quelque soir Me pencher sur le lit de ces ondes taries,

Me pencher tout seul sans rien voir?

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