LA RETRAITE
Je sais un ermitage au fond d'une avenue... A son seuil ruiné pousse une herbe inconnue, Les lierres ont fermé les antiques volets, Le toit ne fume plus; châtaigniers, pins, érables, Veillent sur le repos de ces murs vénérables, Cachant les horizons trop nus et désolés.
C'est le nid solitaire où s'abrita ma race. Le bonheur est pour moi d'avoir un peu de place A tes côtés, partons, que tardons-nous encor ? Si le berceau des miens devenait notre asile, Nous serions loin de tout et comme dans une île, Qu'attendons-nous vraiment pour rejoindre ce port ?
Les saisons passeraient sur les fronts des vieux chênes, Nous nous prendrions les mains, quand, devant nos fontaines Soupant sous un berceau de pampres et d'osiers, Dans le couchant empli de rougeurs et de branches, Le premier vent d'été gonflant les nappes blanches Viendrait nous apporter un parfum de fraisiers.
Quand à cause du soir, des feuilles, de l'automne, Il n'est plus de sentier sous les bois que couronne Un ciel où les oiseaux fuient comme des adieux, Nous rentrerions au crépuscule, ô mon aimée, Suivis par les longs bruits de la triste ramée, Couchée au sol trempé par les vents pluvieux.
Le soleil du matin éveillant le feuillage, Ruisselant et mouillé par une nuit d'orage, La première pervenche et les premiers raisins, Le dernier feu d'avril et sa mélancolie, Seraient, ô mon amour, de notre aimable vie Les grands événements émouvants et divins.
Et si la mort, malgré cette retraite sûre, Devant le banc du seuil que la rosée azuré Nous surprenait un soir, côte à côte, à jamais Nous nous endormirions sous la mauve sauvage, Contre le mur croulant qui clôt cet ermitage Où nous aurions passé dans la joie et la paix.