LORSQUE JE SERAI VIEUX
Lorsque je serai vieux et qu'illustre poète,
En marchant lentement j'inclinerai ma tête,
Ne songeant qu'à mes vers qui m'accompagneront
Comme un essaim doré bourdonnant sur mon front,
Où seras-tu, que feras-tu, ma grande aimée ?
Au soir de ma journée et de ma renommée,
J'irai triste et pensif, sentant qu'il se fait tard,
Et suivant d'un regard désolé de vieillard,
Quelque enfant de vingt ans qui passera, légère,
Avec un chapeau blanc tout fleuri de bergère,
Semblable à celui-là que tu portais parfois.
Je reverrai la route, et l'auberge, et les bois,
Dis, et je referai cet automnal voyage.
Je peuplerai de mes regrets ce vieux village
Où nous vécûmes quelques jours, ô souvenir!
Être riche de tant de choses et mourir,
Quand toujours après nous refleurira la rose !
Mon amour, mon amour, devant ma porte close,
Je m'assiérai tout seul et, le regard perdu,
Considérant ma vie éteinte et le soir nu,
Sur le banc du jardin où septembre recueille
Et la première pluie et la première feuille
Qui tombe de la treille ainsi qu'un oiseau mort,
Je revivrai les jours de cet automne encor.
Rien ne m'échappera, mais pour revoir ta robe,
Ton bracelet à ton bras rond brillant dans l'aube,
Lorsque tu repoussais les petits volets verts
Sur les pampres de rouille et de gouttes couverts,
Pour revoir ton sourire et cette boucle brune
Qui cachait ton beau front, dans le plein clair de lune,
Vieux, illustre et prostré devant mes soirs déserts,
Je donnerais ma part de renom dans l'histoire
Des hommes dont le cœur fut un rucher de vers,
Et ce laurier flétri que me ceignit la gloire !
Te souviens-tu du presbytère, Cet automne qu'il pleuvait tant ?
Seule était sèche un peu de terre Sous le bois vermoulu d'un banc.
Ta robe claire était mouillée, Tes dents brillaient, j'étais heureux, Sous la vigne rouge effeuillée Nous étions abrités tous deux.
Au poirier pendait une branche; Oublié, quelque muscat blond Tendait encor sa grappe blanche Où vibrait le dernier frelon.
Tu me montrais par la fenêtre, A côté d'un verre de vin, Le chapeau du paisible maître De ces vieux murs, de ce jardin.
0 doux nid, ô retraite ombreuse !
Gomme j'aurais voulu toujours Vivre là dans cette chartreuse, Cachant ma vie et nos amours.
Car malgré tout, ô mon amie, Le bonheur existe ici-bas, Il tient sous la treille endormie, Il tient à l'ombre d'un lilas,
Mais on passe. . . Oh ! le simple asile, Le jardin et l'humide soir, Oh ! le presbytère tranquille, Avec son toit doux, pauvre et noir !
LES ISOLEMENTS ia5
Les grands arbres d'été qu'assaillent les grêlons Demeurent clairs et beaux mais quand penchant leurs fronts, Un brusque assaut du vent rebrousse les feuillées, Dans leur verdure, on voit quelques branches rouillées, Et moi je suis pareil à ces arbres. L'amour Comme un été divin m'enchante chaque jour, Mais je sens par moment, ô blanche jeune femme, Quelque chose qui tombe et qui meurt dans mon âme Je trouve à mon bonheur un goût de souvenir. Je vois passer l'instant et veux le retenir, Et je mêle au présent fugitif de ma vie L'amertume et le deuil des regrets à venir, O future douleur, vague mélancolie !