‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 53 sur 76 · LA FONTAINE · texte numérisé non relu

LA FONTAINE

Toujours ce bruit d'eau froide est dans mon souvenir.

Je l'entendis longtemps en t'écoutant dormir,

Seul et pur au milieu du silence lunaire.

Je l'entendis à mon réveil, et l'aube claire

Mêlait une chanson matinale d'oiseau

A la mélancolie éternelle de l'eau.

Et lorsque vint le soir emplissant nos deux âmes

De longs regrets, quand vint le soir, quand nous quittâmes

L'auberge, traversant la cour sous la clarté

De la lune montant avec sérénité

Dans le ciel pommelé d'une nuit de novembre,

Je l'entendis encor.

Aux carreaux de la chambre Une servante avec sa lampe dans la main Nous regardait sombrer vers le noir du chemin. Voyageuse d'un jour, tu n'es pas revenue Écouter ce bruit d'eau dans la cour blanche et nue, Sous le silence froid de l'orner étoile. Mais moi, depuis ce soir de départ et d'automne Toujours, j'entends toujours le chant inconsolé Qu'élevait longuement la source monotone.

LES ISOLEMENTS IVJ

Je ne regrette pas les soleils de Venise,

Ni les tièdes vergers Où souffle mollement l'haleine de la brise

Parmi les orangers.

Je n'ai point avec toi voulu dans les lumières

Voir Florence ou Tibur Ni dormir dans le cloître où des roses trémières

Défaillent sur un mur ;

Je ne te rêve pas en litière dorée,

Laissant pendre une main, Cependant que, pâli dans ma robe pourprée

De proconsul romain,

Je murmure à mi-voix : « Mon amour, ma divine »

En regardant parfois Des chapiteaux blanchis couronnant la colline

Au-dessus des grands bois.

Tandis que les rayons sur la place publique,

Et la poudre du jour Magnifient la splendeur du crépuscule antique Où passe notre amour.

Non, non. La pluie au sol cloue, automnale et sombre, Les feuilles ; tout est gris, Nous sommes accoudés à ce balcon plein d'ombre Au milieu de Paris.

Je presse au bruit confus de l'averse qui chante Ton beau bras que je tiens,

Et je n'ai pas besoin des jardins d'Agrigente Ni des soirs corinthiens 1

Page 1