‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 54 sur 76 · LA PEUR DU LAC · texte numérisé non relu

LA PEUR DU LAC

Amie, éloignons-nous de ce lac solitaire

Qui bat silencieux et sa coupe de terre,

Et les tristes roseaux peuplant ses bords déserts.

Malgré toi je ne puis oublier certains vers.

J'ai peur du « Lac », j'ai peur de ce « Vallon » d'automne

D'où s'élève à jamais la plainte monotone

D'un coeur mal résigné qui vit l'amour finir.

Mais surtout, ô surtout, j'ai peur du « Souvenir »,

C'est du bonheur qui fuit entre ses lignes sombres,

J'y vois, penchant leur front, s'y séparer deux ombres,

J'y vois encor, j'y vois toujours, aux derniers mots

Un homme aux blonds cheveux qui retient ses sanglots,

Courbé sur l'âtre éteint de quelque maison morte

Dont l'infidèle vient de refermer la porte.

Pardonne-moi, j'ai peur, portons ailleurs nos pas.

Cette barque est trop vieille et ne voguerait pas,

Elle n'a qu'une place et la rame est perdue,

Viens-t'en, trop de fraîcheur monte du lac, ce soir,

Ton écharpe est légère et ton épaule est nue,

Et la lune d'argent est déjà descendue

De l'horizon nocturne au fond du bassin noir.

l3o LES ISOLEMENTS

Malgré que ce lilas soit vert Fraîche encore une brise passe, Nous sommes assis sur la place De ce vieux village désert.

La nuit en astres est fertile, Mais le vent souffle sur tes doigts, Et ta main est sèche et je crois Que je tiens une main d'argile.

« Ce poète, disaient-ils tous, est recueilli, Il contemple le soir, il est tranquille, il lit, Un rayon fait flotter sur son vieux Lamartine D'un rameau de laurier l'ombre épaisse et divine, Du monde qui l'entoure il ne fait aucun cas ; On Ta vu qui trempait dans le sang des muscats Sa plume, pour écrire à ses treilles chargées Un poème feuillu de strophes ombragées.

Il est calme, l'amour ne l'a point visité, Il est grave et hautain ; sa fenêtre, en été, Ne s'ouvre qu'à la nuit, il allume sa lampe Quand la lune du mont blanchit l'antique rampe. Est-ce qu'on l'a blessé qu'il rêve ainsi tout seul, Ne souriant jamais, lorsque sous le tilleul Qui regarde sur l'eau ses feuilles en allées, Il rencontre, le soir, les filles des vallées ?. . . »

— Mets ta main sur mon cœur, mon amie, et dis-moi S'il est vrai que toujours, sans trouble et sans émoi, Je sois dans ma maison le même solitaire, Attentif aux rumeurs qu'ici-bas peuvent faire

l32 LES ISOLEMENTS

La gloire et le renom qui des vers assemblés S'élèvent dans le ciel, comme montent des blés Les passereaux légers et les lourdes colombes Qu'attirent les cyprès et les pierres des tombes. Je ne sais pas répondre ô mon amour, dis-leur :

« Ce n'est plus un poète. Il est un peu rêveur,

Mais c'est à moi qu'il pense, Et s'il écrit jamais, ce sera de son cœur Que viendra la cadence.

« La muse qu'il aimait parfois guette là-bas

Aux lisières des branches ; Je la vis quand je vins, mais elle n'avait pas

Mes belles formes blanches.

« Moi, je n'ai pas de livre et ne sais point de vers,

Mais je sais une chose, C'est que, sur l'eau d'argent et sous les arceaux verts,

Quand s'incline une rose,

« Le cristal du bassin peut bien la réfléchir

Exacte et colorée, Ce n'est qu'une apparence et le vent peut ternir Cette rose mirée.

« Ainsi l'onde d'un vers où tremble avec amour

La plus parfaite image, Ne vaut pas le rayon de cette fin de jour Sur mon jeune visage ».

Réponds-leur, mon amie, et ferme les volets

Afin que nous soyons de tous plus isolés.

Si l'on veut, qu'on m'oublie et qu'on me laisse vivre.

Cette coupe de verre et ces gerbes de fleurs,

Mettons-les sur la table à la place du livre.

Dis, mais es-tu bien sûre au moins que sous le givre

Des étoiles, ce soir, ce ne sont point les pleurs

De la Muse par toi de ma maison chassée ?

Elle me consola quand rien ne m'était doux ;

Nous lui ferionsun lit sous les toits, loin de nous,

A cause du vent triste et de l'ombre glacée.

l34 LES ISOLEMENTS

Page 1