LE MORCEAU DE PAIN
Sais-tu ce que j'ai fait le soir épouvantable
Où tu n'es pas venue ? Après que sur ma table,
La servante en silence eut disposé le pain,
Les flacons de cristal, et les plats et le vin,
Les narcisses qui te sont chers près de la lampe,
J'ai regardé longtemps l'ombre baignant la rampe
Des coteaux où tremblait comme un feu de berger
Un astre froid, brillant d'un éclat étranger.
J'ai jeté le repas. Sur une haute branche,
A flotté dans la nuit la large nappe blanche,
Linge sanglant taché par le vin répandu.
J'ai laissé dans mes mains retomber mon front nu,
Mon cœur s'est écroulé comme un mur, et dans l'ombre
Où, las de t'espérer s'éteignait un feu sombre,
J'ai pris dans un coffret un morceau vieux et gris
Du premier pain qu'un soir avec moi tu rompis.
Les jours en avaient fait une cendre durcie,
Je l'ai mangé trempé de mes pleurs, lentement,
Son goût était terrible. 0 funèbre aliment
Dont j'ai nourri ma veille et ma mélancolie !
LES ISOLEMENTS l35
Tu m'as dit qu'en passant, du doigt on t'a montrée,
Laisse, ne t'émeus pas de ce geste, ô dorée !
Il veut dire : Voici celle qui maintenant
Porte le grand manteau pourpre, noble et traînant
Du poète exilé dans une sombre étude.
Elle seule a la clef de cette solitude.
Il a sur le chemin clos ses petits volets,
Nul ne l'a vu depuis l'hiver ; déjà les blés
Se dorent dans l'air roux tout pétri de lumière
Et c'est elle qu'il aime, et muse familière,
Elle doit s'accouder avec ses beaux bras nus
Sur des cahiers fermés où des vers inconnus
Bourdonnent dans la nuit de sa demeure close.
Regardez, elle est grande et fière, elle est sa rose.
Elle va le revoir, et devant sa maison,
Il l'attend, anxieux, lui qui, vers l'horizon,
Ne guettait que la gloire attachant ses sandales.
Et voyez, aux rubans de la claire saison
Qui nouent à son chapeau des passeroses pâles,
Elle porte, brillant d'un vif éclat guerrier,
Quelques feuilles du pur, de l'illustre laurier.
l36 LES ISOLEMENTS
Tu t'en iras aussi je le sais, tout m'enseigne :
Ce ciel chargé d'adieux où le nuage saigne
Et vogue vers la nuit, ces feuillages, ces fleurs,
Ces tristes eaux fuyant les brins d'herbes en pleurs,
Ce vent qui froisse un peu les lourdes retombées
Des lierres et s'en va souffler sur les flambées
Des branches que l'on brûle, et cet astre et ce jour,
Tout m'enseigne et me dit que le bonheur est court,
Que le matin n'est plus qu'un tas d'heures sonnées,
Que nous accompagnons le convoi des années,
Que je suivrai demain le convoi de l'amour.
Et pourtant, crois-tu donc, voyageuse divine,
Qu'à jamais plein de toi, mon cœur puisse oublier
Les moments d'abandon où ta tête s'incline
Sur mon bras, comme au vent qui descend la colline
Une rose penchée embaumant le rosier ?
Crois-tu que j'oublierai ta longue forme brune,
Quand tu viens t'accouder au balcon blanc de lune,
LES ISOLEMENTS l3^
Plus lourde de parfums que l'urne des jasmins ?
Que je ne verrai plus ces rayons sur tes mains,
Ces rayons de la nuit sur ta tête pâlie,
Ta gorge, ma colombe, et la mélancolie
De l'azur traversé de larges frissons bleus,
Et ces ondes d'amour plus vagues et plus belles,
Qui courent dans le champ infini de tes yeux,
Et baignent par moments le ciel de tes prunelles ?
Nous n'avons pas en vain, dans les bois dépouillés,
Marché sous les arceaux des grands arbres rouilles ;
Je sais comment tu dors, car tu t'es endormie
Souvent sur mon épaule, ô ma plus chère amie,
Et dans mon cœur, miroir que rien ne peut ternir,
Revit fidèlement la moindre souvenir.
Va, si jamais tu pars ce n'est point tout entière,
Mes jours sont lourds des tiens et pour longtemps encor,
Et tu remplis ma vie ainsi qu'une rivière
Emplit son lit profond jusqu'aux herbes du bord.
Et laisse en s'en allant aux terres riveraines,
Entre la digitale et les grands roseaux d'or,
Des ruisseaux de cristal et de vives fontaines !
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Ainsi, le voyageur qui dans son court passage, Se repose un moment à l'abri du vallon, Sous l'arbre hospitalier dont il goûta l'ombrage, Avant que de partir aime à graver son nom.
(Lamartine. — A Elvire.)
Tu vaux par les échos de mon cœur, maintenant. Tu t'arrêtas un soir sous cette arche isolée, J'ai dépouillé mon front de son laurier tremblant Pour ta belle tête voilée.
Je ne veux pas savoir les routes que tu pris Pour venir, et Pétrarque écrivant à l'aurore Ne put jamais penser qu'un vieillard eût surpris Un batelier riant à Laure.
Domine de mes jours le plus parfait matin, Grande image de neige et de roses pétrie, Que ta voix à jamais s'élève du jardin D'une page à jamais fleurie !
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Désormais, tu ne peux descendre sans déchoir Des degrés que pour toi j'ai taillés dans la pierre, Ni te lever du siège où je t'ai fait asseoir Plus mélancolique et plus fière.
Tu ne peux arracher ma couronne et mes fleurs, Écoute autour de toi battre mes strophes blanches, Deux chœurs te suivent, l'un est secoué de pleurs, L'autre agite de vertes branches.
A jamais tu me suis vers l'Immortalité, Ou vers l'oubli funèbre où sombre la mémoire Des poètes trop las qui n'ont pas su chanter, Et n'ont pas connu la victoire.
Demeure près de moi sous ces lauriers amers, Et comme sur un roc au fond de la vallée, Cache les pieds pesants et sombres de mes vers De ta robe bleue étalée !
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Le poète Ronsard, par les couchants royaux
Qui de la Loire d'or teignaient les riches eaux,
S'accoudait pour rêver aux terrasses valoises.
La brise qui sortait d'un bois plein de framboises
Emportait le doux nom qu'il murmurait tout bas.
« Mignonne » disait-il, et l'odeur des lilas,
Musicale harmonie agréable et fleurie,
Se mêlait aux beaux vers qu'il faisait pour Marie.
Maintenant, sous la mauve et sous les myrtes verts,
L'amante qui riait aux caresses des vers
Et celui qui les fit ne sont que poudre fine.
Nous passerons comme eux. Tout s'efface et s'incline
Vers la mort, tu verras se faner chaque jour.
Tant d'êtres avant nous ont aimé ! Notre amour
N'est qu'un rapide accord de vastes symphonies,
Gomme ta jeune grâce et comme nos deux vies .
Et pourtant cette mort ne m'épouvante pas.
Il est bien naturel lorsqu'on est vieux et las
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De voir tomber le soir et de marcher dans l'ombre. La mort que je redoute est plus triste et plus sombre,
Elle brise les cœurs, elle pourrait venir
Taisons-nous, elle rôde et viendrait nous surprendre,
Et moi je ne veux pas n'avoir qu'un souvenir
Plus amer qu'à ma bouche un verre plein de cendre !
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