‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 56 sur 76 · LE VOYAGE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE

Nous voici de nouveau. C'est le même voyage, Le tendre ciel du soir berce un petit nuage.

Que ce voyage est beau !

Viens, je veux tout revoir, depuis l'antique auberge. Et les sentiers cachés jusqu'aux troncs de la berge

Nous voici de nouveau.

Dans ce printemps naissant retrouvons notre automne. Entends.,, de ce bassin s'élève, monotone,

La chanson de cette eau ; Ecoute. . . Un chariot frôle en passant la borne. . . Vois. . . La lune pâlie, en oscillant s'écorne

Aux rochers du coteau.

Tu coupas autrefois un rameau de ce lierre, Moi, je me suis assis sur cette sombre pierre,

0 doux cœur, pour ôter Une ronce accrochée à ta robe traînante, Et voici le sentier, le vieux sentier en pente

Où tu voulus monter.

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Chaque chose est restée où nous l'avions laissée. Voici la cour hamide et l'église glacée,

Le tombeau délaissé Sous un rideau de mauve et de lourde glycine, Oh ! comme ce village au pied de la colline

A gardé le passé !

Je croyais que jamais au même endroit du monde Ne revient le bonheur. Je croyais que cette onde

Où tu trempas tes mains Etait plus loin de moi qu'une lune sombrée, Et ce soir je revois ton image adorée Dans ces mêmes chemins.

Je ne puis plus porter la soirée alourdie De trop de souvenirs et de mélancolie,

Car l'instant qui nous fuit Se gonfle du beau poids d'une saison sonnée, Comme un muscat nourri des soleils d'une année

Se gonfle dans la nuit.

Pèse, pèse plus fort sur mon bras qui défaille De soutenir, doux cœur, le fardeau de ta taille

Qui s'abandonne bien ; Vers la maison d'un jour où nous nous abritâmes Rentrons, nous souperons où jadis nous soupâms,

Près de l'âtre ancien.

Tes yeux sont frissonnants d'un pur lever d'étoiles, Le vent du soir s'apaise en touchant à tes voiles,

L'ombre est lourde d'amour ; N'es-tu rien qu'une femme, ô divine, ô dorée ? Ta présence éblouit cette nuit azurée

Où le nuage court !

Et moi je ne sais pas si sur cette planète, Il fut jamais un cœur d'amant et de poète

Plus vaste que mon cœur ; Arrêtons-nous encore un peu, son poids m'accable, La haute nuit s'emplit d'un silence innombrable

Et toi d'une lueur.

Et ces proches coteaux peuplés de cyprières, Où dorment, s'inclinant, les tribus éphémères,

Des fleurs qu'on ne voit pas, Et ces astres d'argent, et ce ciel qui recule, Ces arbres, ces pays baignés de crépuscule,

Ces murs et ces lilas,

Ces mystères flottants, ces maisons et ces tombes, Ces horizons voilés, ces ravins et ces combes,

Où fume un petit toit, Sont plus légers pour lui que tes parfums dans l'ombre, Que ta grâce de femme et que ta forme sombre,

Et pèsent moins que toi !

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Ceints de coquelicots et de feuillages verts,

Les centaures chargeaient tout le long de mes vers.

J'étais fier d'animer les sombres assemblées

De strophes dont les voix s'en allaient par volées.

Dans un poème court, touffu, mais plein d'odeurs

Comme un champ d'oranger, les faunes maraudeurs

Reniflaient en mordant au velours d'une alberge

Qu'ils avaient dérobée au verger de l'auberge ;

Et moi je me plaisais à les montrer, velus,

Avec leurs yeux guetteurs et gris, avec le jus

Des fruits qui ruisselait sur leur barbe pointue.

Et joyeux, quelquefois, sur leur épaule nue,

Je jetais mes manteaux, je les traînais, hagards,

Et nous sortions des bois et nous longions des parcs,

Us étaient deux ou trois, marchant d'un pas rustique,

Et j'entrais avec eux dans une ville antique,

Et, pour rire, je les menais chez le barbier.

Leurs cheveux qui sentaient la sauge et l'arbousier

Je les faisais peigner à la mode des villes,

Et leur tête de dieux et de rustres tranquilles

Etait rousse et cornue au fond d'un clair miroir.

Puis nous rentrions en écoutant venir le soir...

Je connaissais les mots qui forment des allées, J'en avais de plus bleus que la lune aux vallées, De plus frais que l'azur des torrents, de plus lourds Que les roches des monts, et pour la fin des jours, Des divins jours d'été, j'en possédais d'étranges Et de voluptueux : dorés, grenat, oranges Certains étaient pareils à ces petits flocons Qui voyagent le soir, d'autres étaient plus longs, Plus stériles, plus froids que les nuits hivernales Où scintillent les feux des étoiles plus pâles. Mais surtout, j'étais fort à rouiller les grands bois, A faire frissonner les arbres à la fois, À réunir les fruits d'automne en mes corbeilles Sur lesquelles vibraient les dernières abeilles. Quelques vers ruisselaient comme de vieux pressoirs, D'autres avaient l'odeur des celliers par les soirs Humides et brumeux qui suivent la vendange. Et j'ai tout oublié.

— Ta longue main arrange Tes cheveux. C'est la nuit, je suis là près de toi, Et je sais que la lune est au-dessus du toit, Car l'ombre des pommiers est ronde sur la terre Du jardin endormi, tranquille et solitaire. Va, bien qu'il soit divin ce n'est que du bétail Que j'ai poussé dans l'cmbre ardente du portail, Et qu'importe vraiment toute ma métairie, Et dans le demi-jour tiède de l'écurie,

LES ISOLEMENTS ify]

Que me font ces moutons égaux dont je suis las,

Ces croupes rousses de centaures, et là-bas,

Au fond, passant sa tête à travers la croisée,

Pour brouter un laurier tout luisant de rosée,

Pégase méprisant le foin de mon grenier,

Et qu'un faune au poil blanc, comme un palefrenier

Caresse doucement d'une paume vermeille

Des muscats grapillés aux arceaux de la treille ?

0 doux cœur, ce troupeau n'est dans mon bois sacré

Qu'un sauvage bétail à présent effaré

De voir que le joueur de pipeaux abandonne

Ses roseaux chevrotants et sa verte couronne.

Et brucolaques, boucs, moutons et grand Cheval,

Et satyres assis dans les grottes du val

Pareils aux mendiants sous les porches, la harde

Qui me vit toujours seul s'étonne et te regarde,

Tandis que délaissant les vastes prés heureux

L'une après l'autre vont les muses familières,

Dont on voit par instant flotter les voiles bleus,

Entre les fûts bronzés des hautes cyprières.

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Souriant au beau soir devant notre croisée

Par le grand clair de lune et l'azur féerisée,

Tu rêves doucement, et toutes tes couleurs

S'effacent par degrés : mousselines à fleurs,

Et parure légère et chevelure sombre.

Ta forme s'imprécise et dans cette pénombre

Seuls, sont demeurés blancs ton visage et tes bras.

Quelque chose de grand que je n'aperçois pas

Se tient tout près de toi, c'est notre amour, peut-être.

Dans le cadre étoile de l'obscure fenêtre

Je vois flotter parfois des écharpes de bleu.

Vénus, à l'Occident brille et frissonne un peu

Au coin du cadre, là, sous ce rameau qui tremble.

Va, tu dois être plus qu'une femme ! Il me semble

Que tout le soir fleuri de mai, que tout le soir

S'accoude à la croisée et s'émeut de te voir,

Tandis que sur la plaine et la colline brune,

Blanchissant le nuage et le Yaste ciel pur,

Monte, argentée et ronde, une divine lune

Comme l'âme du jour qui s'enfuit dans l'azur !

Mai 1904.

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