‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 57 sur 76 · LA CHANSON DES FRAISES · texte numérisé non relu

LA CHANSON DES FRAISES

A travers leséthers diffus, bleuis et vagues,

De la lune d'argent à l'or vif de tes bagues

Une correspondance étrange s'établit.

Nous sommes seuls dans l'ombre, et là-bas, notre lit

Est comme un bloc plus clair de pierre fruste et nue

Qui va se couronner d'une blanche statue,

Tout à l'heure, ô doux cœur, lorsque tu t'étendras

Avec les grands cheveux sur la neige des draps.

Les étoiles là-haut brûlent comme des braises,

Et la chambre s'emplit de l'odeur de ces fraises

Que tu laissas dans une coupe, et moi je sais

Ce que dit leur parfum. Il parle d'un bois frais,

D'un rêve de fruits mûrs sous des touffes mouillées,

De pluie et de rosiers aux roses effeuillées,

De marguerites plein les pelouses, d'oiseaux,

De sites reculés où l'azur des ruisseaux

Mire les petits fronts des flores infinies,

Et des roseaux tremblants les peuplades unies.

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L'ombre autour de ces fruits semble plus douce encor.

Ce coin de notre chambre où du silence dort

Est odorant et pur comme un coin de clairière

Où du soleil jamais n'arrive la lumière.

Nous sommes seuls. Tes mains sous des rayons tremblants

Et ton calme visage et tes bras ronds sont blancs,

La ligne des coteaux est comme une fumée...

Souris ! La lune passe a présent sur tes dents...

Oh ! quelle grande nuit de fraises parfumée !

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