‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 58 sur 76 · DANS UN ECLAIR · texte numérisé non relu

DANS UN ECLAIR

Je suis le sentier noir qui conduit au village, Fantastique et dansant aux lueurs de l'orage, Sous la tour ruinée et l'humide rocher. Tout est mort et désert dans ce petit rucher Où ma ruche est d'or pur à cause de ma lampe. Avec mon lourd manteau gonflé sur cette rampe, J'ai l'air d'un vieux lakiste, et tout seul, je m'assieds, Distinguant nettement les pierres à mes pieds, Et l'herbe et le sentier, puis toute la montagne, Quand la foudre éblouit la livide campagne. Et je pense à ceci : — te voir dans un éclair, Brusquement, longue et fine, avec ton chapeau clair Aux bleus rubans nouant deo roses effeuillées, Tes souliers de satin dans les touffes mouillées, Ta robe de printemps, malgré la triste nuit, 0 grande enfant ! avec ton sourire qui luit

l52 LES ISOLEMENTS

De l'éclat de tes dents sous une ombrelle mauve. Dans le ruissellement de la montagne fauve, Parfumée et parée, et fraîche, et ton bras blanc Sous un tissu neigeux autour de lui tremblant, Tout ému d'écouter battre tes seins qu'il frôle, Et sentant bon d'être si près de ton épaule.

XXVIIÏ

La lourde nuit d'été pèse sur ma demeure ; Je pense à tous les bras qui sont nus à cette heure : Bras des petits enfants couchés dans leurs berceaux, Plus tendres et plus frais que la pulpe des pommes ; Bras maigres des vieillards et bras velus des hommes, Dans les lits ténébreux pareils à des tombeaux !

Je pense aux bras dorés montant la pleine lune Au fond des seaux rouilles où miroite l'eau brune, Aux bras chastes tenant un jeune sein caché. Aux bras polis et clairs de quelques grandes filles Parfumés et plus durs que d'ardentes faucilles, Autour d'un cou d'amant qui se laisse faucher.

Aux bras pâles pendant des couches dévastées, Où des roses aux creux des coussins sont restées, Aux bras des vieux pareils à de noirs avirons Dans la nuit styxéenne et confuse et je pense, Perdu, seul au milieu de ce brûlant silence, A tes beaux bras lointains, délicieux et ronds.

l54 LES ISOLEMENTS

Va-t'en sur ton balcon, élève-les dans l'ombre,

Et peut-être qu'alors malgré la chose sombre

Qui rôde sur mon champ, ma vigne et ma maison,

Je verrai, pâlissant par degrés l'étendue,

La blanche ascension, la montée inconnue

De deux croissants de lune au bord de l'horizon !

Que cette page-ci soit comme un dernier banc Où nous nous arrêtons sous un arbre tremblant.

Entends passer le soir dans le fond des ravines

Fais neiger sur ce banc un flot de mousselines,

En t'asseyant. Tes pieds, couple de ramiers clairs,

Se sont posés sur le gazon, au bleu des airs

Passe une seule nue et l'azur se recueille

Autour de ton visage et le vol d'une feuille

Descend sur les cheveux avec douceur, encor.

Du crépuscule pur, la petite âme d'or

Est cette abeille au creux de cette solanée.

Donne ta longue main blanche et de bleu veinée,

Nous allons rester seuls dans ce livre de nuit.

Du côté du couchant où le soleil s'enfuit

Ta joue est de lumière et de rose parée.

Ah ! pouvoir arrêter le jour à sa soirée

Et fixer à jamais nos humaines amours !

Je tremblais autrefois quand tu disais : « Toujours »

De ta bouche de femme et de tes belles lèvres,

Je pensais : le cytise attirait hier ces chèvres.

Et voici qu'à présent elles vont dépouiller

Les bourgeons frais éclos de cet azerolier.

Est-ce vrai ? Sur la mer où tout se hâte et passe,

Notre barque, ô doux cœur, n'a pas changé de place ?

l56 LES ISOLEMENTS

Le flot, de tes premiers baisers furtif témoin, Nous pourrions le trouver sans remonter bien loin ! Je croyais que durer c'était voir une fuite De choses, de moments et d'êtres et qu'ensuite Venaient le souvenir et le soir

— 0 mon cœur, Pour ceux qui te verront tu n'es qu'une blancheur, Une forme rêvant dans un parc de septembre, Sous un rameau penché couleur de rouille et d'ambre, Et tous ceux qui prendront ce livre ignoreront Les accords de ta voix, la pâleur de ton front. Mais moi, quand je pourrais marcher dans les étoiles, Monter des nefs dont d'autres vents gonflent les toiles, Cherchant sur d'autres bras, cherchant dans d'autres yeux Le blanc de tes bras nus, le bleu de tes yeux bleus, Je ne trouverais rien, car, seule, ô mon amie, Rien n'est semblable à toi dans cette immense vie. Reste là. Je sais bien que ce que je te dis D'autres l'ont murmuré par des soirs attiédis Au silence du lac où retombait la rame, Mais s'ils étaient plus grands, ils n'avaient pas mon âme, Et nos deux cœurs unis ont leur part d'infini, Et c'est le tien qui bat soulevant cette page Des battements divins qui font que ton corsage Est comme un voile blanc posé sur un doux nid !

A Revnaldo-Hahn.

LES ISOLEMENTS l5o,

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