ART POÉTIQUE
Sois pensif au milieu des êtres et des choses
Erre sur la montagne et rôde dans les bois,
Sois défaillant devant une touffe de roses
Et devant un fruit mûr qu'entoure un chœur de lois.
Que chaque passion laisse sur ton visage La marque d'un fer rouge ou d'un coup de couteau, Et des ravinements de rafale et d'orage ; Plonge-toi dans la vie et fais rejaillir l'eau.
Sois pâle de colère et plein d'amour encore, Sois confiant comme un enfant et sois jaloux ; Quand ta blanche ennemie, endormie à l'aurore, Sommeille en souriant, pense qu'il serait doux
De la chasser, plutôt que de baiser sa bouche, De toucher son épaule où commence son bras ; Doute de ce beau corps endormi dans ta couche, Et charge-le de tout ce que tu ne sais pas.
l6o LES ISOLEMENTS
Rires, sanglots, rancœurs, violences, faiblesses, Haine, bonté, désirs, que tout passe sur toi Gomme passent la nue aux fuyantes mollesses, Et l'averse d'avril sur les tuiles du toit.
Vivre, c'est s'en aller menant des funérailles : Funérailles du soir sur les cendres du jour Dans un sentier jonché de feuilles et de pailles, Et sur des souvenirs, funérailles d'amour.
Accepte tout, lève ton verre à la lumière, Au centre du festin, couronne- toi de fleurs, Et sache aussi manger, assis sur une pierre, Un pain amer et noir tout trempé de tes pleurs.
Pense aux bêtes rêvant sur les plages lointaines, Aux bruits mystérieux des arbres inconnus, A des printemps d'étoile, aux sources souterraines, Aux grandes nuits d'été pleines de beaux bras nus.
Gomme le bûcheron sous un faix de lambrusques,
Sois lourd d'émotions et sois toujours pareil
A ces tremblants bouleaux qu'assaillent des vents brusques ;
Et tu pourras marcher vers le groupe vermeil
Des Muses t'attendant et formant à l'orée D'un bois noir de lauriers, assises au gazon, Un rond harmonieux, sous la lune dorée Qui monte et se balance au bord de l'horizon !
LES ISOLEMENTS l6l
Le ciel est violet, il est matin, j'écoute
Deux paysans, là-bas, qui parlent sur la route.
Je suis las de veiller sans pouvoir m'endormir, Avec cette douleur, avec ce souvenir.
Les lampes que déjà rallument les servantes
Projettent aux plafonds quelques ombres tremblantes.
Le bois sort de la brume et le ciel devient bleu, Les hommes à pas lents se rapprochent un peu ;
Ils parlent du beau temps, du vent et des semailles ; D'une chèvre qui sort on entend les sonnailles.
Ah ! comme je suis seul et qu'ils sont loin de moi, Et loin de mes désirs, et loin de mon émoi,
Ces calmes paysans occupés de la vie, Qui passent sans savoir quelle mélancolie,
Quels regrets sont cachés derrière mes volets, Et pour qui l'horizon n'est que vignes et blés.