A UN TRIBUN
Bondis sur cette borne et parle à cet orage
De bras levés, de voix, de fronts, de cris, de rage,
Bondis comme un pavé d'émeute, tout soudain,
Et montre à cette mer d'un geste de ta main
Un nouveau lit plus large, afin que ses marées
Puissent rouler leurs eaux de vases encombrées.
Moi je suis sur la rive et je te trouve beau.
Ta barbe est rude et ton front bas, mais ton bras haut
Se découpe sur l'or sanglant de la soirée,
Sur le ciel où s'ébroue une horde cabrée
De nuages fuyants; je te trouve divin,
0 Maître et te salue, et moi qui joue en vain
D'un pipeau monotone avec mélancolie,
Je te trouve très fort et grand et je t'envie.
Tu peux faire fouler comme sous un pressoir
Tout le vieux monde las et faire de ce soir
L'aube d'un jour nouveau, toi qui sur cette borne.
Indifférent au char qui la frôle et l'écorne,
Parle dans le couchant d'une bouche d'airain,
Cependant que là-bas dans un faubourg lointain,
Ruent les chevaux puissants qu'une bande harnache.
Le soleil déclinant est un profil de hache.
Tes paroles ont l'air de flotter dans le soir
Et de faire au-dessus de ces fronts un vol noir
Flagellé par le vent des vieilles jacqueries.
Est-ce du boeuf qui pend aux crocs des boucheries ?
Le fleuve roule-t-il du sang ou des rayons?
N'as -tu point peur d'être emporté par cette houle?
Je t'admire au milieu de ces rébellions,
Mais moi, je craindrais moins que l'inconstante foule
Un fauve frôlement de râbles de lions.
A ces grands jours de mars aux arbres noirs encore, Et que rebrousse un vent pluvieux et sonore,
Mon cœur était pareil, Mais voici que de l'ombre et que de la tempête Est né tout un printemps de lumière et de fête,
Un bel avril vermeil.
Quels jours d'égarements, quelles nuits insensées ! 0 mes graves travaux, ô mes belles pensées,
Gomme je viens à vous!
O table de travail, ô vraie, ô seule amie, Lampe, compagne d'or qui t'étais endormie,
Que vous revoirm'est doux !
Sans doute, vous disiez : « Jamais à la fenêtre,
On ne voit, comme avant s'accouder notre maître»,
Et les livres fermés Murmuraient : « Il viendra, mais terrible est la vie. » Oui, je reviens à vous et sans mélancolie,
O mes vers bien-aimés !
l8o LES ISOLEMENTS
Je reviens pour toujours après ce long voyage. La claire illusion a fui comme un nuage
Au ciel vif du matin ; Et je sais à présent que tout est triste, en somme, Et je mets mon bonheur à n'être rien qu'un homme
Qui lit dans son jardin.
LES ISOLEMENTS l8l
Non, mon cœur, l'océan parfois sombre et vermeil, Plein de barques, d'oiseaux, de syrtes où se vautre La divine sirène au milieu du soleil,
N'est point pareil au vôtre.
On ne fait pas des ronds dans les flots de la mer Comme sur les étangs et les calmes rivières, Et mon cœur dans son grand bouillonnement amer N'a pas senti vos pierres.
Je sais à fleur de roc de claires nappes d'eau, L'azur semble y tenir et le soir s'y reflète, Et les azeroliers leur tendent un rameau, Et leur surface est nette.
Et ces flaques ont l'air de vastes gouffres bleus ; Mais si de son bâton le vieux berger qui passe Les effleure, soudain apparaît le roc creux, Et tout le ciel s'efface.
Et votre cœur n'est pas plus grand ni plus profond . Le mien est toujours trouble et roule de la terre, Mais jamais vos cailloux n'atteindront jusqu'au fond De son eau solitaire.
La Grand'Combe (Août) .
LES ISOLEMENTS l83
La pluie au vent mêlée assiège dans la nuit Ma veille taciturne et mes fenêtres closes; Je pense à des flambeaux et je pense à des roses, Et j'écoute le temps qui sûrement s'enfuit.
Sans doute, quelque part on danse sous les lustres ; Une épaule poudrée à l'habit d'un valseur S'appuie ; à l'œil-de-bœuf d'un grenier lourd d'odeur La lune sur le foin guette un couple de rustres.
Et c'est triste vraiment quand on n'a que ses vers, Ses livres, son papier et de l'encre à sa plume, Sous un toit ignoré qui dans l'orage fume, Et son cœur, un grand cœur aux immenses déserts,
De songer à la chambre où la table est servie, A la chaise où palpite un voile de satin ; De sentir tant de vide et de dire : 0 Destin, Ce n'est donc que cela, rien que cela, ma vie?...