A UNE FOULE EN FÊTE
Vous aviez pour un jour pris les masques grossiers De vos cœurs. Bafouant la pourpre et les lauriers, Vous formiez, groupes vils, des triomphes obscènes; Vos chars lourds d'oripeaux passaient comme des scènes, Bateaux pleins d'histrions parodiant l'amour, La beauté, la vertu ; vous étiez en ce jour, Non plus la grande foule éblouie et sacrée, Mais la plèbe courant aux jeux, une marée Sinistre qui coulait entre les murs.
— Plus seul Qu'un mort dans son caveau, revêtu d'un linceul, Je rêvais et cherchais le soir et le silence, Quand jusqu'à moi, soudain, une clameur immense Est venue, et j'ai cru qu'un de ces maîtres durs Qui guettent les moments où les peuples impurs Abdiquent leur noblesse et fuient leur destinée, Avait, pensant que l'heure était déjà sonnée, Rué parmi nos rangs, d'un geste souverain, Le fracas meurtrier des légions d'airain „
Ce n'était que la pluie.. . Assis à ma croisée,
J'ai vu d'abord mouillés ainsi que de rosée
Les trottoirs, puis l'orage a grondé brusquement,
Et j'ai vu vos dos noirs qui fuyaient lourdement.
De vos masques coulaient des larmes ridicules.
La haute gravité des tristes crépuscules
Emplissant ma maison rêvait derrière moi,
Noyant un tableau sombre où Dante plein d'émoi
À l'angle d'un vieux pont voit passer Béatrice.
Mon feu jetait de l'or autour d'un cadre lisse
Qui garde le plus cher des visages, et l'eau,
Tombait sans fin, ô lamentable et noir troupeau,
Et j'ai suivi votre panique dans la brume.
Et tandis qu'au lointain résonnait une enclume,
J'ai pensé que demain vous attendait, demain.
Avec ses peines et ses pleurs et l'espoir vain,
Et le bonheur qu'on n'atteint pas, la mort peut-être,
Et l'antique travail de chaque jour, ce maître,
Auquel vous êtes tous et durement liés.
Et qui prendra demain des outils à ses pieds,
Et vous les jettera sur l'épaule alourdie,
Vous disant à chacun : « Vous qui voulûtes, hier,
Charger d'un masque vil un masque triste et fier,
Reprenez votre rôle au drame de la vie. »
Mardi-gras 190'».
l88 LES ISOLEMENTS