‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 69 sur 76 · A UN RELIGIEUX QUI ME FIT VISITE · texte numérisé non relu

A UN RELIGIEUX QUI ME FIT VISITE

Homme de Dieu, sieds-toi près du feu qui s'éteint. Le monde, cette nuit, est de nous plus lointain Qu'il ne l'est de ton cloître au pied de la montagne, Est-ce Paris, est-ce la mer ou la campagne Autour de nous, mon frère, et qu'est cette rumeur? Je ne suis attentif qu'à la voix de mon cœur. Tu vis au port, je suis dans les embruns du large. La barque où j'étais seul, à présent se surcharge D'un poids que les calfats ne pouvaient pas prévoir, J'ai peur du moindre souffle et des brises du soir. Homme de bien, je suis sombre et las dans la vie, Mais, sieds-toi près del'âtre où fume un tison noir, Entre ma solitude et ma mélancolie.

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Gieux orageux qu'assaille un crépuscule blême, Rafales qui couchez les arbres sur les monts, Vous êtes joie et paix à côté de moi-même, Hiver sinistre, autans désolés et profonds !

Tu te plains du fagot que noue un brin de lierre, Bûcheron incliné sous l'âge et le labeur, Tu te plains du chemin et t'assieds sur la pierre, Mais que dirais-tu donc si tu portais mon cœur ?

Pourtant d'un pas égal je m'en vais et je marche, Ne me retournant pas quand j'éveille, moqueur Et pesant, un écho qui dormait sous une arche, Chantant lorsqu'il est nuit et lorsque j'ai trop peur.

Et le berger guidant ses moutons vers l'étable, Quand, assis au jardin je puis sourire un peu, Me trouve sûrement l'air d'un rêveur aimable Qui vous goûte, ô fraîcheurs et parfums du soir bleu !

Et cependant, jamais sur ce triste village, N'éclata, piétinant la feuillée et la fleur, Un orage pareil à celui qui saccage Les immenses pays ravinés de mon cœur.

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Voici le soir qui rôde, il faut fermer ta porte.

Comme le bûcheron jette un fagot qu'il porte,

Dépose le fardeau du jour qui t'a lassé.

Il est six heures, c'est l'automne, entends passer

Vide et mouillée encor la vieille diligence.

Devant l'auberge on sent comme une grande absence ;

Elle ne viendra plus. . . et cela ne fait rien

Au conducteur qui boit en regardant son chien.

Oh ! décor de ta vie ! Un tout petit village,

La menace au ciel bas d'un sinistre nuage,

Le bruit de ce volet, et cet enclos rouillé,

L'automnale senteur de l'air pâle et mouillé,

L'antique menuisier qui rabote une planche

Et ta fenêtre ouverte, où, jaunie, une branche

Semblant porter le deuil des frondaisons d'été,

Pend avec le regret mourant d'avoir été

Le riche et beau feston de verdure joyeuse.

Voilà toute ta vie. . . elle n'est pas heureuse ;

Mais va, tout passera. Ce bruit déjà s'est tu,

Et ce qui passera le plus vite, vois-tu,

C'est la rose beauté de la jeune infidèle.

Tu souffres, je sais bien. .. elle est encore belle,

Mais peut-être ce jour a creusé de sa main

Une ride précoce à son front, le carmin

A pâli sur sa lèvre ainsi qu'une peinture ;

Car tout ce qui s'agite et qui vit et qui dure,

Ne s'agite et ne vit que pour marcher au soir.

Approche-toi du feu dans ta maison fermée,

Et sommeille, tandis que sur ton vieux toit noir

Le vent humide et froid rabattra la fumée.

Sur le mont je me suis battu Avec le soir, avec l'orage, Avec le vent et le feuillage, Adossé contre un grand roc nu.

D'un ciel lourd de bataille antique Où s'ébrouait un bétail noir, Sur moi, d'abord, tomba le soir Plein de folie et de panique.

Puis le vent, donnant de la voix, Lança vers moi les feuilles jaunes Qu'arrachent les sanglants automnes Aux arbres roux de tous les bois.

Je sentais des meutes dans l'ombre, Il en sortait d'entre les rocs, Jusqu'au val où luisaient des socs, Tout le vieux mont en était sombre.

Et soudain, les bêtes du vent, Rompant leurs cercles, s'en allèrent, Sur la crête elles retournèrent Leur gueule vague en hululant.

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Et la pluie avec le tonnerre, Et la nuit vinrent tour à tour, J'étais comme au pied d'une tour Un blessé rouge et solitaire.

Et je fus trempé par les eaux, Déchiré par les mains piquantes Des sauvages ronces luisantes, Et me giflèrent les rameaux. . .

Maintenant la brise murmure,

La calme nuit apaise tout,

Et pour la saluer, debout,

Je suis sur mon seuil. Mais , Nature

Pourquoi te vengeas-tu si fort ?

Je suis le seul devin qui t'aime.

T'ai-je offensée en un poème ?

Qu'aurais-tu fait, mère au front d'or,

Si c'eût été quelque poète Qui jamais derrière un troupeau N'a gravi le flanc du coteau, Et jamais n'a vu de tempête ?

Tu l'aurais sans doute tué Dans un grand craquement de chênes, De châtaigniers, de pins, de frênes, Puisque tu m'as moi-même hué.

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