RESIGNATION
Oui, tu voudrais aller à cheval et lauré, Dur profil militaire au mur du soir doré, Nu-tête et cuirassé de bronze noir que drape La pourpre aux plis sanglants d'une flottante cape. Passer entre les rangs des vétérans épars Endormis dans la nuit autour des étendards, Ruer les lourds canons et les cavaleries, Apparaître au galop aux portes des patries, Avec de hauts dragons sur leurs chevaux cabrés, Hérisser le couchant de drapeaux lacérés, Faire monter la lune entre les bois des piques, Être le maître taciturne des paniques, Le terrible pasteur d'un lourd troupeau brutal Aux yeux fixes et froids, descendre de cheval Et marcher sous la pluie après une bataille. Victorieux, pensif, avec ta haute taille. Et tu voudrais encor, grand tribun souverain, Laisser, un jour troublé, de ta bouche d'airain,
Tomber ces mots brûlants qui frappent au visage
Gomme les gouttes d'eau d'un sombre et tiède orage.
Ou, poète célèbre au laurier toujours noir,
Être montré du doigt quand tu marches le soir.
— - Non. Les soldats sont morts et l'antique Victoire
N'a plus d'ailes, le mur sonore de l'histoire
On ne l'aperçoit plus, car rostres et tréteaux
Sont dispersés dans l'herbe où broutent les chevreaux.
Mais, gagne ta maison sous les ramures basses,
Aime ce vieux sentier où chaque jour tu passes,
Mange en automne sous ta treille un pain amer,
Noir comme une ombre et seul, cependant que l'éther
A l'air de se creuser derrière les étoiles.
Si les filles, près du moulin, lavent leurs voiles
Ne les regarde pas trop longtemps, pauvre ami,
Et si, t'étant, l'été, dans l'auberge endormi,
Tu t'éveilles avec quelques brusques pensées,
Tu sais, un souvenir de ces choses passées,
Et que l'on croyait loin et qui viennent parfois,
Plus vivantes et plus terribles, dans les bois,
En soupant, quand on rit, quand la pluie est légère,
Quand, devant sa maison, dans le bourg, une mère,
A travers la soirée au silence vermeil,
Appelle son enfant qui porte un nom pareil
A celui dont on la nommait, sors sur la route.
Elle brûle, tant pis, va-t-en tout seul, écoute
La cigale, le vent qui rebrousse le pin,
Suppute aux ceps chargés la récolte de vin.
Parle au prêtre vieilli qui lit ses évangiles,
Et regarde ce mur qui s'écroule et tranquilles.
Ce châtaignier toujours le même et ce berger
Qui, dans son manteau brun qu'un souffle fait bouger,
Les yeux à l'horizon où la clarté recule,
Sent en lui s'apaiser un autre crépuscule.
Vois-tu, nul ne sait bien ce qu'il a dans le cœur. . .
Tout est si vague, tout est si triste : douceur,
Désirs, joie ou regrets, pluie ou vent, c'est la vie.
Cette feuille demain sera toute jaunie,
Et nous ne savons rien, — il pleuvait ce matin,
Maintenant les rosiers ont chaud dans le jardin
Où chaque rose a l'air d'un corsage qui bâille...
Le ciel des soirs, délicieux et bleu, défaille,
Encore un beau couchant, encore un jour enfui ;
Rentrons ; dans la pâleur de la lune qui luit
Sur l'épaule du mont comme le flanc d'une urne,
Sous les arbres emplis de mystère nocturne.
Nous souperons et l'ombre effacera nos mains,
Nos visages, les fruits. Rentrons, tout va se taire,
Et chacun écoutant les brebis aux chemins.
Entendra mieux les coups de son cœur solitaire.
Par cette après-midi tiède et bleuie, Automne, Après m'être égaré dans l'ombre des sentiers, Je me suis allongé sur un roc qui couronne Le mont tout frémissant de sombres châtaigniers.
Les lourds balancements de leurs fronts centenaires Déferlaient largement avec un bruit amer, Le vent laissait dormir à leurs pieds des bruyères, Et je les entendais comme on entend la mer !
Les yeux presque fermés j'ai vu des paysages. — Que vous étiez petits, dans vos champs, laboureurs! J'ai vu, formant le fond de ces tableaux sauvages, Des sommets blancs de neige où flottaient des vapeurs.
J'ai vu, ce que j'ai vu je ne sais pas le dire. Gomment faire tenir dans un vers ces vallons, Ces cirques, ce silence et ces oiseaux qu'attire Un nuage voguant sous les azurs profonds ?
Le vertige m'a pris, et les cimes plus vagues, Les larges horizons, le bleu pesant des cieux, Les arbres écumant comme de hautes vagues. Ont tourné lentement, lentement dans mes yeux.
Et j'ai cru que le mont, sur sa coupe de pierre, M'offrait au ciel, m'offrait au monde, dédiant Mon grand corps étendu de rêveur solitaire Aux abîmes, aux bois, à ce soir rougeoyant.