‹ Les isolements, 1903-1904Chapitre 72 sur 76 · A PIERRE DE QUERLON · texte numérisé non relu

A PIERRE DE QUERLON

Un orage nocturne écrase mon toit noir,

Et vous, mon pauvre ami, vous êtes mort ce soir.

Il fait lourd, il pleut fort, je suis las, c'est la vie...

A mes pleurs s'est mêlée une goutte de pluie,

Derrière moi, celle que j'aime, en s'endormant

A soupiré dans l'ombre et gémi doucement ;

Quelques couples, surpris par la soudaine ondée,

Rient traversant la place à présent inondée ;

Une rose s'effeuille en parfumant encor

Ma chambre tiède, et vous, ami, vous êtes mort.

Naguère, nous parlions de choses bien-aimées,

Je vous portais mes vers comme un faix de ramées,

Nous soupions en nous regardant, et, brusquement.

Vous me laissez et vous partez... Que maintenant

Vous devez être loin de cette nuit d'orage !

Et dire que demain, avec votre visage

Qui souriait et tout cela que vous aviez,

On vous enterrera ; vous n'aurez ni papiers,

Ni livres, ni tableaux, et votre vieille table

Qui ne vous verra plus dira : « Le maître aimable

Est donc parti bien loin qu'il ne vient plus à moi ! »

Malgré l'été naissant vous allez avoir froid,

Car la terre demain sera toute mouillée.

Et moi qui reste ici je verrai la feuillée,

Je vivrai, j'aimerai, je pleurerai demain ;

Je marcherai, tenant la blanche et belle main

De mon amie, et les sentiers seront pleins d'ombres,

La lune penchera sur les épaules sombres

Des monts diffus son rond visage d'argent clair.

Je souperai sous les lauriers, respirant l'air

Qui s'arrêta là-bas sur ma vigne bleuie.

Je connaîlrai la joie et la mélancolie,

Et peut-être j'aurai quand je viendrai vers vous

Une tête de vieux aux cheveux blancs et doux.

— Vous me direz : « Voici le funèbre domaine.

Ce mort qui va tout seul près de cette fontaine.

C'est Virgile ; souvent, je l'aperçois rêver ;

Il m'a parlé le soir où je suis arrivé. .. »

Et vous me guiderez au pays taciturne.

Pauvre mort ! A présent, de l'orage nocturne

Une reste plus rien mais il doit être tard.

Bien qu'il ne pleuve plus, les frondaisons du parc

Font sur le sol un bruit monotone d'averse,

Chaque arbre est en silence et chaque feuille verse

Ce qu'elle a recueilli de l'orage qui fuit.

Les lisières demain auront des coquelourdes...

Mais vous, dans l'infini plein de ténèbres lourdes,

Avez- vous bien dormi votre première nuit?

Elle dort, elle est blanche, elle sourit un peu.

Tu vois briller ses dents, tu vois un éclair bleu

Qui passe entre ses cils abaissés sur sa joue,

Le vent frais du matin dans ses cheveux se joue ;

Des roses, des blancheurs de colombe; c'est bien,

Mais, sache mon ami que tu n'aperçois rien.

Et comment pourrais-tu, penché sur les mers glauques,

Voir les monstres d'argent, la mâture et les coques

Des navires sombres qui reposent au fond

Immobiles, et qui dans les ténèbres, font

Un port d'où nul voilier vers le soir n'appareille ?

A l'eau mystérieuse elle est toute pareille,

Et tu saurais plutôt courbé sur ton jardin,

La forme qu'ont d'abord les racines du pin,

Puis plus bas la couleur des sources souterraines,

Puis l'éclat des métaux dans leurs boueuses gaines,

Oui, tu saurais plutôt tout cela, mon ami,

Que si tu te penchais sur ce corps endormi,

Essayant d'en saisir la molle rêverie. —

C'est peut-être un sous-bois, peut-être une prairie

LES ISOLEMENTS 2û3

De marguerites décorée. Elle passait,

Les yeux noyés au ciel changeant, un bras pressait

Sa taille qui pliait et s'abandonnait toute.

C'est peut-être une auberge au bord de quelque route,

De leur chambre on voyait la lune et les bois sourds ;

De ses lèvres de femme elle disait : « Toujours ! »

Et puis, il est peut-être une chose inconnue,

Qui ferait qu'éveillant cette dormeuse nue

Tu la repousserais vers le matin léger,

Et tu la poursuivrais au fond de l'avenue

En lui jetant les fruits de ton petit verger.

Quand je dis : « Une feuille morte Tombe dans l'air un peu mouillé ; Tout seul près de mon banc rouillé, J'ai mangé mon pain sur ma porte.

« Un soir d'éclairs illuminé, J'ai sommeillé dans la pinède ; Ce vin était amer et tiède Que je bus à l'estaminet. »

Quand je dis : « Oui, c'était l'automne, Mais elle n'avait pas quitté Les mousselines de l'été, Malgré la saison monotone.

« Beau soir vers d'autres envolé, Belle heure sous ces belles branches, Je voyais à travers ses manches Son bras rond à peine voilé ! »

Oh ! chacun de ces mots me blesse ; Mais personne encore n'a vu, Bien que chacun soit pauvre et nu, Qu'ils sont terribles de tristesse !

LES ISOLEMENTS 2o5

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